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Gallois, Heseltine, quel rapport?

A gauche, Lord Heseltine, figure de proue du parti conservateur britannique. A droite, Louis Gallois, ancien patron d'EADS connu pour son engagement au Parti socialiste.
A gauche, Lord Heseltine, figure de proue du parti conservateur britannique. A droite, Louis Gallois, ancien patron d'EADS connu pour son engagement au Parti socialiste.

Le Royaume-Uni vient de recevoir sa version du "rapport Gallois", commandée par le Premier ministre britannique au Lord Heseltine, figure éminente du parti conservateur. Ses conclusions, tout comme celles de son homologue français, vont à l'encontre des logiques de leurs partis respectifs.  

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L'Europe fait la course à la croissance. Quelle que soit leur situation, tous les Etats de l'Union Européenne sont à la recherche de leviers de croissance. En France, le gouvernement socialiste a commandé à Louis Gallois, grand patron de gauche, de lui remettre un rapport qu'il a présenté sous forme de "Pacte pour la compétitivité française". En Angleterre, le gouvernement conservateur de David Cameron a demandé à l'une des figures de son parti, Lord Heseltine un bilan sur le même thème. 

Chaque gouvernement s'attendait sans doute à recevoir des recettes en accord avec leur propre idéologie. Mais la crise a secoué les modèles, et les positions qu'on aurait pu croire figées se retrouvent aujourd'hui remises en question. Côté français, le rapport Gallois propose au gouvernement une série de mesures libérales, visant en grande majorité la "compétitivité-coût" fondée sur l'abaissement du coût du travail. Le gouvernement s'en inspire d'ailleurs pour proposer un crédit d'impôt de 20 milliards d'euros pour les entreprises, hausse de la TVA, même le Medef (Mouvement des entreprises de France) en la personne de Laurence Parisot, salue ce pas du gouvernement socialiste "dans la bonne direction"
 
Côté anglais, la surprise de l'ultra-libéral David Cameron a du être grande lorsque Lord Heseltine, ancien ministre de Margaret Tatcher, lui a remis son rapport fondé sur l'interventionnisme étatique. Le renommé conservateur propose en effet une politique keynésienne de grands travaux, une relance de la "compétitivité hors-coût", à long terme, et jusque-là complètement évincée par les britanniques. Il va même plus loin, recommandant au gouvernement des mesures à tendance protectionniste alors même que David Cameron déroule le "tapis rouge" aux investisseurs étrangers.

Lorsque la crise éclate, en 2009/2010, la plupart des Etats européens, ainsi que les Etats-Unis ou encore l'Australie et le Canada ont lancé des grands plans de relance. Un raisonnement que tous partageaient : des investissements pour des chantiers, des chantiers pour l'emploi. La France, alors même qu'elle était dirigée par un gouvernement libéral a ensuite lancé l'opération "grand emprunt" pour financer ses investissements. Mais l'Angleterre, alors même qu'elle était dirigée par le parti travailliste, n'a pas lancé de mesure de relance fondée sur l'investissement public, aucun chantier, quand ses réseaux d'infrastructure de transport, par exemple, en avaient pourtant le plus grand besoin. 

Un accueil délicat

Le Premier ministre britannique David Cameron (Photo AFP)
Le Premier ministre britannique David Cameron (Photo AFP)
Les deux rapporteurs ont reçu de leurs gouvernements un accueil relativement froid. En Grande-Bretagne, tout semble indiquer que Cameron va rejeter le rapport d'Heseltine (lien en anglais). En plus des mesures interventionnistes, Downing Street semble avoir du mal à reconsidérer de partager ses compétences, Heseltine réclamant de donner plus de pouvoir aux régions dans ce pays ultra-centralisé.

Pour la division de l'OCDE consacrée au développement régional, c'est pourtant dans ces collectivités territoriales que résident les leviers de croissance les plus efficaces. Sa responsable-adjointe, Claire Charbit, précise en effet que "Plus de 60% de l'investissement public en moyenne dans les pays de l'OCDE est réalisé par des structures infra-nationales". A cet égard, Heseltine préconisait de se servir des "Local entreprise partnerships", des partenariats locaux entre les pouvoirs publics et les entreprises, socles pour lui d'une croissance durable fondée sur un dialogue direct avec le cabinet ministériel. Difficile à concevoir pour le Premier ministre dont l'une des premières mesures a été de supprimer les "Regional development agencies" (agences de développement régional).

Côté français, l'accueil au rapport Gallois a aussi été plutôt prudent, les mesures proposées par l'ancien patron d'EADS remettant en question une série de promesses électorales. La hausse de la TVA, fustigée par François Hollande alors que Nicolas Sarkozy était président fait aujourd'hui partie du "pacte national pour la croissance, la compétitivité et l'emploi" présenté mercredi 7 novembre par Jean-Marc Ayrault, qui reprend une bonne partie du rapport Gallois.

Son gouvernement s'est d'ailleurs attiré de nouveaux soutiens, dont il se serait probablement bien passé. Jean-Pierre Raffarin a parlé du rapport Gallois comme d'un rapport "lucide et courageux". Jean-François Copé a quant à lui "approuvé totalement" les mesures préconisées. Valérie Pécresse, l'ex-ministre UMP du budget a elle-même appelé François Hollande "à mettre en oeuvre ce rapport". Du côté de la majorité, c'est exactement l'inverse qui s'est produit, et de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer le rapport Gallois.       

Décalage temporel ou décalage politique ?

Claire Charbit est responsable-adjointe de la division consacrée aux politiques de développement régional de l'OCDE
Claire Charbit est responsable-adjointe de la division consacrée aux politiques de développement régional de l'OCDE
C'est à se demander si Heseltine n'aurait pas mieux fait de remettre son rapport à François Hollande, et Louis Gallois à David Cameron. A l'OCDE, Claire Charbit pose la question de savoir si cette situation n'est pas le fruit d'un décalage temporel : "Gallois demande des mesures qui ont déjà été prises en Angleterre et Heseltine demande des mesures qui ont déjà été prises en France". Mais pour elle, la réponse n'est pas temporelle, elle est politique : "il n'y a pas une seule bonne approche face à la crise. On ne peut pas améliorer la compétitivité d'un côté sans garantir des perspectives d'emploi et de croissance de l'autre, et on ne peut pas non plus laisser aux seules forces du marché la capacité à faire que la croissance émergera demain, car cela ne fonctionne pas."

Pour Claire Charbit, les outils dits de "gauche" ou de "droite" ont été, et ces rapports en sont bien la preuve, complètement "désidéologisés" avec la crise. Une approche "partisane" ne peut pas fonctionner, et elle va même plus loin, en ajoutant que les approches "sectorielles" ne sont pas plus efficaces. Faire de la relance en s'appuyant seulement sur des grands chantiers par exemple, des "investissements hard", peut être extrêmement risqué. Par contre, les "investissements soft" dans la recherche, ou l'éducation, rapportent toujours, mais à long terme. "Ce qui marche, c'est de faire des investissements hards en complémentarité avec des investissements softs et d'éviter les logiques monosectorielles. On ne peut avoir que des approches plurisectorielles, jouer les complémentarités entre les secteurs, entre les niveaux d'administration et avec les acteurs privés et ça, ça peut marcher !"