Genève : le FIFDH, rendez-vous majeur des droits humains

Image extraite du film Frame by Frame

Le Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains (FIFDH) de Genève offre un immense panorama  sur la situation des droits humains dans le monde. 15 ans après sa création, ce Festival hors norme a réussit à fidéliser un très large public malgré des thématiques souvent difficiles.

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Dans ce Festival pas comme les autres, ni frimeurs enlunettés, ni starlettes niaises, ni réalisateurs inaccessibles. Au FIFDH,  ni égo ni gogo. Les droits humains priment.  Le Festival est une immersion en eau sale parmi les atrocités de notre monde. Il ne reste que quelques jours (fermeture des portes le 19 mars) pour faire le plein
(TV5Monde)
d'humanité. Profitez-en !
"Être révolutionnaire en 2017, c’est surmonter la peur, c’est choisir ses mots, c’est se laisser émerveiller par les cinéastes et les artistes, et prendre le temps de revenir à la raison" écrit Isabelle Gattiker, directrice du Festival. Omniprésente, d'humeur toujours égale, on la voit virevolter de salles en scènes,  donnant une précision à un collaborateur, une directive à un autre, n'oubliant pas de cloquer une bise sur telle et telle joue.  On l'espère içi, elle est déjà ailleurs.
Isabelle Gattiker s'appuie sur une équipe solide d'une quarantaine de personnes. Toutes s'activent pour gérer les mille et un problèmes organisationnels, réparer tel oubli, guider tel invité. 
Si la FIFDH est une ruche,  Madame la directrice, pour autant,  n'est pas la reine. Servir n'est pas SE servir. L'enjeu de l'événement ne permet pas, de toutes façons,  ce type de pollution égotique.
L'ex présidente brésilienne Dilma Roussef au FIFDH, le 11 mars 2017
L'ex présidente brésilienne Dilma Roussef au FIFDH, le 11 mars 2017
(capture d'écran)

FIFDH : l'autopsie d'un monde maboul

Le FIFDH, on le sait,  aborde les sujets difficiles : tortures, disparitions forcées, droit des femmes, réfugiés, violences politiques, autant de thématiques que l'on ne verra pas forcément à la télé, entre le match de foot et la tournée triomphale d'un chanteur inconsolable. Ni chantage à l'émotion ni images insoutenables ou gratuites. Les oeuvres présentées, films ou documentaires, relèvent d'une très haute exigence artistique et pédagogique.

"Les États sont toujours soucieux de tourner la page avant de l'avoir lue"
                                                                                                       Louis Joinet


Depuis 15 ans, l'intelligence infuse une programmation aussi subtile que douloureuse. Léo Kenneman, créateur de l'événement, a tracé une feuille de route rigoureuse. Découvrir, comprendre et dénoncer.
On vient au FIFDH chercher  des clés de compréhension d'un monde maboul. On revigore ici  une empathie anémiée.
Lors de cette quinzième édition, nous avons croisé dans les couloirs Dilma Roussef. L'ancienne présidente destituée est venue à Genève pour évoquer «Fome Zero», un régime de sécurité alimentaire  qui a permit à plus de 20 millions de Brésiliens de sortir de la faim et de la misère.
Dans une autre salle, au même moment, quelques mètres au dessus d'elle, le prix Pullitzer Afgan et sa femme évoquaient le

Massoud Hossaini et Farzana Wahidy, photographes, quelques minutes avant la projection du film Frame by Frame.
Massoud Hossaini et Farzana Wahidy, photographes, quelques minutes avant la projection du film Frame by Frame.
(TV5Monde)

photojournalisme, ses dangers et ses contraintes. Une passionnante table ronde avec les photographes  Massoud Hossaini, Farzana WahidyBulent Kilic et Teddy Mazina, prix Martine Anstett 2017.

La salle était comble et le silence chargé d'émotion après la projection du film Frame by Frame. L'oeuvre évoque l'émergence du photojournalisme en Afghanistan depuis l'invasion américaine de 2001. Un métier ressuscité avec ses  dangers, ses contraintes et toujours soumis au bon vouloir éditorial des agences étrangères.
 

Louis Joinet au FIFDH, le 11 mars 2017
Louis Joinet au FIFDH, le 11 mars 2017
(capture écran)

Les larmes de Louis Joinet

Le Festival est aussi une mémoire.
En invitant Louis Joinet, le FIFDH a tenu cette année à rendre hommage à l'un des juristes parmi les plus subtils et inventifs du droit international, un homme discret qui est aussi une légende. Il est l'artisan, entre autres, de la convention internationale contre les disparitions forcées,  il a donné son nom aux «principes Joinet» de l’ONU pour lutter contre l’impunité en cas de violation des droits de l’homme. Cet homme précis au sourire d'enfant étonné est venu lire une communication écrite quelques heures plus tôt, "Un états des droits  humains dans un monde devenu imprévisible".

Louis Joinet, après avoir rappelé que "les victimes les plus nombreuses de Daech sont les musulmans", après avoir évoqué les malentendus de la justice transitionnelle, le fin  juriste aborda le dernier chapître de son intervention : "tenter d'endiguer les viols de masse". Et de donner les chiffres de l'ONU : " On évalue à plus de 500 000 cas le nombre de viols commis dans la région des Grands Lacs, 250 000 ou plus lors du génocide du Rwanda et entre 20 et 50000 lors du conflit en Bosnie. Mais je constate qu'il y a cependant quelques bonnes raisons d'espérer depuis que d'une part le statut pénal de Rome de la Cour Pénale Internationale  (CPI) accorde une place prépondérante aux violences à caractère sexuel et d'autres part, la société civile se mobilise de plus en plus.. Dans ce type d'affaire, il faut le souligner, les seuls témoins sont presque toujours les victimes. Elles peuvent désormais déposer sous un pseudonyme, avec une voix dénaturée, une image floutée ou à huis clos".
Sa voix se brisa quand il évoqua la thématique des disparitions forcées, cette lutte contre le temps qui passe, contre l'oubli.
Les larmes jaillirent au souvenir de Norma Scopise, une grande amie uruguayenne, torturée puis disparue en 1976.
Norma avait 24 ans.
Louis Joinet tenait à rendre hommage à sa mémoire.
Il lu ce poème bouleversant :

"Étais-je de Cordoba ?
De Dili de Djakarta
De Conception ou Bogota
Je m’appelle Norma
J’étais, Je suis
Je ne suis plus
Je ne sais pas
Je ne sais plus
Enlevée disparue
En toute impunité
Victime d’un crime
Presque parfait
De lèse humanité
N’être plus que l’ombre
D’un crime imprescriptible
Disparue dans les cieux
D’un vol de la mort
Demeuré mystérieux
Errante dans ce Palais
De salles en salles
De Nations en Nations
Compagne de cette diaspora
De visages oubliés
Invisible parmi vous
Mais présente à vos côtés
Merci ô vivants
De ne pas m’oublier"

L’actrice et réalisatrice Angélina Jolie, Envoyée spéciale du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), le mercredi 15 mars avec le réalisateur cambodgien Rithy Panh pour son installation artistique <em>Exils</em>. A gauche Isabelle Gattiker, directrice du Festival.
L’actrice et réalisatrice Angélina Jolie, Envoyée spéciale du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), le mercredi 15 mars avec le réalisateur cambodgien Rithy Panh pour son installation artistique Exils. A gauche Isabelle Gattiker, directrice du Festival.
photot UNHCR (Mark Henley)


Documentaires, films et fiction

Films documentaires, fictions et débats s'enchaînent à un rythme soutenu. Disponible en ligne, le programme du FIFDH permet de choisir son émotion parmi les oeuvres proposées.
Ainsi, il n'est pas trop tard pour découvrir, par exemple, "Exil", la nouvelle oeuvre de Rithy Panh qui,  une fois encore, bouleverse son écriture pour mieux nous faire comprendre, entre documentaire et oeuvre d'introspection,  le drame lié aux crimes et exactions du régime des Khmers rouges.
Avec "Philippines : permis de tuer" la journaliste  Chloé Rémond nous embarque avec elle dans les rues de Manille, aux Philippines, aux côtés de la police, dans ces rues où l'on abat des dealers, ou présumés tels, sans courir le moindre risque. Le Président Dutertre a donné son feu vert. Mieux : il encourage cette chasse à l'homme sanguinaire. Plus de 7000 personnes ont ainsi déjà été abattues par les forces de l’ordre ou par des milices. C'est la chronique d'un massacre encouragé au plus haut niveau. On estime qu' environ 40 assassinats ont lieu chaque nuit dans les quartiers les plus pauvres du pays. En toute impunité.

Lors de la cérémonie de clôture, le samedi 18 au théâtre Pitoeff, pas moins de 8 Prix différents seront décernés (Fiction, Documentaire de Création, Organisation Mondiale Contre la Torture etc.)

Le FIFDH aura alors certainement rempli sa mission. Et participants et public pourront dire que pendant dix jours, quelque chose "d’unique et de puissant" les aura rassemblés. Citons les voeux d'Isabelle  Gattiker : " Nous avons questionné. Nous avons défendu des valeurs fondamentales. Nous sommes restés droits, nous avons résisté au vent. Et nous avons eu raison."
 



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