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Grèce : face au cauchemar Syriza, menaces et résignations

Le massacre des prétendants par Ulysse, Gustav Schwab, 1882 (domaine public)
Le massacre des prétendants par Ulysse, Gustav Schwab, 1882 (domaine public)

A la veille des élections législatives du 25 janvier, de nouveaux sondages viennent confirmer l’avance croissante du parti de la gauche radicale Syriza, sans toutefois lui prédire la majorité absolue. Après de multiples pressions pour l’empêcher, les voix de l’Union européenne ou de Berlin oscillent entre résignation et mises en gardes.

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Effrois

Rien n'est encore acquis mais l'horizon s’obscurcit pour le Premier ministre grec sortant Antonis Samaras, son parti et la coalition socialo-conservatrice encore au pouvoir. A quelques jours de l'échéance électorale du 25 janvier – plusieurs sondages confirment l'avantage de la formation de gauche radicale Syriza sur son adversaire de droite de la Nouvelle démocratie, avec un écart variant de 4 à 6,5 %. Celui-ci, surtout, se creuse à nouveau de façon significative, après s'être un peu tassé les semaines précédentes. Malgré de nouvelles fuites de capitaux, la campagne d'Antonis Samaras, basée sur la peur du chaos paraît donc, après un moment d'efficacité, faire désormais long feu.

Abandonné par l'inoxydable George Papandreou, ancien Premier ministre qui inaugure sa propre formation, le naguère puissant PASOK (socialiste) affiche... 4,5 % des intentions de vote. Cruel avertissement pour ses homologues européens qui voient se profiler, en Espagne, le spectre de la même mésaventure avec la montée du nouveau mouvement de gauche radicale Podemos et la décrépitude du PSOE socialiste. L'alerte s'adresse, en réalité, à toutes les classes politiques qui l'ont bien reçue ainsi.

Amitiés

Jean-Claude Juncker avec Antonis Samaras à Athènes en octobre dernier (capture d'écran Euronews)
Jean-Claude Juncker avec Antonis Samaras à Athènes en octobre dernier (capture d'écran Euronews)
Le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker s'était ainsi lourdement introduit dans le débat grec en faveur des « visages familiers », suivi en la matière de son commissaire à l'économie, le socialiste français Pierre Moscovici. Après son ministre des finances, Angela Merkel elle-même s'en était mêlée : « Le gouvernement allemand, rapportait début janvier le site du Spiegel , juge quasiment inévitable une sortie (de la Grèce) de la zone euro, si le chef de l'opposition Alexis Tsipras (président de Syriza) dirige le gouvernement après les élections (législatives), abandonne la ligne de rigueur budgétaire et ne rembourse plus les dettes du pays».
 
Sans effet dans les sondages grecs, malgré l'attachement majoritaire de la population à la monnaie européenne, la menace avait été critiquée jusqu'en Allemagne. Sans la démentir, la chancelière amorçait cette semaine un certain rétro-pédalage (« je souhaite que la Grèce reste dans l'euro »), non sans rappeler aussitôt ses conditions : « solidarité en échanges d'efforts », c'est à dire la poursuite des politiques de rigueur budgétaire. Celles, justement, que remet en cause Syriza, devenue par infortune le probable futur gouvernant.

Relativisme

Alexis Tsipras en campagne (photo A.P.)
Alexis Tsipras en campagne (photo A.P.)

Contraints de mettre à jour leur logiciel, experts et éditorialistes qui jugeaient hier encore le trublion Syriza ridicule ou négligeable s'efforcent de trouver des raisons d'espérer dans ses limites ou ses contradictions, par une argumentation auto-persuasive mais non dénuée de tout fondement :

1/ Si elle se confirme, sa victoire ne sera pas totale et la formation « gauchiste » devra nouer des alliances qui la paralyseront ;
2/ Elle a déjà infléchi ses prétentions politiques et économiques ;
3/ La réalité de la dette aura en dernière analyse raison de ses promesses de changement.

A l'appui de la première affirmation : aucun sondage ne prévoit à ce jour la majorité absolue de 151 sièges à Syriza, malgré la « prime au gagnant » accordée par le système électoral hellénique. Le Parti communiste grec KKE (de tradition stalinienne et peu porté au compromis) refusant à l'avance toute alliance, la formation de gauche devra, si elle arrive en tête, chercher des appuis auprès de petits partis indépendants contestataires tels Potami, dont l'influence ou le score futur est une énigme. Un autre scénario, pourtant, ne peut être désormais exclu : celui d'une accentuation dans les urnes de la montée de Syriza, l'électorat hésitant (10 à 15 %) préférant lui donner finalement les moyens d'appliquer son programme. Il lui faudrait, pour emporter la majorité absolue du parlement, près de 36 % des suffrages, c'est à dire encore trois points de plus. C'est beaucoup, mais, la dynamique aidant, pas impossible.

La seconde espérance de ses adversaires, sa conversion au « réalisme », se nourrit également d’observations. « Syriza, une gauche radicale en voie de normalisation » titre entre soulagement et condescendance l'éditorialiste et très bruxellois correspondant de Libération Jean Quatremer, sans préciser ses normes de référence. Né il y a moins de dix ans de miettes éparses de l'extrême-gauche et de mouvements écologistes grecs, Syriza est composé de différentes tendances et traversé de débats de fond jugés ailleurs surannés, dont celui de l'appartenance ou non à la zone euro. La majorité, incarnée par Alexis Tsipras, a tranché en faveur du maintien.

Encore faut-il que les bailleurs de fonds l'acceptent de l'exaspérant gêneur. Depuis sa restructuration en 2012, les créanciers de la vaste dette grecque (près de 320 milliards d'euros, 180 % du PIB) sont essentiellement publics : États de l'Union européenne, MES (Mécanisme européen de stabilité), BCE (Banque centrale européenne) FMI (Fonds monétaire international). A défaut de mécanisme officiel d'exclusion, le seul refus de refinancements de leur part contraindrait très rapidement Athènes à réémettre sa propre monnaie et donc à sortir dans les faits de l'eurozone. Il faudra donc, pour y rester tout en appliquant un tant soit peu le programme promis, négocier, ce que ne cessent depuis quelques jours de répéter les porte-paroles de Syriza. Ce qui conduit au troisième point : la sacralité de la dette, maîtresse ultime de la situation.

Rouges

Meeting de campagne de Syriza (Photo de son site Facebook)
Meeting de campagne de Syriza (Photo de son site Facebook)

Celle-ci reste d'abord défendue par Berlin, tant par souci de ses intérêts propres que par obsession, non moins puissante, de l'orthodoxie budgétaire dans l'eurozone qu'elle contrôle. « Aucune alternative » au règlement de la dette grecque et aux politiques d'austérité qui l'accompagnent, continuent de marteler les dirigeants allemands. Malgré les approbations formelles de leurs co-créanciers (« une dette est une dette », tautaulogise la directrice générale du FMI, Christine Lagarde), ceux-ci paraissent aujourd'hui moins unanimement suivis, et peut-être moins sûrs d'eux. De multiples voix sont venues, ces derniers temps rappeler avec Syriza que l'Allemagne ne s'était pas privée de faire effacer sa propre dette à trois reprises au cours du siècle écoulé (voir encadré à droite), à quoi elle doit encore, au moins en partie, sa reconstruction et sa prospérité. 

Longtemps jugée obscène, l'éventualité d'une conférence en ce sens au bénéfice de la Grèce fait aujourd’hui discrètement son chemin, promue sur le ton du réalisme cher aux créanciers. « La dette grecque n'est pas viable car l'économie a subi un désastre et ses possibilités de reprise sont limitées », souligne à l’Agence France Presse un économiste de Syriza, Giannis Dragasakis. Naguère scandaleuse, une telle approche est aujourd’hui confortée par la faillite avérée des politiques d'austérité en Europe, celle de la Grèce en premier lieu. « Nous n'aspirons pas uniquement à soulager ceux qui souffrent et qui forment l'épine dorsale de l'économie, précise Alexis Tsipras dans sa campagne électorale, mais aussi à relancer l'économie réelle en la libérant de la répression étouffante des taxes et des majorations imposées, totalement improductives car non percevables » (1).

Pour peu incendiaire qu'il soit, le programme et ceux qui le portent inspirent encore à l'éditorialiste du journal « le Monde » Arnaud Leparmentier une répulsion aux accents anti-bolchéviks très siècle-d'avant. « Les Grecs refusent de payer des impôts », avertit-il (1). « Syriza n'est pas rose foncé. Il est rouge » Les chars soviétiques ne sont pas très loin. Quelle que soit l'issue du scrutin, l'effroi que suscite la seule approche d'un acteur contestataire des portes du pouvoir d'un petit pays membre vient apporter au débat public européen habituellement clos une fraîcheur ... politique qu'on craignait révolue.



(1) Le Monde du 22 janvier 2015

Scrutins

22.01.2015AFP
Le train électoral qui démarre en Grèce dimanche ouvre une période frénétique, marquée par une élection législative et une présidentielle en quinze jours, voire une deuxième législative d'ici début mars en cas d'impossibilité des partis à s'entendre pour former un gouvernement.

MODE DE SCRUTIN

Les Grecs vont élire 300 DÉPUTÉS à la proportionnelle renforcée : 238 le seront dans la cinquantaine de circonscriptions du pays, et douze, généralement des personnalités, le seront à partir de "listes d'Etat", ce qui les dispense de faire campagne.

Le parti arrivé premier dispose d'un BONUS de 50 sièges supplémentaires, à choisir parmi les suivants de liste.

Par ailleurs, seuls les partis ayant réuni 3% DES VOIX peuvent avoir des députés.

L'enjeu est donc pour le parti arrivé premier d'obtenir 151 députés, soit la MAJORITÉ ABSOLUE.

Celle-ci était facile à atteindre il y a quelques années au temps de la toute puissance des deux grands rivaux, ND (droite) et Pasok (socialistes), entre des scores tournant généralement autour de 40% pour l'un comme pour l'autre, et le bonus en sièges.

Mais malgré la forte polarisation à attendre dimanche, de tels scores ne sont plus d'actualité, depuis la chute du Pasok à environ 5% des intentions de vote, à cause de la crise.

Ainsi, il faudrait que le premier parti obtienne dimanche 35,6% des voix -- et qu'un total de 12% des électeurs votent pour des partis n'obtenant pas chacun 3% -- pour qu'il ait la majorité absolue, et que son chef devienne automatiquement Premier ministre.

Or 35% est actuellement le très haut de la fourchette des estimations pour Syriza (gauche radicale), le parti nettement favori.

MAJORITE RELATIVE

S'il n'obtient pas cette majorité absolue, le leader du parti arrivé en tête se rendra dès lundi chez le président de la République Carolos Papoulias, qui lui confiera un "MANDAT EXPLORATOIRE" de trois jours pour tenter de trouver des alliances fermes avec d'autres partis, à hauteur d'au moins 151 députés au total.

Si cette procédure échoue, M. Papoulias confiera le même mandat de trois jours au parti arrivé deuxième, et en cas de nouvel échec, au parti arrivé troisième.

M. Papoulias peut aussi essayer de raisonner les partis pour qu'ils forment une grande COALITION NATIONALE, au vu de la situation économique difficile du pays.

Mais en cas d'échec, il y aura inéluctablement de NOUVELLES LÉGISLATIVES dans les premiers jours de mars, et une grande instabilité politique en attendant.

PRESIDENTIELLE

Toute cette séquence, qui promet d'être animée, va se compliquer en outre ... d'une ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE.

L'élection législative du 25 janvier est en effet consécutive à la dissolution du Parlement, provoquée en décembre par le refus de plus de deux cinquièmes des députés d'élire à la place de Carolos Papoulias (dont le mandat expire en mars) le candidat proposé par l'actuel gouvernement d'Antonis Samaras (ND), l'ex-commissaire européen Stavros Dimas.

Or la Constitution grecque prévoit que dans ce cas, la nouvelle chambre des députés, qu'un gouvernement ait été formé ou non, "procède aussitôt après sa constitution à l'élection du président de la République". Le premier tour de scrutin pourrait avoir lieu le 7 février, suivi de deux autres, le cas échéant, à cinq jours d'intervalle.

La rumeur a couru cette semaine que Syriza, s'il gagne, proposerait à ce poste, essentiellement honorifique, l'actuel commissaire européen grec Dimitris Avramopoulos, figure de la ND, mais apprécié de Syriza. M. Avramopoulos a qualifié lundi cette rumeur d'"infondée".


L'Allemagne, une habituée des dettes impayées

Icône autoproclamée de la vertu financière, l'Allemagne a elle-même fait trois fois défaut à ses créanciers au cours du XXème siècle. Dans les années 30, avec le non-paiement des sommes fixées par le Traité de Versailles ; en 1953, avec l'effacement par l' « accord de Londres » de 60 % des dettes contractées en dehors des guerres mondiales et le report du règlement des dettes de guerre à un « traité de paix «  … qui ne sera jamais signé ; Helmut Kohl obtient en 1990 que le Traité de Moscou entérinant la réunification ne s'intitule pas ainsi, afin d’exonérer la nouvelle Allemagne de son remboursement.

La Grèce, singulièrement, qui a subi durant la seconde guerre mondiale une occupation particulièrement violente (500 000 morts) et prédatrice ("frais d'occupation", pillages et prélèvements de tous ordres) n'en a jamais été compensée. Son secrétaire d'Etat aux finances en avait chiffré en 2010 le dommage à 162 milliards d'euros « Ils ont pris les réserves d'or de la banque de Grèce, ils ont pris l'argent grec et ne l'ont jamais rendu. C'est un sujet qu'il faudra bien aborder un jour ou l'autre », confirmait alors peu diplomatiquement le vice-Premier ministre grec Thodoros Pangaros. Syriza et ses amis européens s'en chargent aujourd'hui.

En France, Marine le Pen tente d'annexer Syriza

La dirigeante française du Front National (extrême-droite) Marine Le Pen a étonné en déclarant cette semaine au journal le Monde qu'elle "espérait la victoire de Syriza", celle-ci pouvant renforcer le camp de l'euroscepticisme en Europe.
« Il y a une fracture en Europe qui passe par la reprise en main des peuples contre le totalitarisme de l’Union européenne et de ses complices, les marchés financiers, déclare Mme Le Pen. Je suis complètement cohérente. Cela ne fait pas de moi une militante d’extrême gauche ! Nous ne sommes pas d’accord avec tout leur programme, notamment sur le plan de l’immigration. Mais nous nous réjouirions de leur victoire.»

Pour le Front de Gauche, qui est en France l'homologue de Syriza, ces propos relèvent du détournement de victoire. D'une part Marine Le Pen ne veut pas qu'on lui assigne une parenté avec les néo-nazis d'Aube Dorée, dont elle s'est effectivement tenue à distance. Mais son équivalent - moins repoussant mais embarrassant - en Grèce se nomme LAOS, un parti associé ... à la coalition au pouvoir, avec le PASOK et la Nouvelle démocratie.