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Génocide arménien : une loi en débat

Ce lundi 23 Janvier, un mois après son passage à l'Assemblée Nationale, le texte visant à pénaliser la négation du génocide arménien (1915-1916) a été adopté par le Sénat. L'historienne Esther Benbassa, aujourd'hui sénatrice (EELV), a voté contre le texte. 
Entretien.
 

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Vous avec publié récemment une tribune dans le quotidien français Libération. Dans ce texte intitulé "lois mémorielles et clientélisme électorale", vous expliquez pourquoi vous êtes opposées à la loi pénalisant la négation du génocide arménien. Vos arguments sont multiples...
 
Mais attention ! Cela ne veut pas dire que je suis contre la reconnaissance du génocide arménien. Il a d'ailleurs été reconnu par la France en 2001. Seulement voilà, et Robert Badinter (ancien ministre socialiste de la Justice, NDLR) l'a rappelé récemment en termes juridiques : nous avons déjà une loi de droit commun qui peut punir l'incitation à la haine, à la violence sur des sujets concernant un groupe ou une communauté. Par exemple, il y a de très très longues années (en 1995, NDLR), nous avons fait condamner l'historien Bernard Lewis pour négation du génocide arménien. A l'époque il n'y avait pas de loi sur le négationnisme ni d'ailleurs la loi sur la reconnaissance du génocide arménien. Donc il est toujours possible de faire condamner pour ce délit, on n'a pas besoin de faire une loi juste en période électorale. En plus une loi qui a déjà été retoquée l'année dernière...
 
Un texte sans grande utilité donc, mais également et surtout -selon vous- un texte qui risque d'être contre-productif…
 
Absolument. Cette loi remet en question le dialogue qui doit s'ouvrir en Turquie. La Turquie, comme la France, est un pays très nationaliste. Cet ultimatum venu de l'extérieur ne va faire que crisper les relations et empêcher ce travail. Il y a en Turquie des intellectuels qui ont lancé un appel à la reconnaissance du génocide arménien par leur pays. Ce sont des gens qui travaillent sur place, qui pourraient avoir accès plus facilement que nous aux archives concernant ce génocide. Donc je trouve très préjudiciable qu'on décide ainsi de légiférer sans penser en plus à la communauté arménienne locale qui risque d'avoir des soucis. 

Manifestation de turcs à Paris le 22 décembre 2011 - AFP
Manifestation de turcs à Paris le 22 décembre 2011 - AFP
Vous pointez également les risques pour la cohésion sociale…
 
La cohésion sociale, c'est une nation qui commémore ensemble, qui fait une synthèse de toutes ses douleurs, de toutes ses souffrances, et qui écrit son histoire ensemble. Ce ne sont pas des petits groupes comme ça qui obtiennent l'appui d'une loi mémorielle et qui, ensuite, demandent des droits. On crée des communautés mémorielles. Vous savez, de grands historiens ou des personnalités juives qui avaient vécu la Shoah s'étaient opposées à la loi Gayssot ! Les lois mémorielles de surcroît empêchent la liberté d'expression et la liberté intellectuelle. Aux Etats-Unis, le premier article de la Constitution, c'est la liberté d'expression. Il n'y a pas de lois mémorielles aux Etats-Unis et ce n'est pas pour autant qu'il y a plus de négationnisme.
 
Que pensez-vous de l'attitude de la France dans cette affaire ?
 
Je pense qu'il faut d'abord balayer devant sa porte avant de donner des ordres aux autres pays, avant de réécrire les pages noires de leur histoire. La France devrait faire cela pour ses exactions en Algérie et aussi pour ce qui s'est passé dans les colonies. Sans oublier le 17 octobre 1961 quand on a jeté dans la Seine un certain nombre d'algériens dont le tort était de manifester contre le couvre-feu qui leur était imposé à Paris...

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La Loi Gayssot

« Art. 24 bis. (L. n. 90-615, 13 juill, 1990, art. 9). - Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l’article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d’une organisation déclarée criminelle en application de l’article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale;[...] »