Génocide arménien : la Turquie et la France vont-elles rompre leurs relations ?

Les députés français ont adopté le 22 décembre à 13h30 (12h30 gmt) la proposition de loi sur la négation des génocides, dont celui des Arméniens en 1915. Les efforts, voire les menaces, et l'indignation de la Turquie, ainsi que la présence de plusieurs milliers de manifestants à l'extérieur de l'Assemblée nationale n'auront pas dissuadé les élus de l'Assemblée nationale. Le texte, voté à main levée, a été adopté par une très large majorité de la cinquantaine de députés présents, une demi-douzaine votant contre. La Turquie a rappelé son ambassadeur en France. Ankara et Paris sont au bord d'une grave crise diplomatique.

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Le chef de l'Etat turc, Abdullah Gül, photographié le 26 septembre 2007 à Istanbul.
Le chef de l'Etat turc, Abdullah Gül, photographié le 26 septembre 2007 à Istanbul.
Valérie Boyer, la députée à l'origine de la proposition de loi discutée le jeudi 22 décembre au Parlement, s'est dite mardi "stupéfaite par le niveau de réaction des Turcs". Pour la députée UMP - le parti présidentiel - "les Turcs pratiquent la diplomatie de la menace". La tension ne cesse en effet de monter entre Paris et Ankara ces dernières semaines. Les relations entre les deux pays avaient déjà été portées à leur paroxysme voilà 10 ans, lorsque par une loi déclarative du 29 janvier 2001, la "France reconnaissait publiquement le génocide arménien de 1915".

Au reste, et contrairement aux pays anglo saxons - pour lesquels la liberté d'expression ne peut se réduire quoiqu'il soit dit -, la France possède déjà un arsenal répressif assez complet en matière de lois mémorielles : la loi Gayssot du 13 juillet 1990 "tendant à réprimer tout propos raciste, antisémite ou xénophobe" mais aussi la négation "de l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité" et la loi du 21 mai 2001 (dite "loi Taubira") pour la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité.

La nouvelle proposition de loi de Valérie Boyer, co-signée par plus d'une quarantaine de députés de la majorité présidentielle, monte un cran au dessus de l'existant et ne vise pas uniquement les contestataires du génocide arménien. Le texte veut sanctionner la contestation des "crimes de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre" reconnus par la loi française et internationale d'un an de prison et de 45 000 euros d'amende. Ce faisant, elle met en quelque sorte les autorités turques dans une position de "hors-la-loi".

Le Cumhuryiet (républicain laïc) titre : “Pour un boycot civil de la France“ et le Habertürk (tabloïd propriété de l'un des plus gros groupes de presse de Turquie) titre : “Oh le vilain Sarkozy“ (cliquez pour agrandir l'image)
Le Cumhuryiet (républicain laïc) titre : “Pour un boycot civil de la France“ et le Habertürk (tabloïd propriété de l'un des plus gros groupes de presse de Turquie) titre : “Oh le vilain Sarkozy“ (cliquez pour agrandir l'image)
Pourquoi la Turquie se sent-elle visée par ce texte ?

D'abord parce qu'elle a toujours nié le génocide arménien, reconnu par les institutions internationales et de nombreux gouvernements de la planète, dont la France en 2001. Les autorités turques reconnaissent bien que 300 000 à 500 000 Arméniens ont péri dans l'Anatolie ottomane en 1915-1916, mais selon elles, il s'agit des aléas de la Première guerre mondiale et non d'une extermination de masse d'1 million et demi de personnes, le chiffre établi par la communauté arménienne.

Ensuite parce que la France entre en campagne électorale avant l'élection présidentielle de mai 2012, et il est facile de soupçonner le candidat Nicolas Sarkozy d'"acheter" ainsi les voix des 400 000 à 500 000 Arméniens de France. Pour Elsa Martayan, franco-libanaise d'origine arménienne, même si cette proposition de loi intervient à quelques mois d'une échéance électorale, il ne faut pas oublier qu'il y a d'abord "une question de fond, qui est la réparation symbolique, jamais entreprise par aucun gouvernement turc, et que la France, vu ses liens particuliers avec la communauté arménienne, n'est pas illégitime pour s'emparer de cette question".

Mais le bras de fer entre Abdullah Gül et Nicolas Sarkozy n'a pas commencé là : le président français s'était déjà engagé devant les associations arméniennes en 2007, avant son élection, à soutenir un tel texte au Parlement. En octobre dernier en visite à Erevan, Nicolas Sarkozy avait à nouveau jugé la négation du génocide arménien "pas acceptable" et appelé la Turquie à "revisiter son histoire". Quant à la députée Valérie Boyer, elle est vice-présidente du groupe d'amitié France-Arménie de l'Assemblée nationale.

Que s'est-il passé entre la Turquie et la France depuis ?


Ce mercredi, le ministre français des Affaires européennes, Jean Léonetti, a appelé la Turquie à reconnaître le génocide arménien comme un "fait historique".

Le 20 décembre, l'AKP, le parti gouvernemental, et les deux principaux partis d'opposition ont adopté une déclaration conjointe dénonçant une "erreur historique, inacceptable et grave" de la part des législateurs français. Ces formations ont invité la France à réfléchir sur les erreurs de son passé colonial, en Algérie notamment, plutôt que de "porter des jugements sur des faits historiques". Le 15 décembre, le ministre turc des Affaires étrangères stigmatisait déjà la "mentalité moyenâgeuse" de la France.

Avant cela, deux délégations turques (industriels et parlementaires) ont tenté en début de semaine d'obtenir que le texte soit retiré de l'ordre du jour du Parlement jeudi, sans succès.

En Turquie, même les intellectuels pro-Arméniens sont choqués par cet texte. Mine Kirikkanat, journaliste et écrivaine, a signé en 2008 une pétition pour la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie. Elle est pourtant contre cette loi et ne décolère pas : "L'Histoire ne se règle pas au Parlement et n'est pas non plus un slogan électoral populiste ! Si cette loi passe, je prévois une très grave crise entre nos deux pays. Et c'est la France et les 3000 entreprises françaises implantées en Turquie qui paieront les pots cassés !"

La Une du Monde du 21 décembre. Cliquez pour agrandir l'image
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De quoi la Turquie menace-t-elle la France ?

L'ambassade de Turquie a averti le 15 décembre qu'un vote favorable aurait des "conséquences irréparables dans tous les domaines des relations bilatérales", à commencer par le rappel pour consultations de l'ambassadeur turc en France. Ankara pourrait demander à la France de faire de même avec son ambassadeur en Turquie.

Ankara annonce aussi le gel de toute coopération avec Paris : par exemple, des discussions sont en cours sur la construction d'une deuxième centrale nucléaire en Turquie. Si le texte était adopté, il serait selon le porte-parole de l'ambassadeur turc "inimaginable" que la France soit choisie.

Si une mise à l'index officielle est écartée, des associations de consommateurs pourraient lancer un appel au boycott des produits français.

La Turquie pourrait également se retirer de la résolution de la question syrienne alors qu'elle y joue un rôle central. Le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé qui oeuvre, depuis son retour en 2011 à la tête de la diplomatie française, au rapprochement entre la France et la Turquie pourrait ainsi voir son travail fortement ébranlé...

Cette loi risque-t-elle de passer ?

Dans un rare consensus, la droite au pouvoir et l'opposition de gauche soutiennent ce texte. Selon le patron des députés UMP Christian Jacob, la proposition de loi "sera adoptée sans difficulté" jeudi à l'Assemblée nationale.

"Nous avons voté une première loi qui était la reconnaissance par la France du génocide arménien [en 2001, NDLR]" voter la deuxième est "une forme de cohérence" déclare le chef des députés socialistes Jean-Marc Ayrault. De fait, une proposition similaire avait été présentée en 2006 par des députés socialistes. Entraînant les mêmes réactions furieuses de la Turquie, elle avait finalement été enterrée.

Quand au président de l'Assemblée nationale, l'UMP Bernard Accoyer, il a estimé qu'il était peu probable que le texte soit adopté définitivement par le Parlement d'ici au printemps. "Le gouvernement n'a pas mis l'urgence [une seule lecture par assemblée, NDLR]" pour l'examen de ce texte", a-t-il expliqué "Mécaniquement c'est très compliqué de pouvoir" l'adopter avant la fin de la législature.

En raison de la présidentielle, les travaux du parlement s'achèvent fin février. Et en juin, c'est une nouvelle Assemblée nationale qui siégera après les élections législatives organisées dans la foulée de la présidentielle.

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