Genève II : la désillusion des combattants syriens

Dans le campement de Baben au Liban / Photo Margaux Bergey
Dans le campement de Baben au Liban / Photo Margaux Bergey

Alors que la conférence pour une éventuelle solution politique en Syrie s'est ouverte depuis mercredi 22 janvier à Montreux, en Suisse, sur le terrain des combattants rebelles expriment leur amertume. Réfugiés à Arsal au Liban, ils n'ont aucune illusion sur une éventuelle issue à la crise : pour eux, Genève II ne va faire que renforcer Bashar el Assad.

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Dans une des tentes du campement de Baben au Liban, des hommes regardent un match de foot. La conférence de paix a commencé à Montreux, en Suisse, ce mercredi 22 janvier au matin. Mais parmi les combattants rebelles, la désillusion prévaut. Mohammed et Yahyia sont originaires de Homs et se sont battus dans les rangs de l'armée syrienne libre. Yahyia a été blessé par un tir d'obus et se déplace désormais à l'aide de béquilles. Ils n'espèrent rien de ce rendez-vous diplomatique. En fond, la télévision est branchée en alternance sur les chaînes arabes al Arabiyya et al Jazeera : les deux jeunes hommes sont les rares personnes du campement à suivre d'un œil distrait le déroulement des négociations : pour Yahyia, « ils vont boire, ils vont manger, et ensuite terminé , ça ne va pas servir à grand chose ».

Campement de Baben - Yahyia / Photo Margaux Bergey
Campement de Baben - Yahyia / Photo Margaux Bergey
Vers un renforcement d'Assad ?

« Bashar va sortir encore plus fort car personne ne lui pose de limites. Vous allez voir, dans la semaine qui vient, il y aura des massacres », renchérit Mohammed. Pour eux, Assad va gagner la bataille diplomatique. Sur le terrain c'est une autre affaire : les rebelles sont convaincus de leurs succès militaires.

« Oui, Bashar s'est renforcé », explique Abu Muharrad, chef d'une katiba qui combat dans la région de Homs. « Mais ce n'est que grâce aux combattants étrangers : pour un soldat de l'armée du régime, il y en a désormais dix du Hezbollah ». Le Hezbollah libanais est physiquement impliqué en Syrie et se bat aux côtés de l'armée du régime. Abu Muharrad dirigent 300 hommes. Il est à Arsal pour quelques jours afin de voir sa famille réfugiée dans un des campements qui parsèment la ville et pour se reposer. « Je ne peux pas faire combattre tous mes hommes en même temps car nous n'avons pas assez d'armes. Alors on fait des rotations ».

Lui aussi est sceptique quant à une issue quelconque de Genève II. Avec d'autres combattants, ils souhaiteraient l'instauration d'un cessez-le-feu complet entre les deux parties, et le départ total du régime, « jusqu'au plus petit fonctionnaire ». « Mais nous n'avons aucune attente : la guerre dure depuis 3 ans, et jusqu'à maintenant rien n'a été obtenu, pas même une avancée sur le plan humanitaire. Si au moins nous pouvions obtenir l'arrêt des bombardements par l'aviation du régime... En un mois nous pourrions gagner et rentrer en Syrie ». Abu Muharrad reconnaît néanmoins que la venue de l'opposition à la table des négociation est une bonne chose : « Cela va clarifier les choses, et mesurer la crédibilité des puissances dans leur volonté d'instaurer la paix ».


Baben - Mohammed et Yahyia devant Gene`ve II / Photo Margaux Bergey
Baben - Mohammed et Yahyia devant Gene`ve II / Photo Margaux Bergey
Détermination et espoir ténu

Son neveu Ahmad (le prénom a été changé pour des raisons de sécurité)  a combattu dans la région de Qussair et a été blessé par un obus en avril 2012 : il a perdu une jambe et a pu se faire poser une prothèse au Liban grâce à une ONG qatarie. Depuis, Ahmad s'est réfugié à Arsal et s'occupe des familles de ses frères dont l'un est retenu par le régime depuis plus d'un an et l'autre se bat toujours en Syrie. Il vit dans un campement où ont été construites des habitations en parpaings. Il est dans le même état d'esprit que ses frères d'arme : « Genève I n'a servi à rien, pourquoi Genève II serait mieux ?  Genève I, c'était une autorisation implicite donnée à Bashar pour qu'il continue de tuer ! ».
Rares sont les voix un peu plus optimistes. Un ancien gradé de l'armée régulière, passé dans les rangs de l'Armée Syrienne Libre (ASL), explique que pour la première fois, régime et opposition sont réunis autour de la même table des négociations : « c'est une avancée, car le régime reconnaît enfin cette opposition ».

« On reprendra le pays par les armes, et on mourra tous s'il le faut. On n'est jamais mieux servi que par soi-même : le régime compte sur ses appuis étrangers, nous, on ne compte que sur nous-même », s'insurge Yahyia. Mohammed est quant à lui convaincu que Bashar ne démissionnera pas de lui-même : « il ne partira que s'il est tué ».
Tous sont déterminés à combattre jusqu'au bout, malgré les désorganisations de l'opposition et la montée en puissance des groupes djihadistes, notamment Jabhat al Nosra et l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL). Si des relations avec le premier groupe existent, l'EIIL est vivement critiqué par ces rebelles. Abu Muharrad tient à faire « une différence formelle » entre les deux groupes : « Oui on collabore avec al Nosra. Mais l'EIIL n'est pas présent dans la région ». Il nous affirme aussi que l'EIIL tire sa force du soutient apporté par le régime, et ne veut pas avoir affaire avec eux.

Malgré tout, un espoir ténu demeure : « On n'a jamais vu dans l'Histoire un président assassiner son peuple, mais on garde espoir ». Plus que d'une déclaration diplomatique, le chef rebelle rêve d'une chose qui, pour lui, ferait avancer les choses sur le terrain : des armes anti-aériennes.