Grèce : la peur change de camp

Ulysse et les sirènes (fragment). Stamnos attique à figures rouges - v.480-470 avant JC, Londres - British Museum
Ulysse et les sirènes (fragment). Stamnos attique à figures rouges - v.480-470 avant JC, Londres - British Museum

Fruit des manœuvres hasardeuses du Premier ministre conservateur Antonis Samaras, les élections législatives anticipées annoncées en Grèce pour le 25 janvier peuvent donner la majorité à la formation de gauche radicale Syriza. Un cauchemar pour le monde financier et pour Bruxelles qui redoute, plus encore qu'une remise en cause des engagements d'Athènes, une contagion européenne.

dans

Dialectique du chaos

« C’est un jour historique. Avec la volonté du peuple, dans quelques jours, les plans d’austérité appartiendront au passé. L’avenir peut commencer ». L'emphase peut faire sourire. Alexis Tsipras, président du parti de la gauche radicale grecque Syriza et cauchemar de nombre de dirigeants européens n’en a pas moins quelques motifs de bonheur.

La peur, cette fois, n'a pas opéré. Ni les promesses de chaos agitées par le chef du gouvernement conservateur Antonis Samaras, ni celles de banquiers allemands en qualifiant le risque de « potentiellement létal », ni la pression « des marchés » infligeant une chute de 20 % à la Bourse d'Athènes, ni les intrusions décomplexées de la Commission européenne délivrant ses souhaits dans la vie politique d’un État membre n'ont, cette fois, fait s'agenouiller le parlement grec. Ce lundi 29 décembre à midi, pour le troisième et dernier tour de l'élection du président de la République, cent-soixante-huit députés seulement ont accordé leur suffrage au candidat du pouvoir Stavros Dimas. Il en fallait cent-quatre-vingt. Absence de majorité qualifiée sur le sujet signifie mécaniquement dissolution de la chambre et des élections législatives anticipées. Leur date est déjà fixée : le 25 janvier prochain.

Contre-attaque

Le Premier ministre Antonis Samaras
Le Premier ministre Antonis Samaras

En échouant à imposer son candidat à la tête (symbolique) de l'État, Antonis Samaras essuie une humiliation … qui n'est pas encore sa défaite. Souvent qualifiée de « coup de poker », l'avance à son initiative de la date de la consultation parlementaire pour la présidence de la République incluait le risque de ne pas y obtenir la majorité requise et donc de précipiter des élections mais cette dramatisation même vaut argument. Il a finalement manqué son but au parlement mais peut encore, dans la phase électorale qui s’ouvre, peser sur une opinion publique sans doute excédée et consciente du chantage mais non totalement sourde à la menace de calamités nouvelles.

Si Syriza demeure en tête dans les derniers sondages, son avance sur son adversaire de droite (la Nouvelle démocratie de Samaras) n'y est que de trois points environ (jusqu'à cinq précédemment), ce qui ne constitue pas, à près d'un mois du scrutin, un avantage sans appel. Selon une autre enquête publiée opportunément dimanche, les Grecs pensent à 44,1% qu’Antonis Samaras est le meilleur pour diriger le pays, contre 34,4% seulement pour Alexis Tsipras. Fondé ou usurpé, c'est un bonus d'image que le Premier ministre ne se prive pas d'exploiter, proclamant que les élections à venir seront « les plus décisives depuis des décennies ». « Le peuple ne nous laissera pas replonger dans la crise », ajoute t-il dans le registre anxiogène qui caractérise sa marque.

Comme lors d'épisodes précédents, la « main invisible » du marché s'empresse d'appuyer ses propos. La Bourse d'Athènes accompagne lundi le vote coupable des parlementaires d’une chute menaçante de 11 % de son indice Athex … pour revenir avec plus de pragmatisme à une baisse modeste de 3,5 % en milieu de journée. Rien, au regard de sa chute abyssale de près de 90 % au cours des dernières années mais assez pour se faire comprendre. Le même après-midi, le Fonds monétaire international annonce une suspension de l’aide à la Grèce jusqu’à formation du nouveau gouvernement. Conséquences pratiques faibles en l’absence, comme le signale son communiqué, de besoins « immédiats » mais effet psychologique garanti.

Sollicitudes

Le commissaire européen Pierre Moscovici
Le commissaire européen Pierre Moscovici

Compère au sein de la Troïka (UE, BCE, FMI), Bruxelles n'est pas en reste. Son commissaire à l’économie, le Français issu du Parti socialiste Pierre Moscovici - qui avait déclaré lors de sa récente visite à Athènes ne pas se mêler de politique grecque – complète le message en appelant les électeurs à soutenir « les réformes favorables à la croissance » dont on croit comprendre que ce ne sont pas celles voulues par Syriza. « Aucune alternative » à cet égard, ordonne le très germanique ministre des finances Wolfgang Schäuble, plus versé dans la comptabilité que dans l’histoire. « Les probabilités d'une nouvelle crise profonde en Grèce avec une possible sortie de la zone euro sont de l'ordre des 30%. C'est un risque important », précise même, scientifique, un analyste de la banque allemande Berenberg cité par l’AFP. Appréciation modérée au regard de celle, moins circonvenue, lâchée au début du mois par un gérant de Capital Group, l'un des fonds de pension les plus influents du monde : « son programme [de Syriza] est pire que le communisme. Ce sera le chaos total ».

Plus philosophe, l’un de ses confrères de la banque anglo-saxonne « Alpari » reconnaît pourtant : « On n’est plus en 2012 et quel que soit le résultat, ça ne pourra pas être pire qu’alors ». « En Europe, le sentiment est en train de changer, écrit pour sa part Alexis Tsipras dans le journal de son parti. Tout le monde se fait à l’idée que Syriza sera au gouvernement et que de nouvelles négociations commenceront ». Paroles consolatrices pour certains. Le champ et la réalité des dites négociations reste en effet une inconnue qui laisse au monde de la finance, dans l'hypothèse douloureuse d'une victoire de Syriza, quelques raisons d'espérer.

Inconnues

Alexis Tsipras, député d'Athènes et président de Syriza (Photo Wikipedia)
Alexis Tsipras, député d'Athènes et président de Syriza (Photo Wikipedia)

Syriza a évolué depuis sa création. Hostile aux plans d’austérité dictés par la Troïka, sa majorité dirigeante ne l’est pas foncièrement à l’Union européenne en tant qu’ensemble (Alexis Tsipras fut symboliquement candidat à la présidence de la Commission contre Juncker) et ne souhaite pas la sortie de la Grèce de l’euro, à moins d’y être contrainte. Elle aura, pour réaliser son programme ambitieux de réparation des dégâts sociaux infligés par les bailleurs de fonds besoin de … nouveaux fonds, que les marchés n’accorderont pas à prix d’ami. Elle risque donc fort de devoir chercher ses liquidités après des instruments financiers ... de l’UE.

D’autre part, même si le système électoral grec accorde une « prime » de cinquante députés au parti arrivé en tête, Syriza a peu de chance d’emporter seule la majorité absolue du Parlement. Il lui faudra, en cas de succès, vraisemblablement nouer des alliances et les petits partis susceptibles de s’y prêter (Dimar, gauche démocratique, voire Potami, centriste à idéologie variable) tireront plutôt vers la  modération. Les banquiers, a priori, ne seront pas brûlés en place publique et le pouvoir n'ira pas à des soviets.

Quel qu'en soit l'issue, le scrutin du 25 janvier relance en tout cas en Europe et dans sa galaxie financière le « problème grec », toujours traité avec aveuglement et brutalité et qui revient en boomerang, après quatre années d'une austérité dévastatrice et aujourd'hui critiquée jusqu'au sein du FMI. Plus encore que le spectre de la dette ou d'un défaut de son paiement - toujours présent mais familier et qui ne serait pas insurmontable – c'est la contagion politique qui, cette fois, affole les dirigeants du continent, conservateurs ou socialistes.

Les succès de la gauche radicale grecque pourraient en encourager d'autres, notamment en Espagne où un mouvement apparenté récent, Podemos, rencontre également une subite influence sur un terrain social et politique comparable. La victoire d'un tel courant dans l'un des piliers de l'Union serait, plus encore qu'en Grèce, un cauchemar pour Bruxelles.

Syriza

30.12.2014AFP

Syriza, le parti grec de la coalition de la Gauche radicale, a connu lors de la crise de la dette grecque une ascension fulgurante, qui lui permet d'espérer une arrivée au pouvoir aux élections anticipées annoncées lundi pour le 25 janvier.
 
LES ORIGINES

Les origines de Syriza remontent au début des années 2000. Les partis et organisations politiques grecs de gauche fondent alors une alliance, des sociaux-démocrates aux marxistes, appelée "Coalition des mouvements de gauche et écologistes", la future Syriza.

Cette alliance, dont plusieurs membres appartenaient au petit parti Coalition de la Gauche rénovatrice (Syn), avait comme objectif de promouvoir le dialogue et l'unité au sein de la gauche grecque, à l'époque fragmentée.

En 2004, l'alliance participe au congrès du Syn, qui obtient 3,26% des suffrages aux législatives de 2007.

TSIPRAS DEVIENT PRESIDENT

En 2008, Alexis Tsipras est élu président du Syn, qui intègre définitivement Syriza.

Un an plus tard, Syriza apparaît pour la première fois sous cette appellation aux élections législatives et obtient 5,04%. Alexis Tsipras est élu député pour la première fois.

CRISE DE LA DETTE

Entre 2010 et 2012, période de l'éclosion de la crise de la dette, Syriza prône l'annulation des plans d'austérité des créanciers du pays, mais ne cesse de répéter qu'il souhaite "le maintien du pays dans l'euro".

En décembre 2010, Alexis Tsipras est élu vice-président de la Gauche européenne.

Aux législatives de juin 2012, Syriza voit son score s'envoler à 26,9%, devenant ainsi le deuxième parti au Parlement grec, derrière Nouvelle-Démocratie (droite) du Premier ministre Antonis Samaras, qui obtient 29,7%.

Lors de son premier congrès en juillet 2013, Syriza est transformé en parti unique, intégrant tous les groupes ou organisations qui jusque-là le composaient.

CONFIRMATION

Début 2014, Alexis Tsipras, 40 ans, est présenté par la Gauche européenne comme candidat au poste de président de la Commission européenne.  

Aux élections européennes de mai 2014, Syriza arrive en tête en Grèce avec 26,57% des voix. Depuis, Syriza devance systématiquement la droite de deux à trois points dans les sondages électoraux.

Actuellement, le parti veut rompre avec certains positions eurosceptiques de ses membres, exprimées lors du pic de la crise en Grèce il y a deux ans.

PROGRAMME


La priorité du Syriza, selon son programme, est la renégociation avec les créanciers, UE et FMI, d'une grande partie de la dette publique (175% du PIB) pour promouvoir la reprise.

Sur le plan des réformes, le Syriza veut rompre avec le clientélisme dans la fonction publique mais il est contre les licenciements. Il souhaite augmenter le salaire minimum, raboté à 580 euros il y a deux ans.

Sur son site, des positions jugées extrêmes par ses adversaires, perdurent comme des mesures favorables aux immigrés résidant en Grèce, "la suppression des gaz lacrymogènes lors des manifestations" ou encore "le retrait de la Grèce de l'Otan", une position exprimée en 2012 mais jamais depuis.

Le 29 décembre, après l'échec du Parlement grec à élire un président de la République, et l'annonce d'élections législatives anticipées le 25 janvier, Alexis Tsipras a affirmé que celles-ci seront l'occasion pour le peuple grec "de mettre un terme à l'austérité".