Gaza : la guerre se mène aussi en ligne

De la fumée s’échappe de la bande de Gaza suite à des tirs de roquettes de Palestiniens en réponse aux frappes aériennes israéliennes (Photo : AFP/Jack Guez)
De la fumée s’échappe de la bande de Gaza suite à des tirs de roquettes de Palestiniens en réponse aux frappes aériennes israéliennes (Photo : AFP/Jack Guez)

Depuis le début de l'opération israélienne "Bordure protectrice", le conflit se déploie sur Internet et, plus particulièrement, sur ses réseaux sociaux. Chaque camp y poursuit ses propres objectifs, pour mieux faire passer ses idées.

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Youtube, Twitter, Facebook… Depuis quelques années, avec les opérations "Plomb durci" (décembre 2008-janvier 2009), puis "Pilier de défense" (novembre 2012), le conflit israélo-palestinien se déploie aussi sur la Toile. Les événements qui se déroulent à Gaza depuis début juillet 2014 ne font pas exception.

Sur Twitter, par exemple, les deux camps tentent chacun de convaincre les opinions publiques, à grands renforts de mots-dièses (hashtag). Pour un dirigeant du Hamas, cité par l'AFP début août sous le couvert de l'anonymat, cela relève bien d'une "bataille médiatique et psychologique". A l'occasion de l'opération "Pilier de défense", Avital Leibovich, alors porte-parole de l'armée israélienne, déclarait : "Internet est devenu une zone de guerre supplémentaire et Twitter un formidable outil pour diffuser directement et rapidement des informations".

Toute une organisation

Pour mener à bien cette communication, tout est organisé, de chaque côté. Israël dispose d'un département consacré aux réseaux sociaux, et multiplie les comptes dédiés à son armée, à chaque fois en plusieurs langues. Twitter, Facebook, Google+, Youtube, Tumblr, Flickr ou encore Instagram... les profils sont nombreux et, comme le site Internet de l'armée, sont déclinés en plusieurs langues. Outre l'hébreu, on y retrouve par exemple le français, l'anglais, le russe ou l'espagnol.

En face, le Hamas aligne un site Internet et les comptes Twitter des brigades "Ezzedine Al-Qassam", branche armée du mouvement. Ils publient notamment en anglais. Certains de ces comptes officiels ont été suspendus par le site de microblogging, avant d'être recréés.

De manière ponctuelle, le Hamas répond directement aux publications adverses. L'armée israélienne, de son côté, commente les déclarations de l'autre camp.

(Trad. : "Le porte-parolat de l'armée de défense israélienne publie des infographies mensongères

pour justifier qu'elle tue des civils palestiniens à Gaza")



Dans ce contexte, chaque partie développe son propre champ lexical. Sur Twitter, cela passe par l'emploi de différents mots-dièses. #IsraelUnderFire ("Israël sous le feu") ou #StopHamasNow ("Stop au Hamas, maintenant") d'un côté, #GazaUnderAttack ("Gaza attaquée") ou #PrayForGaza ("Priez pour Gaza") de l'autre.

A chacun ses objectifs politiques

Pourquoi communiquer de cette manière ? Pour capter l'opinion publique, mais pas seulement. Chacun répond à ses propres objectifs politiques, explique Pierre Razoux, directeur de recherches à l'Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire et auteur de Tsahal, nouvelle histoire de l'armée israélienne (éd. Perrin) : "Pour les Israéliens, il s'agit de montrer que les opérations sont extrêmement ciblées - en communiquant à l'avance sur les frappes - et ne répondent qu'à des tirs de roquette ou de missile de la partie Hamas, et qu'il ne s'agit pas d'une campagne visant l'ensemble de la population civile." S'ajoute à cela une volonté de "rassurer la population israélienne et les alliés d'Israël pour leur montrer qu'Israël 'maîtrise', gère la crise, et est capable à la fois de riposter et de porter des coups durs au Hamas", complète le chercheur en se référant à l'annonce, le matin du 21 août, de la mort de trois commandants de la branche armée du Hamas.

"A l'inverse, estime Pierre Razoux, côté Hamas, la communication choisie est là pour montrer qu'il n'est pas à genoux, qu'il est toujours capable de se battre et, sous-entendu, qu'il faut le soutenir."

En découle, en ligne, de lourds décomptes : le nombre de morts, ou de "martyrs", estimé par Hamas. En face, ce sont les roquettes tirées sur son sol qu'Israël dit avoir dénombré, qui sont évoquées. L'évolution du conflit peut se suivre en temps réel, par des annonces de frappes, des alertes, des bilans des victimes... cela chez chaque partie du conflit.

(Trad. : "15h. Les brigades Al Qassam confirment être responsables de la destruction d'un système

de surveillance, à l'arrêt au nord de la bande de Gaza")


Occuper le terrain médiatique

Sacha Dratwa, qui est à la tête de l'unité "nouveaux médias" de l'armée israélienne, relatait fin 2012, pendant l'opération "Pilier de défense" : "Les réseaux sociaux Twitter, Facebook, et notre site Internet nous ont permis d'ouvrir un canal de communication avec les internautes, et de relayer notre version de l'histoire de ce conflit, en contournant l'intermédiaire que représentent les médias standards." Par ricochet, la version de chaque partie est relayée par les internautes. Cela, notamment, grâce à l'emploi des mots-dièses.

Selon le chercheur Pierre Razoux, l'engouement d'Israël et de son armée pour les réseaux sociaux remonte à 2006 : "Cet effort de communication résulte des leçons qui ont été tirées de l'échec de 2006, à savoir la deuxième guerre du Liban. A partir des opérations de 2009, puis 2012, et donc maintenant, le but est d'être le premier sur Twitter, YouTube, etc, pour occuper le terrain médiatique et, finalement, diffuser le premier les images que chacune des deux parties souhaite montrer au monde entier."

Car au-delà des seuls réseaux sociaux, les parties prenantes se préoccupent toujours des médias plus "classiques" : télévision ou radio. Toujours en 2006, le Hamas a fondé sa propre chaîne, Al-Aqsa. Faute de disposer d'une alimentation électrique de qualité à Gaza ces dernières semaines, les habitants de la zone peuvent aussi se rabattre sur la radio du mouvement : "Notre télévision est désormais à usage externe, pour les Palestiniens en Cisjordanie, en Egypte, en Algérie. A Gaza, les gens écoutent maintenant la radio. Je dirais qu'environ 50% de la population écoutent notre fréquence", déclarait Mohammed Thuraya, directeur du réseau Al-Aqsa, début août 2014 à l'AFP.

Mais attention : hors de question pour ses dirigeants de diffuser des images de combats en temps réel, ou des photos de lance-roquettes. Les brigades Al-Qassam ont diffusé un communiqué menaçant quiconque le ferait. La raison, selon le mouvement : "Ceci fournira un prétexte pour attaquer des zones d'habitations dans la bande de Gaza."

Pas de véritable gagnant

Entre l'armée israélienne et le Hamas, l'un des deux parvient-il mieux que l'autre à tirer son épingle du jeu ? Pas vraiment, pour Pierre Razoux : "Chacun joue sur un registre différent. Et chacun, dans son propre registre, atteint en partie l'objectif recherché."

Hélène Sallon, journaliste du quotidien français Le Monde, considère pour sa part dans une vidéo publiée sur le site de son journal : "Aucun n'est vraiment gagnant de cette guerre de communication. En tout cas certainement pas Israël, qui n'a pas réussi à convaincre l'opinion publique internationale et la population de Gaza que le Hamas était responsable de la mort de nombreux civils et des destructions importantes dans l'enclave palestinienne (...) D'autant plus que les images diffusées dans les médias internationaux par des photographes indépendants et des journalistes indépendants font que les arguments que défend Israël sont difficilement recevables. Ce n'est pas vraiment non plus une victoire de la propagande du Hamas et des autres groupes armés."

(cliquer sur l'image pour accéder à l'infographie - en anglais)
(cliquer sur l'image pour accéder à l'infographie - en anglais)

Sur le plan du nombre de tweets, le Hamas pourrait cependant être plus fort. Le site internet d'Al Jazeera a publié une infographie présentant la densité des tweets et de mots-dièses relatifs au conflit israélo-palestinien sur une période d'un mois, entre le 17 juin et le 17 juillet 2014. Chaque point de couleur correspond à un mot-clé particulier. A cette date, les journalistes dénombraient l'utilisation du mot-dièse #IsraelUnderFire à 277 000 reprises, contre... 5,5 millions pour #GazaUnderAttack.