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Grandeur et décadence de l'armée républicaine de Turquie

L'armée turque, garante de la laïcité ou levier principal de l'ascenseur social au XXème siècle, mais aussi bras intransigeant de répressions meurtrières, fut l'un des piliers  de la Turquie moderne, depuis la fondation de celle-ci par Mustafa Kemal Atatürk. Mais ce bastion incontournable des dirigeants turcs vacille aujourd'hui, sous les coups répétés, de l'AKP, le parti islamiste au pouvoir - principalement via des procès à répétition contre des militaires accusés de fomenter des coups d'état. Serait-ce un tournant existentiel dans l'histoire de ce pays charnière entre Asie et Europe, et membre influant de l'Otan ?

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L'armée turque de l'Otan à l'islam

L'armée turque déployée sur fond de portrait du père de la nation Mustafa Kemal Atatürk
L'armée turque déployée sur fond de portrait du père de la nation Mustafa Kemal Atatürk
La crise chronique entre l’armée turque et le gouvernement AKP s’est soldée par la démission des commandants de trois armées, ainsi que par celle du chef d’état-major Isik Kosaner. Cette vague de départs aurait vraiment décapité l’armée turque si Necdet Özel, commandant de la gendarmerie, cinquième roue  de la hiérarchie militaire, avait suivi ses supérieurs. Mais il a préféré rester, après un tête-à-tête avec le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, obligé de le nommer d’abord chef de l’armée de Terre, pour ensuite le renommer chef d’état-major, faute de supérieurs hiérarchiques non incarcérés.

Car le pouvoir islamiste opère un nettoyage dans les rangs des militaires et depuis deux ans, le nombre de hauts gradés incarcérés s’élèvent à 42, tandis que 173 officiers se trouvent en prison en attendant d’être jugés. Chaque jour d’autres s’y ajoutent et la démission des quatre généraux veut d’abord être une protestation contre ces arrestations et incarcérations, selon eux, arbitraires.  

DES TRIBUNAUX D'EXCEPTION

Ces officiers sont accusés d'avoir fomenté un coup d’État militaire contre le gouvernement islamiste de l’AKP. Malgré les nombreuses irrégularités de la procédure - plusieurs pièces à convictions se sont révélées fausses ou parfois grossièrement fabriquées -, leur incarcération peut durer jusqu’à 10 ans. Le gouvernement AKP a doté les Cours d’Assises Majeures, spécialement conçues pour combattre le terrorisme et les délits dits « contre l’État », d’un délai de jugement et de  détention allant jusqu'à 10 ans, contrairement aux 5 ans des autres cours d’assises, les « normales ».   

Les Cours d’Assises Majeures jugent actuellement plus de 300 journalistes dont 68 sont en prison, mais aussi deux députés détenus, inculpés eux aussi d'avoir pris part à ce coup d’État hypothétique. Les procédures judiciaires portent dorénavant des noms comme « Procès Balyoz » et « Procès Ergenekon », durent depuis 4 ans déjà, les chefs d’inculpations occupent plusieurs milliers de pages et s’y ajoutent régulièrement d’autres accusations suivies de  nouvelles arrestations.

LA POLITIQUE DE LA CAROTTE ET DU BÂTON

L’armée turque est la seconde puissance militaire de l’Otan et la sixième du monde. Par sa tradition, elle est considérée comme garante de la laïcité républicaine, mais on se demande peu d’où elle tient cette légitimité : on ignore surtout en Europe que la République turque a été fondée par les militaires, dont le chef historique, le Général Atatürk  est aussi son premier président.  De même le second président, Ismet Inönü, n’était autre que le général adjoint du premier.

Par la grâce de ce titre de «fondateur du régime», toutes les Constitutions turques ont reconnu à l’armée le droit d’intervenir militairement, au cas ou les valeurs républicaines seraient en danger. Cette couverture constitutionnelle anti-démocratique a permis de légitimer les trois coups d’état militaires de 1960, 1971, 1980 dont le but principal était de combattre le communisme.  Ces interventions militaires décimèrent la gauche turque en faisant des centaines de milliers de victimes et se soldèrent par une épuration des Turcs et des Kurdes marxistes, y compris dans les rangs de l’armée.

La Une du Cumhuriyet, du 2 août 2011 : “Voici le nouveau 'design' du conseil de sécurité (militaires et civils) : Erdogan seul maître à bord.“ Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
La Une du Cumhuriyet, du 2 août 2011 : “Voici le nouveau 'design' du conseil de sécurité (militaires et civils) : Erdogan seul maître à bord.“ Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
À part le premier coup d’état ou un Premier ministre et trois autres membres du gouvernement furent exécutés en 1961, les deux autres furent durement réprimés au  nom de l’idéologie : des milliers de jeunes gauchistes disparurent, furent torturés, violés et trois étudiants marxistes ont été exécutés en 1972. Mais le pire fut celui de 1980 qui a frappé aussi bien la gauche que la droite nationaliste : 650 000 personnes furent alors arrêtées, torturées, violées et 50 exécutées par pendaison.

Mais surprise, l’immense majorité des Turcs approuva ces interventions et la cote de l’armée qui, certes, ne restait jamais au pouvoir bien longtemps (elle nettoyait la scène, rétablissait l’ordre et repartait) battait celle de n’importe quelle autre institution, jusqu'à la fin des années 90. C’est la guerre contre le PKK (séparatistes kurdes) en s’enlisant qui a sonné le glas de son influence sur la sphère politique et le gouvernement AKP a très habilement profité de la lassitude populaire à l’égard de ces héros des temps passés pour en finir avec ce gardiennage républicain, plutôt abusif.

L'ARMÉE DE L'IMAM

Depuis vingt ans, les islamistes essaient d’infiltrer l’armée, mais l’état-major n’a pas hésité à épurer ses rangs régulièrement en chassant les intrus anti-laïcité. Alors le coup d’état, soi-disant en préparation, vrai ou faux, a servi de fer de lance pour déstabiliser l’appareil et démoraliser les troupes. La vague de démissions qui en a résulté est une victoire pour Erdogan et son parti. L’AKP veut restructurer l’armée avec des commandants qui lui sont proches, musulmans pieux, et  qui rêvent d’un nouvel empire ottoman. L’opposition nomme déjà cette restructuration « Armée de l’Imam ».

Peut-être que le destin de la Turquie est finalement de ne plus jamais être laïque et de toujours commander le monde musulman, qui sait ?
Mais en attendant, le nouveau chef d’état-major, le fameux gendarme, est celui qui a essuyé le plus d’échecs dans la guerre contre le PKK : plus de 20 de ses hommes ont été tués par les rebelles depuis un mois. Or la réussite de la nouvelle greffe militaire dépend entièrement d’une victoire sur le PKK...