Gaz de schiste : avis favorable de la Commission européenne

La Commission européenne vient d'adopter ce mercredi 22 janvier 2014 une recommandation sur les gaz de schiste, qui autorise leur exploitation dans un cadre très peu contraignant. Malgré les risques environnementaux et de santé publique que génère cette industrie, les pays de l'Union européenne semblent suivre la voie tracée par les Etats-Unis. Analyse de cette décision avec la représentante de l'association "Agir pour l'environnement", Sophie Bordères, et Corinne Lepage, députée européenne.

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Si la Commission européenne, avec les recommandations favorables qu'elle vient de dévoiler, donne son feu vert à l'exploitation des gaz de schiste, cette exploitation n'est, pour autant, pas autorisée partout en Europe : la France l'interdit, ainsi que la Bulgarie et la République tchèque. Les Pays-Bas, qui ont un temps accordé deux permis d'exploration, ont, depuis, bloqué les projets de forages en attendant des études complémentaires. En Allemagne, une loi visant à interdire la fracture hydraulique a été rejetée fin 2012 par la majorité de la chancelière Angela Merkel, mais, aujourd'hui, la coalition tend vers un moratoire. La ruée vers les gaz de schiste, ces hydrocarbures non conventionnels, est en cours en Amérique du Nord, comme en Pologne. En Angleterre, elle reprend malgré des incidents sismiques ayant contraint les pétroliers à stopper les forages. La commission européenne avait pourtant publié une étude, en 2012, sur les risques et dangers de la fracturation hydraulique, qui démontrait le caractère risqué de cette technologie :

"L'étude a identifié un certain nombre de problèmes soulignant un risque élevé pour les personnes et l'environnement (…)

(…) Les risques posés par un volume élevé d'extraction d'hydrocarbures non conventionnels par fracturation hydraulique sont supérieurs à ceux de l'extraction conventionnelle (…)

(…) Il est recommandé à la Commission européenne de considérer les lacunes, les insuffisances éventuelles et les incertitudes identifiées dans le cadre législatif actuel de l'UE sur la fracturation hydraulique. Il est également recommandé que l'interprétation de la législation de l'UE à l'égard de la fracturation hydraulique des États membres soit évaluée.
"

Entretien avec Sophie Bordères, représentante de l'association "Agir pour l'environnement", et Corinne Lepage, députée européenne, sur ce revirement de la Commission et ses conséquences.

Corinne Lepage
Corinne Lepage
Que pensez-vous de ces recommandations de la Commission sur les gaz de schiste ?

Corinne Lepage : Je pense qu'elles sont entre très insuffisantes et scandaleuses. Ce n'est pas une réglementation qu'on attendait, mais un cadre juridique. Il est scandaleux d'avoir cédé aux Polonais et aux Britanniques. Parce cette recommandation, c'est la permission, en définitive, d'exploiter les gaz de schiste en Europe.

Sophie Bordères :
La Commission vient d'annoncer des recommandation qui ne sont pas du tout contraignantes au niveau juridique. A vrai dire, elles s'adressent davantage aux Etats, en leur indiquant qu'il faut éviter de creuser dans des zones sismiques, ou qu'il faut réaliser une étude d'impact pour démontrer que la fracturation hydraulique n'amènera pas de pollutions, etc… Cela ne dissuadera ni les Etats ni les industriels de se tourner vers d'autres énergies qui ne soient pas fossiles. En plus, pour le moment, la Commission dit : "On vous conseille de faire ça pour exploiter les gaz de schiste et puis on fera le point en 2015, et là, éventuellement, on rendra ces recommandations contraignantes". Mais c'est pourtant en contradiction avec l'objectif de réduction des gaz à effets de serre de 40 % pour 2030. On sait que c'est 9 % à 15 % d'émission de méthane en plus, l'un des gaz à effet de serre le plus polluant.


Un rapport commandé par la Commission en 2012 indiquait de nombreux risques environnementaux et sanitaires : qu'est ce qui a changé depuis ?

C.L : Le lobbying a été plus puissant, c'est tout ! De la part d'un certain nombre de pays et d'intérêts économiques européens. Au départ la Pologne, et maintenant la Grande-Bretagne. Les problèmes de pollution n'ont pas changé.

S.B : Au niveau des risques environnementaux ? Rien n'a changé ! La technique de la fracturation hydraulique est toujours la même. On sait que c'est six piscines olympiques d'eau pour une seule fracturation, et qu'il faut en faire tous les 200 mètres. La moitié de cette eau remonte et elle est impropre à la consommation. L'eau est mélangée à des quantités énormes de sable, 12 000 tonnes pour un puits, avec 600 produits toxiques différents, dont des perturbateurs endocriniens… La Commission est passée au "green washing", et les lobbies ont fait leur travail : ils proposent de faire ça de manière écologique.


Quid de la pollution dans les pays qui ont déjà débuté des forages, comme en Pologne : pourquoi la Commission n'en parle pas ?


S.B :
Il y a une révolte des citoyens en Pologne, avec une répression policière forte, on en parle peu. Les études sur l'eau révèlent la présence de produits toxiques dans l'eau, comme aux Etats-Unis.

C.L :
En Pologne, ils ont deux soucis. Le premier, c'est qu'ils ont deux fois moins de gaz que ce qu'ils attendaient, ce qui fait que plusieurs entreprises américaines sont parties. Deuxièmement, oui, il commence à y avoir des gros problèmes de pollution, comme il y a eu des séismes en Angleterre. Je sais que ce n'était pas la position du commissaire à l'Environnement de la Commission, mais il a été mis en minorité par les autres commissaires, dont monsieur Barroso, qui est totalement déchaîné sur ce sujet.

Sophie Borderes
Sophie Borderes
Le Parlement européen, que fait-il ?

C.L : Nous avons voté une résolution, et même deux. Mais dans les deux cas, c'était un cadre juridique que nous réclamions. Le Parlement n'a pas de pouvoir d'initiative. Donc pour commencer, il faudrait que le Parlement puisse prendre une initiative, ce qui n'est pas le cas. La Commission, elle, a l'initiative, alors qu'elle n'est pas élue. Au niveau démocratique, cela pose un sacré problème, surtout avec des populations majoritairement contre les gaz de schistes. En Angleterre aussi.

S.B : Le Parlement s'était prononcé pour une directive visant à encadrer l'exploitation en 2012. Mais l'Union européenne ne peut pas décider du "mix énergétique", une décision qui appartient à chaque pays.

Qu'espérez-vous, à terme, pour empêcher la destruction environnementale causée par l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels ?

C.L : Je compte beaucoup sur les populations. Je pense qu'elles ne se laisseront pas faire, tant en Pologne qu'en Angleterre ou en France. J'espère qu'on va revenir à la raison : aux Etats-Unis, les conséquences de l'exploitation des gaz et pétroles de schiste commencent à apparaître très clairement. L'exploitation matérielle est très difficile, parce qu'un puits ne peut-être réalisé qu'à plus de 400 mètres d'une habitation et qu'il faut une dizaine de puits proches pour que ce soit rentable. Elle sera donc difficile dans des pays très denses.

S.B :
On pourrait espérer un sursaut de sagesse de l'Union européenne, comme notre pétition le demande, pour encourager les énergies renouvelables plutôt que de courir derrière ces énergies fossiles, derrière un mythe du gaz de schiste qui n'est ni économiquement ni environnementalement viable. Depuis 2011, on assiste, en France, à une vraie pression populaire, qui monte aussi dans toute l'Europe, en Roumanie, en Pologne et en Angleterre. Ce ne sont pas les politiques qui arrêteront les gaz de schiste, mais les citoyens.


Reportage de Radio Canada sur l'exploitation des gaz de schiste sous les basses-terres du Saint-Laurent en novembre 2010. Première partie de l'émission.
 
Reportage de Radio Canada sur l'analyse de l'eau rejetée par les puits de gaz de schiste  et traitée par la municipalité de Trois-Rivières.