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Goulags en Corée du Nord : à quoi joue Google ?

Google nous permet maintenant d'explorer en détail la Corée du Nord, certainement la dictature la plus verrouillée du globe, via une carte satellite renseignée par des internautes. On y voit notamment l'emplacement de deux "goulags". Acte militant ou plan com ? Décryptage.

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La carte de Pyongyang renseignée par les internautes sur Google Map Maker.
La carte de Pyongyang renseignée par les internautes sur Google Map Maker.
Le 28 janvier, Google annonçait sur un de ses blogs officiels avoir publié une carte actualisée de la Corée du Nord, identifiant notamment les camps d'internement du régime communiste. A 100 km au nord-est de Pyongyang par exemple, le camp (kwan-li-so) N°18 identifié comme "goulag".

Cette carte est née du travail collaboratif d'internautes (en anglais "crowdsourcing", littéralement "approvisionnement par la foule") sur Google Map Maker, un service participatif ayant pour but de renseigner des cartes grâce à des contributions d'internautes. A titre de comparaison, l'écriture et l'enrichissement des articles de Wikipédia se font sur le même principe. 

Le "contrat de confiance" du participatif

A ce stade une première question se pose : peut-on savoir qui a renseigné la carte de la Corée du Nord ? Le New York Times écrit qu'Eric Schmidt, le président du conseil d'administration de Google, a expliqué dans un mail que " le travail collaboratif est fait par des personnes originaires de Corée du Nord qui sont basées ailleurs" sans préciser le nombre de collaborateurs ou leurs positions géographiques.

Mais comment vérifier les renseignements ajoutés par ces internautes sur ces images satellites ? Le pôle communication de Google France, indique, sans plus de précisions, que "toutes les modifications sur la Corée du Nord sont revues manuellement par une équipe d'employés Google." 

En clair, Google Map Maker s'appuie sur la règle d'or du participatif, qui est un genre de "contrat de confiance" : si les internautes sont nombreux à indiquer ou corroborer une donnée, c'est que cette données est juste. Par exemple, si nous sommes 50 000 à positionner la Tour Eiffel au Champ de Mars, le service nous fait confiance. Idem si nous sommes 50 000 à indiquer la position d'un camp d'internement en Corée du Nord... 

Bon, partons du principe que les internautes qui ont renseigné cette carte de la Corée du Nord sont tous des réfugiés nord-coréens exilés aux quatre coins du monde et savent donc de quoi ils parlent. Une seconde question se pose cependant : apprend-on quelque chose de nouveau avec cette carte ? 

D'après Google, oui : "Pendant longtemps, la Corée du Nord est demeurée l'une des plus vastes zones dotées de données cartographiques limitées. Aujourd'hui nous y remédions." écrit Jayanth Mysore sur le blog de Google Maps.

A gauche, la Google Map de Pyongyang et à droite, la carte de Curtis Melvin.
A gauche, la Google Map de Pyongyang et à droite, la carte de Curtis Melvin.
Deux autres cartes déjà existantes

Faux, car il existait déjà deux cartes collaboratives sur la Corée du Nord. La première, téléchargeable sous forme d'un fichier Google Earth, a été réalisée par Curtis Melvin, chercheur américain. Elle est encore considérée comme la plus précise par Martyn Williams, l'expert le plus reconnu sur la Corée du Nord. La seconde carte est le fruit de la collaboration de Curtis Melvin avec 38 North, le site internet de l'institut américano-coréen de l'Université John Hopkins à Washington. 

Par ailleurs, "L'emplacement des camps est déjà connu de certaines ONG ou de chercheurs comme ceux de la KINU en Corée du Sud" ajoute Benjamin Ismail, responsable du bureau Asie-Pacifique à Reporters sans Frontières. 

Sans oublier que beaucoup de réfugiés nord-coréens informent à leurs risques et périls le reste du monde via divers médias : " Il y a des radios qui diffusent en Corée du Nord depuis la Corée du Sud en ondes courtes. Il existe aussi le site d'information DailyNK ou le magazine Rimjin-gang, co-fondé par un journaliste japonais et un réfugié nord-coréen, qui sont des sources d'information fiables."

Les informations sortent de Corée du Nord par SMS : les Nord-Coréens les envoient depuis la frontière chinoise. Car le pays n'est évidemment pas relié à Internet.

"Les internautes nord-coréens n'existent pas !" explique Benjamin Ismail. "Les rares accès à Internet sont limités, contrôlés et censurés : ils concernent une élite proche du pouvoir basée à Pyongyang ainsi que les officiels du régime - ministères, institutions... Et deux à trois ordinateurs sont reliés au web à l'Université des Sciences de Pyongyang, mais les étudiants n'ont accès qu'à certains sites". 

On peut se demander quel est alors l'objectif de Google en dévoilant cette carte, trois semaines après le voyage d'Eric Schmidt en Corée du nord ? Le patron de Google a fait une visite "humanitaire privée" de trois jours, avec un ancien diplomate américain, Bill Richardson. A son retour, il a déclaré que "la décision (des Nord-Coréens) de demeurer virtuellement isolés ne peut qu'affecter leur univers, leur croissance économique", tandis que "la planète devient de plus en plus connectée".

Chevalier blanc

Pour Fabrice Epelboin, professeur à Sciences Po Paris, chef d'entreprise et spécialiste d'Internet, c'est un coup de communication. "Ce serait beaucoup plus délicat pour Google de dénoncer les goulags chinois par exemple. Les intérêts économiques de l'entreprise en Chine ainsi que les relations diplomatiques entre Washington et Pékin en souffriraient. En Corée du Nord, où le web n'existe pas, Google n'a rien à perdre. Et puis la Corée du Nord a un autre avantage : tout le monde est contre elle !" 

Bref, avec cette annonce, le géant de l'Internet apparaît comme un "chevalier blanc" dans les médias du monde entier, ce qui est très "hypocrite" pour Fabrice Epelboin, qui souligne aussi les limites et les dérives du "User Generated Content" (le contenu généré par les utilisateurs, dont le "crowdsourcing" fait partie): "Par exemple, si vous êtes restaurateur, vous pouvez facilement acheter à des entreprises des critiques positives sur votre établissement dans des guides en lignes. A Madagascar ou en Tunisie, l'économie numérique repose en grande partie là-dessus. Ce qui est beaucoup moins connu, c'est que les services de renseignements et des cabinets occultes influencent l'opinion en ligne avec des fausses informations, des faux sites, des faux commentaires... " 

Alors au final que penser de la carte de Google ? Curtis Melvin, beau joueur, le résume assez bien : "[Google] a permis d'attirer l'attention sur la question [de la Corée du Nord]. La Corée du Nord est un défi complexe en matière de politique, d'humanitaire et de sécurité et plus nous en savons, mieux c'est." 

Le spécialiste s'est quand même payé le luxe de repérer une erreur sur la carte de Google : un terrain de golf indiqué sur l'île Yanggak, sur la rivière Taedong qui traverse Pyongyang, n'existe plus d'après plusieurs photos récentes de touristes.  

“Ground Truth“ ou le monde selon Google

Google Map Maker est né en 2008, et fait partie du programme "Ground Truth" de Google. Google a décidé de produire ses cartes avec ses propres données : celles du satellite de Google, GeoEye 1, celles récupérées par les Google cars pour Street View, et celles rentrées par les internautes via Google Map Maker. L'entreprise a gardé quelques fournisseurs pour des données très spécifiques. 200 pays ont aujourd'hui accès à l'outil Google Map Maker, accessible en France depuis mars 2012.