Grèce : l'incongruité démocratique

Manifestation à Athènes durant l'été 2011 (AFP)
Manifestation à Athènes durant l'été 2011 (AFP)

Suscitant l'hystérie des marchés et l'indignation des dirigeants européens, l'annonce par le Premier ministre grec George Papandreou d'un referendum sur le plan de désendettement adopté cinq jours plus tôt à Bruxelles n'est sans doute pas dénué d'arrière-pensées.

Elle n'en marque pas moins une tentative de retour du politique dans un processus qui entendait s'en affranchir.

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« Incompréhensible », « anormal », « insultant », « folie politique », « cette annonce a surpris toute l’Europe »… Ce n’est pas cette fois la publication de nouveaux chiffres ou une énième catastrophe économique qui a semé la panique dans les salles de marchés et la désolation parmi les dirigeants européens mais une grossièreté de dix lettres, lâchée la veille par le Premier ministre Papandréou comme un pet géant au milieu d’une communion solennelle : « referendum ».  
 
Les mêmes, cinq jours plus tôt, n’avaient pas eu de superlatifs assez puissants pour louer l’auto-adoption par les dix-sept pays de la zone euro (voir encadré ci-contre) du plan échafaudé sans souci majeur de l’adhésion d’une population grecque implicitement considérée comme négligeable sinon coupable des malheurs du temps. Futilité dans le monde en construction, on ne s’était guère d’avantage inquiété des réalités politiques délicates de cet État où le gouvernement ne dispose plus guère – le voudrait-il – de la marge de manœuvre nécessaire à l’instauration réelle d’une austérité impitoyable doublée d’une mise sous tutelle humiliante.
 
La broutille démocratique ainsi ignorée, la réunion à suivre du G20 se présentait sinon comme une fête, au moins une parade de Croisette, montée des marches incluse pour les metteurs en scène de l’accord du miracle. L’irruption surprise du pétard référendaire la transforme en cauchemar.
 
Au-delà même de son issue, les délais qui s’imposent pour une tenue du scrutin en janvier prochain s’annoncent très anxiogènes. L’adoption du plan fera, par définition, l’objet d’un âpre débat dans un pays déjà notoirement exaspéré et en ébullition. Trois mois d’insupportable attente et d’incertitudes pour « les marchés » déjà en proie à toutes les convulsions. Au bout, un résultat douteux car, détail qui aurait dû rester subalterne, une faible minorité de Grecs jugent positifs les résultats du sommet de Bruxelles (sondage du journal grec To Vima). Son rejet possible laisse augurer pour beaucoup la faillite de la Grèce et sa sortie consécutive probable de la zone euro. Deux éventualités prévues depuis longtemps par nombre d’économistes mais considérées par beaucoup en Europe comme annonciatrice d’apocalypse.

Le Premier ministre grec George Papandreou
Le Premier ministre grec George Papandreou
L’avenir incertain du scrutin
 
Sans doute le Premier ministre grec n’est-il pas guidé dans sa subite inspiration (qu’il n’avait pas plus communiqué à son ministre des finances qu’à ses homologues européens) par de seules considérations morales ou démocratiques, ni par un impératif d’usage. Le dernier référendum hellène date de 1974, et il s’agissait alors d'abolir la royauté. En lançant cette option, Georges Papandreou repousse le scénario d’élections anticipées certainement perdues auquel voulaient l’acculer ses adversaires de droite. Il peut espérer souder par la force d’un choix binaire imposé (c’est « oui » ou c’est « non ») les rangs turbulents du PASOK qui assure sa fragile majorité. Dans un contexte social devenu irrespirable, il oblige aussi ses compatriotes à prendre leurs responsabilités face à la régression sociale demandée mais aussi, de façon subséquente, face au maintien de leur pays dans la zone euro.
 
Il n’est pas sûr, cependant, qu’il arrive jusque là. Bien avant d’aborder ledit référendum, le chef du gouvernement grec doit dès ce vendredi 4 novembre affronter un nouveau vote de confiance du parlement … sur la question du plan de Bruxelles. En juin dernier, il n’avait obtenu l’adoption du dernier programme d’austérité – depuis entré en application mollement et sans grand succès - que par 154 voix sur 300, sur fond d’émeutes. Or, parmi plusieurs personnalités socialistes, deux députés au moins ont fait connaître dès mardi leur défection par hostilité au référendum annoncé. Leur vote négatif vendredi serait paradoxal – il leur est justement demandé d’approuver le plan européen – mais il n’est pas exclu. Ajouté à d’autres, il pourrait alors provoquer la chute du cabinet de Papandreou et provoquer mécaniquement des élections anticipées.
 
Une voie plus directe, en somme, vers l’instabilité et l’inconnu tant redoutés des bailleurs de fonds et décideurs européens dont le chemin de croix, en toute hypothèse, n’est pas près de s’achever. En se rappelant brutalement à leur bon souvenir, la politique grecque se confirme décidément bien mal soluble dans la simple logique de marché.


Le plan de Bruxelles

allègements et servitudes

02.11.2011
L’accord conclu à Bruxelles le 27 octobre aboutit notamment à l’effacement d’une partie de la dette grecque détenue par les banques créancières du pays : renoncement de 50 % de leurs créances, soit cent milliards d'euros sur un total d'endettement public du pays de 350 milliards d'euros. Athènes doit recevoir en outre de nouveaux prêts internationaux de 100 milliards d'euros également d'ici fin 2014, dans le cadre d'un programme qui remplace celui de 109 milliards d'euros décidé en juillet par l'UE et le FMI.
Par ailleurs, 30 milliards d'euros sont réservés aux banques grecques, qui vont beaucoup souffrir de l'opération d'échange de dettes à 50 % de leur valeur, étant les plus grosses détentrices d'obligations souveraines grecques.

Le pays doit accepter un renforcement des contrôles étrangers sur sa politique budgétaire, jusqu'à présent contrôlée tous les trois mois par une "troïka" des trois principaux créanciers du pays : Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international. Ceux-ci s’octroient une représentation permanente à Athènes qui s’apparente à une mise sous tutelle du pays.

La dette de la Grèce s'élève à 350 milliards d'euros, soit environ 160 % de son PIB. Selon les termes de l'accord, la dette devrait être ramenée à 120 % du PIB d'ici 2020.

Florilège

"Je ne peux pas exclure" une faillite de la Grèce en cas de non au référendum (Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois).
 
"Papandréou porte une très lourde responsabilité" (Yves Leterme, chef du gouvernement belge).
 
« Inattendu » (Berlusconi, chef du gouvernement italien).
 
"Il ne fait pas de doute que la décision du Premier ministre grec a ajouté à l'instabilité et à l'incertitude dans la zone euro", (George Osborne, ministre britannique des Finances)
 
"Le plan adopté est la seule voie possible pour résoudre le problème de la dette grecque" (Nicolas Sarkozy, Président de la république française, "consterné").
 
L'agence de notation Fitch Ratings estime qu'un «non» des Grecs au référendum prévu en janvier par leur gouvernement sur le plan européen de désendettement menacerait la «viabilité» de la zone euro.
 
"Tout sauf un cadeau" (Fédération des banques allemandes)
 
"Folie politique et idiotie économique", Markus Ferber, spécialiste des questions européennes de la CDU de Mme Merkel.
 
 Le président de la Banque mondiale Robert Zoellick a critiqué mardi le référendum annoncé par la Grèce sur la restructuration de sa dette estimant que c'était un "coup de dés" et que si les électeurs votaient non, "ce sera le bazar".
 
"Nous avons pleinement confiance dans le fait que la Grèce honorera les engagements pris en relation avec la zone euro et la communauté internationale" Herman Van Rompuy (Président de l’Union européenne et Jose Manuel Barroso (Président de la Commission européenne).