Georges Ibrahim Abdallah face à l'obstination d’États et aux fantômes de son temps

En dépit de multiples décisions de justice en faveur de son élargissement, Georges Ibrahim Abdallah reste par acharnement politique le plus vieux prisonnier politique de France et l'un des plus anciens du monde : plus de trente ans.
Militant libanais marxiste et fondateur des FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises) il avait été condamné en 1987 à la détention perpétuelle pour complicité dans l'assassinat à Paris de deux diplomates américain et israélien. Récit d'un parcours hanté par l'histoire.

dans
Georges Ibrahim Abdallah lors de son procès (1987)
Georges Ibrahim Abdallah lors de son procès (1987)
Il y a des records plus riants. 28 ans de détention en France, presque autant que Nelson Mandela. L'homme dont le sort est revu ce jeudi 10 janvier au terme d'une insistance politico-judiciaire sans équivalent est l'un des quatre plus anciens prisonniers politiques du monde. Aujourd'hui presque inconnu, il fut une figure internationale symbolique des années 80. Son nom reste associé sans doute à juste titre à plusieurs assassinats perpétrés en Europe en pleine guerre du Liban mais aussi, bien à tort et par confusion médiatique, à une vague d'attentats aveugles qui lui est parfaitement étrangère tant son propre combat était ciblé. Sa trajectoire reflète les drames d'une époque.

Issu d'une famille chrétienne maronite, Georges Ibrahim Abdallah naît en 1951 à Koubeyat, un gros village du nord du Liban. C'est là qu'il grandit, au sein d'une fratrie de 9 enfants, sous la forte autorité d'un père militaire. Devenu professeur de collège, il est muté à Beyrouth où, à contre-courant de sa culture familiale, il sympathise avec les milieux pro-palestiniens et nationalistes arabes, à l'époque plus imprégnés de marxisme que d'islamisme. Après le début de la guerre du Liban, il rejoint le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) puis une petite organisation qu'il a sans doute contribué à faire naître : les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL). Composée surtout de militants marxistes originaires de ... Koubeyat, celles-ci cherchent, après l'invasion du Liban par Israël (20 000 morts combattants et civils), à porter en Europe la guerre subie au Proche-Orient. Plusieurs actions meurtrières leur sont attribuées au début des années 80 dont, en 1982, les assassinats à Paris du Lieutenant-Colonel Charles Ray (attaché militaire adjoint de l'ambassade des États-Unis en France) et Yacov Barsimentov (deuxième conseiller à l'ambassade d'Israël) ainsi que, en 1984, celui à Rome de l'amiral américain Leamon Hunt.

Georges Ibrahim Abdallah est arrêté à Lyon en octobre 1984 par hasard. Résidant alors en Suisse, il allait y récupérer la caution d'un appartement de location. Selon Yves Bonnet, alors patron de la DST (Direction de la surveillance du territoire), « aussi incroyable que cela puisse paraître, Abdallah s’est rendu de lui-même dans un commissariat de police pour se protéger des agents du Mossad qui le pistaient ce jour-là, selon lui » (interview à France 24, décembre 2011). En vérifiant son identité, les policiers, le découvrent porteur d'un « vrai-faux » passeport algérien et l’arrêtent. Avec l'aide de différents services secrets amis (algériens mais aussi israéliens), sa véritable identité est éventée : « Nous savions qu’il était un membre important des FARL, car il était traqué par plusieurs services de renseignements européens, d’autant plus qu’il fréquentait des mouvements radicaux violents comme Action directe en France et les Brigades rouges en Italie » (Yves Bonnet, op. cit.).
 

Double procès

Attentat à Paris en 1986
Attentat à Paris en 1986
 
Son implication personnelle dans les attentats des FARL n'est cependant alors aucunement établie. En juillet 1986, il est condamné à quatre ans de prison « seulement » pour détention d'armes et usage de faux papiers. Il n'est d'ailleurs pas supposé y moisir si longtemps : un an plus tôt, un accord a été conclu par Yves Bonnet pour échanger sa libération contre celle de Gilles Sidney Peyroles, diplomate français et fils de l'écrivain Gilles Perrault, enlevé au Nord du Liban par … les FARL. Si ce dernier est effectivement rapidement relâché, il n'en est pas de même de Georges Ibrahim Abdallah sur lequel de nouvelles charges viennent peser. Dans un appartement au loyer payé par lui, les policiers découvrent à cette époque le pistolet qui semble avoir servi à tuer trois ans plus tôt les diplomates Charles Ray et Yacov Bartimentov. Le Libanais, qui purge sa première peine, est alors inculpé de complicité dans leur assassinat.

Son nouveau procès s'ouvre le 23 février 1987, sept mois après le premier. L’atmosphère y est très tendue. Représentés par leur ambassadeur, les États-Unis se sont portés partie civile. En France, surtout, l'année qui précède (décembre 1985, mars et septembre 1986) a été marquée par une vague d'attentats sanglants, causant treize morts et des centaines de blessés. Ils ne peuvent certes être attribués à Georges Ibrahim Abdallah, en prison depuis 1984. Ils sont revendiqués par un « Comité de soutien avec les prisonniers politiques arabes du Proche-Orient » (CSPPA) exigeant notamment la libération d'Anis Naccache (impliqué dans un attentat contre l'ancien premier ministre iranien réfugié en France, Chapour Baktiar) mais aussi celle d'Abdallah. D'obédience et de financement iranien, ce réseau, semble surtout avoir alors voulu faire payer à la France son soutien à l'Irak de Saddam Hussein – alors en guerre avec l'Iran - et paraît, selon même la DST, n'avoir aucun lien avec les FARL d'Abdallah.

Mais la confusion, entretenue par la presse, s'est installée avec la peur (« Il a fait trembler les Français », titre ainsi le Nouvel Observateur juste avant le procès).
Peut-être par crainte de représailles, l'avocat général ne requiert que dix années de prison (« Je crois, dans l'intérêt de tous, pouvoir vous demander, vous conjurer, vous supplier de ne pas prononcer à l'encontre de l'accusé une peine de réclusion criminelle supérieure à dix ans. »). Fait exceptionnel, la Cour ne le suit pas et prononce une tout autre peine : la perpétuité. Dans un sondage CSA, 78 % des Français approuvent la condamnation, considérée comme un acte d'indépendance et de courage à l'égard du terrorisme. Sous la plume de son éditorialiste Claude Cabanes, le quotidien communiste « l'Humanité » en fait, lui, une autre lecture : « Washington a gagné, sous les applaudissements de Tel-Aviv (...). Le procès Abdallah a été de bout en bout piloté pour et par une puissance étrangère ». On saura plus tard que l'avocat du condamné, Jean-Paul Mazurier, informait la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) sur son client, fait qui, dans un État de droit, aurait dû suffire à l'annulation du procès.

Mais à la fin des années 80, les guerres Irak-Iran et celle du Liban s'achèvent, recouvertes par le tumulte de l'effondrement soviétique puis par les conflits du Golfe. Les échos et la nature du terrorisme eux-même se déplacent. Emprisonné à Lannemezan (sud de la France) Georges Ibrahim Abdallah, à qui est refusé le statut de prisonnier politique, est entré pour de longues années dans l'oubli.
 

Acharnements

Yves Bonnet
Yves Bonnet
 
A partir de 1999, les règles françaises le rendent pourtant libérable sous condition : aucune peine de sûreté n'a été prononcée contre lui et – en dépit de son refus de renier ses actes - sa conduite en prison est considérée comme « exemplaire ». Huit demandes, depuis cette date, ont été déposées en ce sens. En 2003, la libération conditionnelle lui est d'abord accordée puis refusée sur appel d'un parquet sensible, de toute évidence, à des pressions extérieures. Les démarches suivantes connaîtront toutes le même sort.« C'est le gouvernement des États-Unis qui oppose un véto intolérable à sa libération » affirme son avocat Jacques Vergès (le Monde diplomatique, mai 2012).

L'analyse est partagée par Gilles Perrault «  Ce sont les pressions américaines et israéliennes qui expliquent son maintien en détention, nous dit-il. C'est symbolique : on ne tue pas un diplomate américain impunément. C'est un exemple, et c'est un acharnement ». Père du diplomate Sidney Peyroles enlevé au Liban en 1985 par les FARL, l’écrivain français est aujourd'hui l'un des défenseurs paradoxaux de la libération d'Abdallah : « il est temps de tourner la page ». Il en est d'autres, plus inattendus encore, dont Yves Bonnet lui même. Aujourd'hui retraité, l'ancien chef de la DST rappelait il y a un an à « la Dépêche » : « il faut se souvenir du contexte, des massacres de Sabra et Chatilah dont les coupables n'ont jamais été punis. Et aujourd'hui, la France garde cet homme derrière les barreaux alors qu'elle a libéré Maurice Papon ? J'aimerais rappeler aussi qu'on a remis en liberté l'assassin de Chapour Baktiar, qui lui, sur ordre de l'Iran, avait décapité l'ancien Premier ministre au couteau et lui avait coupé les mains. Ce type-là, qui a commis un crime atroce, a été libéré moins de 20 ans après les faits. Georges Ibrahim Abdallah, lui, est plus mal traité qu'un serial killer alors qu'il a commis des actes politiques ». Quelques jours plus tôt, l'ex-policier avait évoqué sur France 24 une issue possible « Cette injustice a assez duré (…) Plus rien ne justifie son incarcération. Qu'on le mette dans un avion et qu'on le renvoie chez lui, au Liban, où les autorités sont disposées à l'accueillir ».

En février dernier, le Premier ministre libanais Najib Mikati en visite à Paris demandait en effet aux autorités française la libération de ce compatriote qualifié de « prisonnier politique ». Le 21 novembre, le Tribunal d'application des peines répond positivement à une nouvelle demande de mise en liberté. Le parquet, cette fois encore, fait appel. Réaction de l'intéressé: « Neuf années après Perben, Madame Taubira, garde des sceaux, laisse peu de place pour la nuance quand il s’agit des prétentions de l’Oncle Sam ». Dans un texte écrit le 14 décembre de sa prison, Georges Ibrahim Abdallah se montre aussi fidèle à sa foi qu'au verbe révolutionnaires et très concerné par les événements et luttes du monde arabe. Son avocat le dit désireux de reprendre son métier d'instituteur à Koubeyat.

Si, faisant fi d'une obstinée raison d’État aux allures de vengeance d’États, la justice française lui accorde enfin cette grâce, George Ibrahim Abdallah trouvera son village natal - tout proche de la frontière Syrienne - fort changé.
 

Libération de Georges Ibrahim Abdallah: décision reportée au 28 janvier

14.01.2013AFP
La décision de la justice française sur une éventuelle libération conditionnelle de l'ancien activiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré depuis 28 ans, a été reportée lundi au 28 janvier, a-t-on appris de source judiciaire. Préalable indispensable à une sortie de prison de Georges Ibrahim Abdallah, aucun arrêté d'expulsion du territoire français n'a encore été signé par le ministère de l'Intérieur à l'encontre de cet ancien chef des Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), condamné à perpétuité pour complicité d'assassinat de deux diplomates en 1982.
Le tribunal d'application des peines (TAP) de Paris qui s'est réuni lundi pour examiner la 8e demande de libération conditionnelle déposée par le prisonnier "n'a pas encore pris de décision dans l'attente d'un titre d'expulsion", a-t-on indiqué de source judiciaire.
Le 21 novembre, cette juridiction avait émis un avis positif de principe à la libération d'Abdallah sous condition de son expulsion, et la cour d'appel de Paris a confirmé jeudi cette position.
Mais le parquet s'était prononcé contre sa libération et il y a de grandes chances qu'il fasse appel d'une éventuelle décision de libération le 28 janvier.
Au Liban, la perspective d'une libération est "accueillie favorablement", a déclaré jeudi le ministre libanais des Affaires étrangères, Adnane Mansour, précisant qu'il lui serait délivré "un laisser-passer pour rentrer dans son pays".
Engagé auprès du mouvement palestinien radical FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), Georges Ibrahim Abdallah avait été arrêté en 1984 et condamné à perpétuité trois ans plus tard pour complicité dans les assassinats en 1982 à Paris de deux diplomates, l'Américain Charles Robert Ray et l'Israélien Yacov Barsimantov.
Les Etats-Unis ont exprimé leur opposition à sa libération. "Nous nous sommes constamment opposés à sa sortie de prison", a rappelé vendredi la porte-parole du département d'Etat, Victoria Nuland.
"Il n'a jamais exprimé de remords pour ses meurtres", a encore dit Mme Nuland. "Nous avons des inquiétudes légitimes quant au danger qu'un M. Abdallah libre représenterait pour la communauté internationale", a-t-elle ajouté.
 

Déclaration de Georges Ibrahim Abdallah (mai 2013) publiée par “le Grand soir“