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Grèce : la gauche radicale à l'assaut de l'Europe

Andrzej Krauze
Andrzej Krauze

Les Grecs ne voient pas le bout du tunnel, et en ce mois électoral, beaucoup vont exprimer leur désarroi à travers un vote contestataire. Les grands gagnants seront les partis extrémistes : Aube dorée à droite, mais surtout Syriza à la gauche de la gauche. Crédité de 27 % des suffrages aux élections municipales en Grèce, le dernier-né sur la scène politique grecque compte bien briller au sein du Parti unitaire de la Gauche européenne ce dimanche 25 mai lors des élections européennes. Décryptage d'une percée de la gauche radicale inédite en Europe.

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Hongrie, Royaume-Uni, France, Autriche... Aux quatre coins de l'Europe en crise, le vote contestataire se cristallise souvent sur un populisme tendance extrême droite, porté par une réaction de repli sur soi et de volonté de concentrer l'aide sur les nationaux. Aujourd'hui plus que jamais, la colère gronde dans les pays du Sud, où les politiques d'austérité imposées par la troïka (FMI, BCE, CE) aux économies européennes "assistées" (Grèce, Chypre, Portugal, Espagne) ne sont plus la panacée. Les résultats sont mitigés, les citoyens asphyxiés.

C'est en Grèce que les effets pervers de l'austérité sont les plus durement ressentis : dette à 176 % du PIB, 30 % de chômage et 57 % chez les jeunes, accès aux soins médicaux difficile... C'est aussi là que le rejet est le plus massif. L'élan du parti néonazi Aube Dorée, surgi du néant en 2010, s'est heurté à des limites intrinsèques : "Le parti a clairement franchi la ligne rouge en prônant l'antisémitisme et des idées peu républicaines," souligne Pascale Joannin, directrice de la Fondation Robert Schumann. De fait, en 2013, son fondateur ne cache pas son admiration pour la junte militaire au pouvoir jusqu’en 1974 et 6 des 18 élus d'Aube dorée au Parlement grec ont été arrêtés pour incitation à la haine raciale. Marine Le Pen elle-même les trouve trop extrêmes pour les admettre dans son groupe parlementaire. "Même si Aube dorée aura des élus dimanche (lors des élections européennes, ndlr) au Parlement, le parti n'aura aucune marge de manoeuvre et devra se cantonner à quelques coups d'éclats de temps à autre," explique Pascale Joannin.

Alexis Tsipras, 39 ans, président de Syriza et candidat à la présidence de la Commission européenne du GUE  (@AFP)
Alexis Tsipras, 39 ans, président de Syriza et candidat à la présidence de la Commission européenne du GUE (@AFP)
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C'est dans ce contexte qu'émerge, depuis 2012, un nouveau parti issu de mouvements citoyens et de la gauche. Syriza, comme Aube dorée, dénonce les exigences de l'UE et du FMI, ainsi que l'appauvrissement et la précarisation qu'elles amènent. Mais ce parti, mené par Alexis Tsipras, se situe résolument à la gauche de la gauche. A  l'issue du premier tour des municipales, le 18 mai, il a recueilli 27 % des voix, alors qu'Aube dorée plafonnait à 10 %. Une percée remarquable.

En Grèce plus qu'ailleurs, l'opposition a beau jeu de rencontrer un écho favorable auprès d'une population qui souffre socialement dans un contexte très dur, surtout si elle offre le visage moderne et dynamique d'un Alexis Tsipras. Celui-ci récolte aussi les fruits de la déception de la gauche face à ses élus, car c'est au socialiste Papandreou que l'on attribue la responsabilité de la crise. A droite, point de salut, puisque c'est à Samaras que l'on reproche l'adversité de la cure d'austérité imposée aux Grecs.

Transposé aux élections européennes de ce dimanche 25 mai, le score de Syriza aux municipales grecques a de quoi faire rêver la gauche anti-austérité dans tous les pays de l'Union. Selon les sondages, elle pourrait même dépasser les Verts au Parlement européen. Ce scrutin, Alexis Tsipras, candidat à la présidence de la Commission européenne, le considère comme un référendum qui permettra aux Grecs de plébisciter ou non le plan d’austérité qui leur a été imposé en contrepartie des prêts d’urgence octroyés par la troïka. "Les élections du 25 mai seront le référendum qui n'a jamais eu lieu sur la politique d’austérité. Ce sera le votre grâce auquel notre pays va retrouver la dignité et une voix en Europe," a-t-il déclaré.

Devant le Parlement grec en 2012 (@AFP)
Devant le Parlement grec en 2012 (@AFP)
Après l'austérité, le ras-le-bol

Une Europe qui, voici encore un an, fustigeait Syriza, tel un monstre de populiste et anti-européen à abattre. Depuis, le parti grec veut prouver le contraire. Elle veut une autre Europe, voilà tout. Au Kreisky Forum de Vienne, dès septembre 2013, Alexis Tsipras rappelait la crise de 1929 et les effets pervers de sa gestion néo-libérale : "Les gouvernements ont nié que l’architecture de leurs projets était aberrante, insistant sur l’austérité et prônant simplement la relance des exportations. Le résultat fut, dans le Sud de l’Europe, la misère et l’avènement du fascisme et celui du nazisme en Europe centrale et du Nord". Ce que propose Syriza, à l'instar des syndicats allemands, c'est un plan Marshall pour l'Europe, une véritable union bancaire, une dette publique gérée de manière centralisée par la Banque centrale européenne et un programme d’investissements publics massifs.

L'Europe : un terrain privilégié pour Syriza

Même la gauche radicale obtenait un score inédit, la composition des gouvernements nationaux en resterait inchangée. Le Parti de la Gauche unitaire européenne sera probablement celui qui aura enregistré la plus forte progression à Strasbourg, mais Alexis Tsipras ne pourrait toujours pas sauver la Grèce. Il pourrait au mieux "surfer" sur la vague de son succès, sans se frotter (encore) aux dures réalités du pouvoir dans un contexte de crise extrême. Les prochaines législatives en Grèce ne sont pas prévues avant 2015, et la directrice de la fondation Robert Schuman souligne que les rapports de la troïka font d'ores et déjà état d'une amélioration. "On vient de voir le Portugal et l'Espagne sortir de l'austérité. En Grèce, on décèle déjà les prémices du redressement, et l'année prochaine les indicateurs seront peut-être passés au vert."

En attendant, les temps sont durs, et les nombreux votes contestataires se cristalliseront le 25 mai sur Syriza et Aube dorée. Alexis Tsipras sera parlementaire européen. Siégera-t-il ? Sera-t-il moteur du GUE ? Tentera-t-il de fédérer les extrêmes de son groupe ? "On sait d'expérience que les élus extrémistes ne sont pas les plus présents ni les plus actifs au niveau européen, explique Pascale Joannin. Des gens comme Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen en France, par exemple, profitent de la tribune que leur confère leur position, mais on distingue mal leur rôle dans l'évolution des choses au niveau européen..."

Syriza

Acronyme pour "coalition de la gauche radicale".
Première force de gauche en Grèce.
Proche du front de gauche en France.
Cheval de bataille : la fin de l’austérité.
27 % des voix aux législatives de 2012.
Crédité de 27 % aux municipales des 18 et 25 mai 2014.
Membre du Parti de la Gauche unitaire européenne (GUE).
Alliée à la Gauche verte nordique (NGL) au Parlement européen.