Grande-Bretagne : Long Live the Queen !

Le 2 juin 1953, une jeune femme de 27 ans recevait sur ses frêles épaules la couronne d'Angleterre. Aujourd'hui, Elizabeth II bat des records de longévité. Le 60e anniversaire de son couronnement marque le point d'orgue des festivités qui ont marqué le jubilé de la souveraine. L'occasion de faire le point sur son rôle et sa succession, mais aussi sur l'état de la monarchie en Europe, où trônes et couronnes ont encore de beaux jours devant eux.

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Elizabeth II d'Angleterre, une reine fédératrice

Philip Turl, rédacteur en chef RFI, invité du JT de TV5Monde

Elizabeth II d'Angleterre, une reine fédératrice


La monarchie en Europe : Etat des lieux

Entretien avec l'historien Christian Cannuyer

04.02.2012
L’Europe occidentale compte dix monarchies. Douze si l'on y ajoute les curiosités que sont Andorre et le Vatican. Sept d’entre elles sont membres de l’Union Européenne. Si l’on devait définir le point commun à ces monarchies, quel serait-il ?

Le point commun est qu’elles existent toutes dans les seuls pays  qui, depuis le début du XIXème Siècle, n’ont pas connu de révolution sanglante, de rupture de continuité. Dans ces pays, la démocratie s’est épanouie selon un chemin paisible et naturel. Dans les monarchies européennes, l’évolution démocratique s’est accordée au maintien de cette institution héritée du passé. En fait, en Europe, la royauté n’a jamais fait violence à la démocratie mais l’a  en quelques sortes, couronnée. Dans les autres pays où la monarchie a été abolie, ça a toujours été au lendemain de révolutions très bouleversantes, de guerres ou de coups d’état. 

Entendez-vous par là que la monarchie est un gage de stabilité ?

Certainement. Je crois que c’est leur gros avantage et c’est ce qui explique leur maintien. Le souverain, dans la mesure où il n’appartient pas à une faction politique, est au-dessus de la lutte politique quotidienne nécessaire en démocratie. Il est au-delà du débat immédiat et il permet donc d’assurer cette continuité mais aussi cette solidarité entre les différentes composantes de la société. En monarchie, on peut dire que majorité et opposition se retrouvent dans le souverain et la présence de celui-ci empêche que le débat politique ne soit trop manichéen, trop radicalement conflictuel. Je pense que dans les pays d’Europe aujourd’hui en monarchie parlementaire il y a davantage de concertation et de dialogue entre les différentes factions politiques que dans certaines républiques.

Le roi des Belges, Albert II
Le roi des Belges, Albert II
En vous écoutant, on pense notamment à une monarchie que vous connaissez bien : la Belgique.

Il est incontestable que le roi des belges, Albert II, a en quelques sortes tenu la boutique pendant cette longue période d’incertitude et d’absence de gouvernement. Il a facilité, modéré le dialogue entre les différents partis qui, finalement, ont été conduits à former le gouvernement. Le Premier ministre Elio di Rupo l’a d’ailleurs reconnu récemment lors des vœux des corps constitués au Palais. Il est évident que si le roi des belges n’était pas là, le chef de l’Etat appartiendrait à l’une des communautés linguistiques. Il appartiendrait également à une orientation politique et dans ce cas-là il jouerait moins facilement le rôle de modérateur. La Belgique est certainement l’un des pays où le rôle de la monarchie est le plus nécessaire et le plus efficace. Et d’ailleurs de tous les souverains européens, le roi des belges est celui qui, sur l’échiquier politique, occupe la place la plus forte,  la plus effective.

Juan Carlos 1er d'Espagne
Juan Carlos 1er d'Espagne
On peut se demander si les peuples ne sont pas plus attachés à l’image de leur roi ou de leur reine qu’au système politique qu’il incarne. Je pense par exemple à Juan Carlos, le roi d’Espagne…

On dit souvent cela à propos de Juan Carlos. En effet, jusque-là, les espagnols n’ont fait l’expérience de la restauration monarchique qu’avec un seul souverain après la mort de Franco en 1975. Ce qui est évident c’est que Juan Carlos a joué un rôle important dans la transition démocratique et que, par sa position de roi et ses liens avec l’armée, il a réussi à juguler le coup d’état contre-révolutionnaire de février 1981. Mais il faut bien noter que s’il a pu le faire ce n’est pas parce qu’il était Juan Carlos. L’homme, en tant que tel n’est pas extrêmement brillant. Sa tante, la Comtesse de Paris, me disait toujours : « Juan Carlos n’est pas un aigle, mais il a de l’honnêteté, de la mémoire et du bon sens. Ce qu’il faut pour être roi ». 

Concernant la France, on parle souvent de monarchie républicaine…

De tous les états européens, la France est de toute évidence, le plus monarchique. Les monarchies européennes ne sont pas des monarchies au sens étymologique du terme qui veut dire « pouvoir d’un seul ». Ce sont des démocraties parlementaires où le chef de l’Etat est désigné à titre héréditaire en vertu d’un contrat à durée indéterminée passé entre la Nation et une famille. Ce sont des royautés, ce ne sont pas des monarchies. Je dis souvent qu’en Belgique nous vivons dans une république couronnée. En revanche, les institutions de la Vème République en France sont marquées au coin d’un présidentialisme très affirmé et d’un effacement relatif du Parlement. Le président français sous la Vème République dispose de beaucoup plus de pouvoirs que n’importe quel chef d’Etat européen, y compris les rois.

Elisabeth II d'Angleterre
Elisabeth II d'Angleterre
Et la Reine d’Angleterre ? Laissera-t-elle son royaume dans l’état où elle l’a trouvé en entrant ? 

Elle va laisser un royaume très amoindri. Les derniers lambeaux de l’Empire britannique se sont effilochés. La Grande-Bretagne n’est plus la grande puissance qu’elle était il y a soixante ans. Cela dit, à travers toutes les tribulations de son règne, elle a permis à la Grande-Bretagne de s’interroger sur son identité et de garder son profil irréductible. La Reine d’Angleterre est une icône. Elle est la femme la plus connue au monde. Sa disparition constituera un trauma pour les britanniques. Et je pense que son successeur ne pourra pas remettre en cause l’institution qu’elle incarne. 

Certaines monarchies européennes sont-elles aujourd’hui menacées ?

Ce qui est frappant c’est la légitimité des souverains. Dans toutes les monarchies d’Europe, il y a une très large adhésion populaire qui se manifeste dans les sondages. On est partout au-delà de 65% d’opinions positives, plus de 80% au Danemark. Une majorité de la représentation nationale, des élus, ne souhaite pas non plus remettre en cause l’institution. Et d’ailleurs, si dans l’une des monarchies européennes, l’adhésion populaire disparaissait du jour au lendemain, la monarchie n’aurait pas la force de résister. Elle s’effacerait naturellement. A contrario, je vous fais remarquer qu’en France, les dispositions constitutionnelles relatives à la révision de la Constitution interdisent que l’on remette en cause la nature républicaine au sens étroit du terme, à savoir un chef d’Etat élu. Dans les monarchies en revanche, un simple vote du Parlement abolirait la monarchie sans aucun problème. Mais ce n’est pas la volonté actuellement. Dans les années 50, le roi Farouk d’Egypte en exil déclarait : « en l’an 2000 il ne restera que les rois de pique, de cœur, de carreau, de trèfle et la Reine d’Angleterre ». Il s’est trompé.


Dix monarchies en Europe occidentale


Différents types de monarchies

Dans la Monarchie de droit divin, le monarque détient son pouvoir "par la grâce de Dieu", de la volonté d'une divinité. En Monarchie absolue, les pouvoirs du roi ne sont limités que par les lois fondamentales coutumières et les lois divines. Sous la Monarchie corporative, le monarques devait obtenir l'approbation des corporations. En Monarchie constitutionnelle, le pouvoir du souverain est limité par une constitution. Enfin, la Monarchie parlementaire définit une monarchie constitutionnelle où le gouvernement est responsable devant un parlement.


A méditer...

"En Angleterre, le pouvoir réel appartient à des hommes de mine ingrate, coiffés de chapeaux melons. Quant à la personne qu'on promène dans un carrosse doré, derrière des soldats bardés de plastrons d'acier, ce n'est qu'une figure de cire. On peut espérer qu'aussi longtemps qu'existera cette distinction on ne verra jamais un Hitler ou un Staline prendre le pouvoir..." George Orwell, 1944.