Gaz de schiste en France : préparer les esprits pour leur autorisation ?

Puits de gaz de schiste à Farnham (Québec) en 2009 (photo : la voix de l'Est)
Puits de gaz de schiste à Farnham (Québec) en 2009 (photo : la voix de l'Est)

Le moratoire sur l'exploitation des gaz de schiste pourrait être remis en question à la rentrée. Mais ce type de décisions politiques demande un changement radical de l'opinion publique sur le sujet. Une étude de l'Ecole de Guerre Economique française propose des solutions pour faire accepter l'exploitation des gaz de schiste à la population : les grands débats démocratiques seraient-ils en réalité des jeux d'influence de l'opinion orchestrés par les acteurs économiques les plus puissants de l'échiquier politique ?

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Le moratoire  du printemps 2011 sur les gaz de schiste était très clair : interdiction d'utiliser la technique par fracturation hydraulique (jugée trop risquée pour l'environnement) pour l'exploitation, mais autorisation potentielle de forages aux fins de recherche, avec une possibilité de stopper le moratoire (et d'exploiter à termes le sous-sol français) si la technologie évoluait et démontrait sa capacité à ne pas nuire à l'environnement. 
 
Le ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg a tenu un discours volontaire au sujet de la politique énergétique de la France lors de son audition par la commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale le 19 juillet dernier (extrait vidéo en encadré), discours qui laissait entendre que toutes les pistes possibles seraient envisagées :

Serions-nous à l'aube d'un changement radical de vision politique vis à vis des gaz de schiste ?

L'écologie, oui...mais pas si des intérêts économiques importants sont en jeu  

Le ministre de l'environnement, Nicole Bricq, nommée le 16 mai dernier, annonce un mois après sa prise de fonction, sa volonté de suspendre tous les permis de forages exploratoires d'hydrocarbures au large de la Guyane. 
 
Nicole Bricq dénonce le recours à la technique très polluante des "boues à l'huile" qui nuisent à l'environnement et la faune marine", un code minier "inadapté et obsolète" ainsi que des "permis exclusifs de recherches à un consortium privé sans contrepartie suffisante pour l'intérêt national". 
 
Huit jours après cette annonce, elle est nommée au ministère du commerce extérieur et remplacée par Delphine Batho. Le journal Le Monde affirme alors que "tout le gratin du monde pétrolier" a appelé directement le premier ministre et le président de la République François Hollande pour que le ministre de l'environnement "gênant"  soit "déplacé". Nicole Bricq était connue pour son combat contre les gaz de schiste...
 
L'enjeu des gaz et huiles de schiste : crise économique et guerre de l'énergie

Au niveau mondial, l'indépendance énergétique est devenue un enjeu majeur dont les gaz et huiles de schiste sont une composante essentielle : d'ici à 2020, les Etats-Unis doivent devenir auto-suffisants en hydrocarbures (gaz et schistes bitumeux : lire ici l'étude de l'université de Harvard de juin 2012) et même, certainement, l'un des premiers pays exportateurs de ces ressources non-conventionnelles, juste derrière l'Arabie-saoudite, mais devant la Russie. La dépendance américaine envers le reste du monde, et plus encore envers les Etats pétroliers de l'OPEP est donc en passe de se réduire, voire de disparaître. 
 
Dans le même temps, la crise économique incite de nombreux Etats à effectuer des économies à l'importation de gaz et d'hydrocarbures afin de permettre un accès à l'énergie le moins cher possible pour des populations de plus en plus paupérisées. En Europe, et plus particulièrement en France le phénomène est majeur : la quasi totalité des ressources en hydrocarbures sont issues de l'importation et coûtent très cher. Mais la France est potentiellement le pays d'Europe aux plus importantes ressources en gaz et huiles de schiste après la Pologne. Ce potentiel, de 100 ans de consommation de gaz, a de quoi éveiller les convoitises et les intérêts les plus variés.

La dernière partie du document (P32) indique comment mener une campagne d'influence de l'opinion publique
La dernière partie du document (P32) indique comment mener une campagne d'influence de l'opinion publique
Les agences d'intelligence et de guerre économique au secours des pétroliers ?

Le document suivant est une étude que l'EGE  a produite en juillet 2011 (publiée par l'AEGE, son association d'anciens élèves et réseau expert en intelligence économique) au sujet des gaz de schiste. Cette étude de l'EGE est un "exercice de simulation" dans le cadre de son enseignement. Total ne serait donc qu'un prétexte d'étude. Pour autant, l'Ecole de Guerre Economique déclare, sur son site, mettre des documents à disposition des entreprises partenaires et organiser des programmes (comme MercurIE) reliés aux grands groupes industriels futurs recruteurs (ou fournisseurs) d'étudiants. 
 
Si le groupe Total n'a pas commandé l'étude, celle-ci existe pourtant bien et décrit parfaitement le type de solutions que peuvent apporter des agences d'Intelligence économique à leurs clients afin qu'ils puissent remporter des marchés après avoir convaincu une certaine somme d'acteurs, dont la population et les décideurs politiques. 
 
Dans le cas des gaz de schiste et de l'entreprise Total (ou d'un opérateur pétrolier quelconque), après une analyse des enjeux, des technologies actuelles et futures, l'AEGE propose à son "client pétrolier fictif" une campagne de "contre-information" afin de modifier la perception de l'opinion publique, politique, sur le sujet des gaz de schiste.

Orienter le débat mais convaincre l'opinion qu'elle tranche et se détermine par elle-même
 
Le but affiché de cette "mission" est troublant : "A partir d’une analyse critique des enjeux et des éléments de langage des soutiens et des détracteurs de l’exploitation du gaz de schiste, nous avons élaboré une campagne de contre-information à mener contre les détracteurs de cette activité en France". 
 
Le principe de "contre-information à mener contre les détracteurs" (sic) peut aller loin, et questionne l'aspect déontologique, éthique, des actions pouvant être préconisées par les spécialistes en "intelligence économique". Cette partie du document, par exemple, à propos de l'organisation de l'influence de l'opinion dans le cadre d'un débat national autour des gaz de schiste ne cache pas ses intentions :
 
Les scientifiques : objectifs
 
L'objectif recherché vis-à-vis de la communauté scientifique est de faire participer cette dernière au débat. Les scientifiques visés sont ceux qui seront à même d'amener des éclairages pertinents en matière d'extraction des gaz non-conventionnels. Les sujets abordés doivent non seulement traiter de l'exploitation du gaz de schiste en tant que tel mais aussi des contraintes et risques environnementaux.
 
Argumentation et éléments de langage
- Les procédés d'extraction des gaz non-conventionnels sont totalement fiables. Les procédés et matériaux utilisés répondent à des normes internationales reconnues. Aucune porosité n'est admise dans les canalisations utilisées pour l'exploitation.
 
- La fragmentation hydraulique en matière d'extraction du gaz de schiste à lieu à des profondeurs supérieures de plusieurs centaines de mètres que la position des nappes phréatiques dans le sous-sol.
 
- L'eau et les additifs utilisés lors de la fracturation hydrauliques sont presque totalement récupérés et retraités dans des stations d'épuration dédiées. Cette eau retraitée peut être réutilisée lors d'une fracturation hydraulique postérieure.
 
- La plupart des additifs utilisés dans l'eau nécessaire à la fracturation hydraulique sont des additifs d'origines naturelles. Des recherches sont actuellement en cours dans le but de les remplacer pardes produits utilisés dans le secteur agroalimentaire.
 
- Le gaz de schiste n'est autre que du méthane (CH4) il est donc totalement insoluble dans l'eau.
 
- La production naturelle de méthane sur la planète (animaux, végétaux,...) est largement supérieure à la quantité de méthane qui pourrait éventuellement libérer dans l'atmosphère une activité d'extraction de gaz de schiste.
 
- La prise en compte d'études géologiques est nécessaire pour déterminer les zones géographiques dans lesquelles l'exploitation du gaz de schiste aurait une incidence sur les risques sismiques. Exploiter le gaz de schiste n'implique pas une exploitation à outrance sans aucun contrôle et sans aucune rationalité scientifique.
 
Charles Pahlawan, directeur du développement de l’EGE, contacté au téléphone, explique que le but de ce type d'exercices est "d'apprendre aux étudiants à aider l'entreprise à gagner son combat : nous apprenons aux gens à influencer l'information, mais en aucune mesure nous ne pratiquons le mensonge, la désinformation ou la fabrication de rumeurs. Le public est encore naïf en France, mais nous vivons dans un monde dur, ou la logique d'influence est centrale. Les gens découvrent, par exemple, avec étonnement, que des ONG sont en réalité des bras armés de grandes entreprises, mais c'est pourtant la réalité." Interrogé sur le contenu du document "L'intérêt du gaz de schiste pour la France", et plus précisément sur la partie tendancieuse, celle de la contre-information, d'influence de l'opinion, Charles Pahlawan répond sans complexe : "c'est un exercice dans la logique d'influence actuelle, logique qui est très bien comprise dans les pays anglo-saxons : le monde d'aujourd'hui en est entièrement dépendant. Ce document permet d'apprendre, sans prendre parti, comment utiliser des moyens d'influence de l'information. Mais les médias font ça tous les jours ! On peut être choqués parce que c'est au sujet des gaz de schiste, mais ça aurait pu être sur le développement durable, et le public y a été sensibilisé...par des méthodes similaires



 
Le grand débat sur l'énergie aura lieu cet automne
 
Mais quelles en seront les véritables clés, avec quel dénouement ? Aux vues des enjeux et des possibilités d'influence de l'opinion qu'un simple exercice d'école de guerre économique peut laisser entrevoir, il est difficile d'imaginer que les promoteurs du gaz de schiste laisseront échapper une occasion aussi exceptionnelle de faire pencher la balance en leur faveur. Des tribunes dans la presse ont déjà fleuri depuis quelques semaines  et tentent de démontrer l'incontournable nécessité pour la France de se lancer dans l'exploitation des gaz de schiste. 
 
Le sujet est aussi très sensible au Canada, et la sphère internet commence à renvoyer des informations pour modifier les convictions établies sur le forage par fracturation hydraulique, comme ce tweet d'un "consultant, développement stratégique et affaires publiques" très actif sur le réseau de micro-bloging, le démontre :

Le gouvernement français déclare vouloir "rester sur la même ligne" (c'est-à-dire conserver l'interdiction d'exploitation), mais, dans le même temps, commence à laisser percer son intérêt inverse...si les conditions d'exploitation, avec de nouvelles technologies, permettaient de ne plus "saccager" l'environnement. Le débat de l'automne tombe donc à point nommé : les arguments sont probablement prêts pour faire savoir que les pétroliers ont désormais la possibilité de récupérer la précieuse énergie capturée dans le sous-sol, mais cette fois-ci, "proprement". 
 
Le ballet des camions pour transporter le gaz, la destruction des paysages, les nuisances sonores, et surtout les rejets de Co2 et gaz à effets de serre lors de la combustion du gaz extrait deviendraient alors solubles dans l'indépendance énergétique française. La transition énergétique vers les énergies vertes, que le Grenelle de l'environnement a gravé dans le marbre semble bien loin du débat qui est censé débuter cet automne. Si la raison l'emportait, il n'y aurait pas lieu d'avoir un débat sur l'exploitation des gaz de schiste : ils sont antinomiques avec les engagements pris par la France dans le cadre de sa politique environnementale. Avec ou sans produits chimiques dans l'eau de fracturation, et même, avec ou sans utilisation d'eau...
 
"L'intelligence économique" a commencé son travail d'influence de l'opinion publique, il ne reste qu'au politique à venir "jouer" avec l'expertise scientifique et les nécessités et enjeux de l'époque. A l'opinion de ne pas se laisser berner par ceux qui voudraient la faire pencher dans un sens. En toute connaissance de cause. Mais l'éditorial du Monde du 25 juillet dernier, intitulé "N'enterrons pas le débat sur les gaz de schiste" donne déjà un avant goût de la teneur du débat de l'automne : 
 
"L'Europe n'échappera pas à ce débat. Il n'est pas qu'économique ou stratégique. Il est philosophique, moral, politique. C'est celui des risques de l'innovation, celui d'une certaine confiance dans le progrès technologique, celui qui a accompagné la révolution industrielle.
 
L'Union européenne n'a pas de position tranchée. Certains de ses membres, ceux qui se sont libérés du joug soviétique en 1989, veulent aussi se libérer de leur dépendance du gaz russe. C'est le cas de la Hongrie ou de la Pologne.
 
La France a une position de principe, rappelée le 20 juillet par Delphine Batho, la ministre de l'écologie : jugée trop dangereuse, la fracturation hydraulique y est prohibée. Mais comment savoir, inventer, progresser si l'exploration même est interdite ? Les arguments des scientifiques sont sérieux, ceux des pétroliers aussi.
 
Ce dossier ne peut être fermé pour toujours. Même s'il n'est pas prioritaire, il devra faire partie du débat de l'automne sur la transition énergétique en France."
 
On ne peut être plus clair...
 

"Ce qui pose problème c'est la technique(...)qui consiste à injecter de l'eau avec des produits chimiques(...)Arnaud Montebourg a parlé de la possibilité d'explorer avec des techniques futures"

Arnaud Montebourg lors de son audition à l'Assemblée nationale.

Jean-vincent Placé réagit aux déclarations du ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, qui déclarait dans le journal le Monde  (édition abonnés) que "la question des gaz de schiste devait être posée".

Reportage de Radio Canada sur l'exploitation des gaz de schiste sous les basses-terres du Saint-Laurent en novembre 2010. Première partie de l'émission.
Reportage de Radio Canada sur l'analyse de l'eau rejetée par les puits de gaz de schiste  et traitée par la municipalité de Trois-Rivières.

Repères

La loi du 12 mai 2009 (possibilité de modifier certains droits) a permis au ministre Eric Besson le 7 décembre 2010 de réformer le code minier par l'introduction de l'article 28 dans la loi 2010-4088 . Cette réforme a été actée par une ordonnance du 20 janvier 2011 . En mars 2010, 3 permis exclusifs de recherche de mines d'hydrocarbures liquides ou gazeux avaient été accordés par le ministre de l'écologie Jean-Louis Borloo en toute discrétion, sans consultation préalable. Ces permis touchaient les départements de l'Ardèche, de la Drôme, du Gard, de l'Aveyron, de la Lozère et de l'Hérault. Aujourd'hui plus de 20 sites sont concernés .

Le code minier réformé permet désormais dans le cas de permis exclusifs de recherche que " l'instruction de la demande ne comporte pas d'enquête publique " Article L122-3, alors qu'auparavant l’enquête publique préalable était laissée à l’appréciation des autorités locales.

Grâce à ces dispositions du ministre de l'industrie, les exploitations offshores sont simplifiées, les enquêtes publiques environnementales et archéologiques sont donc supprimées.

La loi votée le 11 mai à l'Assemblée nationale (Proposition de loi visant à interdire l'exploration et l'exploitation des mines d'hydrocarbures liquides ou gazeux par fracturation hydraulique et à abroger les permis exclusifs de recherches comportant des projets ayant recours à cette technique), puis au Sénat le 8 juin, n'empêchera probablement pas l'exploitation des gaz et huiles de schiste en France. La restriction ne se situe que sur la technique d'exploration et d'exploitation dite de " fracturation hydraulique ". Pour de nombreux parlementaires et spécialistes de la question, opposés à l'exploitation des gaz et huiles de schiste, il semble évident que les exploitants donneront des appellations différentes à leurs techniques d'exploration et de d'exploitation afin de pouvoir utiliser leurs permis...en toute légalité, et sans enquête publique préalable. Sachant qu'un amendement a été voté au Sénat laissant la possibilité d'utiliser la technique de fracturation hydraulique pour effectuer des recherches à " caractère scientifique ".

Consulter le rapport provisoire sur les enjeux des gaz et huiles de schiste demandé en février 2001 par le ministère de l'écologie et celui de l'énergie français, remis en avril 2011.