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Gaza : l'humour... malgré tout

A Gaza, comment supporter l’insupportable, quand tout vient à manquer : gaz, électricité, nourriture, médicaments ? Réponse : l’humour. Il n’est pas une solution, mais peut être une réponse. En parodiant de manière drolatique une célèbre pub pour un constructeur automobile, les Gazaouis réussissent leur pari : sensibiliser l’opinion publique à leur quotidien. Un succès. Le petit film approche désormais le million de visites sur YouTube.

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Efficace

C’est une parodie de film publicitaire bricolée avec peu de moyens et qui, désormais, fait un malheur sur la toile. Le nombre de visiteurs taquine le million. Il s’agit du détournement d’une vidéo où l’on voit l’acteur belge Jean Claude Van Damme faire un grand écart audacieux pour le compte d’un constructeur automobile. Les Gazaouis ont repris le concept. Baptisé "Vandam Gaza", le film provoque une jubilation certaine. Mais cette fois, en lieu et place des camions rutilants de la publicité originale, deux voitures sans essence poussées par quelques copains. C'est bien entendu grinçant et... bougrement efficace.




Ville de Gaza (juillet 2012) (DR)
Ville de Gaza (juillet 2012) (DR)
Facile de pleurer, difficile de plaisanter

"On a utilisé le clip de Van Damme qui est connu dans le monde entier pour envoyer un message. Parce que le monde entier est responsable de la crise à Gaza", explique à l'AFP Mahmoud Zouiter, originaire du camp de réfugiés de Deïr al-Balah, dans le centre du territoire palestinien. Depuis, Tashweesh ("brouiller" en arabe), le groupe de comédiens indépendants qu'il a lancé en mai 2013, le premier du genre à Gaza, est devenu célèbre dans l'enclave palestinienne et au-delà. Ils sont six, tous bénévoles, qui produisent des scénarios, des sketches et des clips pour la télévision palestinienne - "avec une caméra à 6000 shekels (1200 euros, NDLR) importée d’Égypte".

Un mélange de critique sociale, de satire et d'agitprop, toléré par le mouvement islamiste Hamas au pouvoir à Gaza, qui fait le "buzz" sur les réseaux sociaux. "On pleure et on plaisante en même temps. Mais il est facile de pleurer, difficile de plaisanter, souligne Mahmoud Zouiter. La crise de Gaza nous pousse à être créatifs. On n'a pas de matériel, mais on a de la matière grise, et on n'a pas besoin d'argent pour avoir de bonnes idées. L'argent, ça va, ça vient," philosophe cet infirmier de formation, diplômé en arabe et en communication. "On n'a rien à perdre, de toute façon, on parle pour tous les Palestiniens, surtout les jeunes. La comédie est un moyen d'exprimer leur frustration, de faire la paix", ajoute-t-il.

Une vitamine ?

Et si la crise était, malgré tout, un moteur à l’inspiration et une vitamine à l’audace ? Dans un article paru le mois dernier, Courrier International évoquait la personnalité de Mohammed Al-Hawajri, membre du collectif gazaoui d’art contemporain Eltiqa, expliquait :  “Depuis 2007 [et le début du blocus de la bande de Gaza], les artistes ont commencé peu à peu à manquer du matériel qui leur était nécessaire. La pénurie s’est accentuée au cours des derniers mois, et nous avons dû nous tourner vers des produits qui ne sont ni adaptés à la peinture ni conçus pour une utilisation artistique. Les tableaux perdent en qualité et leur durée de vie s’amenuise avec les conditions météo.” Ce qui a obligé les artistes de la bande de Gaza, selon l’hebdomadaire, à se tourner vers d’autres support comme la vidéo ou les installations temporaires.

pêcheurs palestiniens à Gaza (photo AFP)
pêcheurs palestiniens à Gaza (photo AFP)
Et nos tombes ?

Mahmoud Zouiter qui ne peut, ni ne veut aller dispenser ses talents en Israël préfère être "une sorte d'ambassadeur de la Palestine" plutôt qu'un militant politique. Il n'est pas le seul à Gaza à se servir de l'humour noir - qu'il compare à une "nouvelle couleur" dans le tableau tragique palestinien - afin de rassembler son peuple et attirer l'attention au dehors.

Les sujets ne manquent pas, outre le blocus et le conflit avec Israël: les enfants exploités, le sort des handicapés, les mariages précoces, le coût exorbitant des noces ou la corruption locale. "Ici, mieux vaut être célibataire pour bien vivre. Et si tu veux être riche, achète-toi une municipalité !" lance un autre humoriste gazaoui, Islam Ayoub, jovial et populaire chanteur de mariages, père de six enfants. Dans une de ses chansons, il se gausse de la pénurie de ciment à Gaza, sur le thème : "Mais avec quoi va-t-on construire nos tombes ?".

"Pour la première fois à Gaza, on peut vaincre tous les obstacles, tous les checkpoints et briser le siège grâce aux nouvelles technologies", se félicite Nabil al-Khatib, scénariste et directeur d'une société de production TV, proche du Hamas. "On ne veut pas parler politique, même si on ne peut pas ignorer complètement les politiciens. Tout est politique, même notre pain, mais au bout du compte, notre message est humanitaire et l'art est le bon vecteur", plaide-t-il lors d'une interview réalisée à la lueur d'une chandelle.

L'humour est également de rigueur en Cisjordanie occupée, où un groupe de jeunes a récemment lancé une campagne pour inciter les Palestiniens à rire de tout ce dont ils pourraient pleurer : la corruption, les divisions palestiniennes ou les barrages israéliens...