Grèce : le naufrage de l'édition

En deux ans, les tirages des éditeurs grecs ont baissé de 40%. Les librairies ferment tout comme le Centre de traduction littéraire. Enquête sur les terres de Platon par Florence Noiville, du quotidien suisse "le Temps".

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“Personne ne comprend vraiment ce qui est arrivé“

Ecole d'Athènes, par Raphaël
Ecole d'Athènes, par Raphaël

Elle est étonnamment zen, Eva Karaitidi, au milieu du marasme. La patronne des éditions Hestia – le Gallimard grec – n’ignore pourtant rien de la débâcle qui frappe autour d’elle le monde des livres et des idées. En deux ans, les tirages de l’édition grecque ont dévissé de 40%. Les librairies ferment les unes après les autres. Des éditeurs et non des moindres – Kastaniotis, Okeanida… – ont mis (provisoirement?) la clé sous la porte. Les suppléments littéraires rétrécissent comme peau de chagrin ou bien s’éteignent, comme celui du quotidien Elefterotypia. Et même la vénérable maison Hestia, 127 ans, subit ce que subissent tous les éditeurs grecs aujourd’hui.
«Les libraires ne payent plus, dit Eva Karaitidi. J’ai cessé de donner nos livres à la grande chaîne de librairies Elefteroudakis. Je me dis que si les libraires ne payent plus les éditeurs, autant offrir ­directement nos ouvrages aux lecteurs! C’est ce que je fais d’ailleurs… Je passe mon temps à offrir des livres!» Elle rit. «Cette crise aura au moins ça de bon: nous retrouvons le sens de la gratuité!»
Comment fait-elle, Eva Karaitidi, pour garder ainsi le sens de l’humour (noir), cariatide impassible au milieu des décombres? «Le yoga, souffle-t-elle. Comme beaucoup de mes compatriotes, je me suis mise au yoga…»
Ce n’est pas une plaisanterie. A la Foire du livre de Thessalonique, en mai, les manuels de yoga s’arrachaient comme des petits pains. Ce sont les rares ouvrages qui résistent à la tempête – en dehors de ceux qui portent sur la crise tels que Katastroika, Debtocracy, CrisiSurvive ou Le Capitalisme stupide…
«Au-delà du yoga, ce que cherchent les Grecs, c’est un autre point de vue sur le monde», explique Thalia Prassa, dont la jeune maison d’édition, Garuda, est spécialisée dans le yoga et la spiritualité. L’Eglise orthodoxe en a froid dans le dos. Et si cette crise du sens lui faisait perdre des ouailles? Les popes se sont même fendus d’un poster de mise en garde: «Le yoga ne résout rien. Il n’est qu’un substitut qui aveugle les gens. Un aveugle ne peut reconnaître ses péchés…!»

Gifle

Lucca della Robia, Florence
Lucca della Robia, Florence
Lorsqu’ils ne se raccrochent pas à l’orthodoxie ou à la philo­sophie indienne, les éditeurs avouent leur désarroi. «Personne ne comprend vraiment ce qui est arrivé à ce pays, dit Stavros Petsopoulos, des éditions Agra. C’est une gifle que nous avons reçue.» En Grèce, 50?000 entreprises ont fermé en un an et demi et 3000 suicides ont été enregistrés. «C’est l’équivalent d’une petite ville rayée de la carte, dit-il. Les Ames mortes de Gogol… Bien sûr, les Grecs portent une lourde responsabilité. Mais Bruxelles a contribué à sécréter de la folie dans les cerveaux grecs. Ces technocrates voulaient nous faire arracher des oliviers pour planter… des kiwis! Des kiwis… sur ce sol où Œdipe a marché…!»
Cette crise qui paralyse le milieu éditorial semble sans issue. «Il faut un véritable amour du livre pour continuer», note Nontas Papageorgiou, des prestigieuses éditions Metaixmio. Dans ce milieu pourtant éclairé, on a beau avoir lu, réfléchi, on n’y voit rien. Normal, suggère l’historien Nicolas Bloudanis, auteur de Faillites grecques, une fatalité historique? (Xerolas, 2010). «La Grèce a connu deux grandes crises, en 1893 et 1932. Mais à chaque fois, elle affrontait des créanciers étrangers. Celle-ci est inédite. Impossible de penser le présent à partir des modèles du passé.»
Ce qui frappe, c’est le jeu de dominos. La rapidité avec laquelle un système entier se détricote. Dans les maisons d’édition, nombre de salariés ne sont plus payés, mais viennent travailler gratuitement. Ils savent qu’ils ne trouveront pas d’emploi d’ail­leurs. Avant la crise, près de la moitié des titres publiés par la Grèce étaient des traductions. Aujourd’hui, les achats de droits sont gelés. Le Centre de traduction littéraire (Ekemel) a fermé l’été dernier. La pensée elle aussi se referme à l’intérieur des frontières. «L’université voit partir ses meilleurs cerveaux, constate, amer, Socrates Petmezas, passé par l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris et professeur d’histoire sociale à l’Université de Crète. «La Grèce n’a pourtant jamais formé de meil­leurs historiens. Au total, elle a déjà perdu 200?000 à 300?000 jeunes excellents, ambitieux, et qui sont partis pour de bon. En sciences humaines, ils étaient les auteurs de demain…»

“...penser que la vie continue“

Médaillon d'une coupe attique<br/>à figures rouges, 440-435 av. J.-C<br/>Musée du Louvre
Médaillon d'une coupe attique
à figures rouges, 440-435 av. J.-C
Musée du Louvre
Dans ce contexte, c’est un quasi-miracle que la Foire de Thessalonique ait pu avoir lieu cette année. Son organisatrice, Catherine Velissaris, qui dirige le Centre national du livre grec (Ekevi), s’est battue contre vents et marées – «Les gens ont besoin de penser que la vie continue», dit-elle. Parallèlement, Catherine Velissaris continue à batailler pour envoyer des écrivains dans les écoles et maintenir vivante la flamme de la lecture. «Ce que je voudrais, c’est qu’on nous parle d’avenir. D’un avenir possible. On vit peut-être un moment historique, mais on ne sait pas ce qui se passera dans deux jours. C’est le plus dur.»
Dur aussi pour les écrivains. Certains, comme la prophétique Ersi Sotiropoulos, ont vu venir la catastrophe. Dès 2003, dans Dompter la bête (Quidam, 2011), la romancière faisait une peinture au vitriol de la société grecque «bouffonne et tragique» et de ses élites corrompues jusqu’à la moelle. Son roman n’a rien changé. Ce qui a changé, en revanche, ce sont les conditions dans lesquelles elle écrit. «Difficile de me concentrer, dit-elle. Parfois, j’ai l’impression d’un tremblement de terre imminent, une oppression physique. Il suffit de sortir dans les rues d’Athènes: tous ces gens comme des chiens errants, les immigrés, les mamies qui cherchent dans les poubelles, le désastre vous prend à la gorge
Traumatisé lui aussi par la pauvreté galopante, hanté par l’homme qui, en avril, s’est suicidé sur la place Syntagma d’Athènes, Christos Chrissopoulos ne peut plus écrire comme avant. «En tout cas plus de fiction, explique l’auteur de "La Destruction du Parthénon". La crise me tire par la manche. Il faut que je me mette en danger.» Dans Un Eclair entre les dents (Polis, non traduit), il se glisse dans la peau d’un SDF pris dans le faisceau d’une lampe de poche. «Loin de ce qu’on lit dans les journaux, je voulais approcher de l’intérieur ce vieil homme clochardisé qui triait des détritus à 2h du matin…» Les droits d’auteur sont en chute libre. «Je n’arrive plus à payer mon loyer au centre d’Athènes», explique Ersi Sotiropoulos, partie travailler à Paros, dans une résidence de traducteurs à l’abandon. On pense à la Grande Dépression américaine. Au New Deal qui prévoyait aussi – à travers le Federal Art Project – de faire travailler les milliers d’écrivains et d’artistes que le krach de 1929 avait jetés au chômage. On pense à Richard Wright écrivant sur Harlem, à Nelson Algren sur l’Iowa ou encore, dans le domaine de la photo, à Walker Evans ou Dorothea Lange, transformant à jamais l’art du photoreportage… Mais il n’y a aucune politique publique de cette sorte à Athènes. «Nulle assurance pour les auteurs. Ils sont en grande précarité, note Christos Chryssopoulos. Et pourtant, ils continuent à écrire.»

Peur

Salon du livre de Thassalonique
Salon du livre de Thassalonique
Ils continuent, mais pour combien de temps? Comment peut-on écrire lorsque les éditeurs sont à bout de souffle, que les librairies disparaissent, que le lien avec les lecteurs est coupé? Quid de l’avenir? La création se concentrera-t-elle sur Internet? La vie culturelle devra-t-elle, comme sous la Renaissance, être financée par de riches mécènes? Par les popes? Contrairement aux papes et aux cardinaux du XVe siècle, l’Eglise orthodoxe grecque est peu réputée pour encourager la culture. On se souvient même qu’elle a mené la vie dure à pas mal d’artistes, de l’écrivain Mimis Androulakis au cinéaste Theo Angelopoulos…
A la tension économique s’ajoutent enfin les inquiétudes politiques. «Samedi, à Monastiraki, près de l’Acropole, 60 types, crânes rasés et drapeaux noirs, ont fait irruption dans le marché aux puces, raconte l’éditeur Stavros Petsopoulos. Des types de l’Aube dorée (le parti néonazi), dont une dizaine de femmes de 50 à 60 ans. D’habitude, leur sport national consiste à aller «casser de l’Afghan ou du Pakistanais» en banlieue. Mais depuis les dernières élections, un verrou a sauté. Ils se sentent libres de se promener dans le centre d’Athènes, un samedi, lorsque c’est plein de monde. C’est une situation qui me rappelle beaucoup les années 1921 et 1922. «Comment fait-on pour que les années 1920 ne deviennent pas les années 1930? Faut-il lancer un cri d’alerte?» "Mais les livres sont pleins de cris d’alerte…», dit tristement Petsopoulos. Il dit qu’il n’a pas la solution. Il dit que, pour la première fois, il a eu peur.

Quand les Grecs quittent le pays en quête d'avenir

24.06.2012Par Simon Sturdee (AFP)
Ouzo et raki coulent à flots ce soir à la terrasse d'un petit café d'Athènes: Yorgos Giannelis fait ses adieux à sa tribu d'amis avant de s'envoler demain pour le Canada. Un pot de départ parmi tant d'autres en Grèce, où l'horizon bouché fait fuir les cerveaux. "Tous ceux qui peuvent partir le font", explique à l'AFP le réalisateur de films et documentaires dans un français parfait acquis lors d'études en France et en Belgique -- et sur lequel il compte pour percer au Québec.
"Apres les Jeux Olympiques de 2004, le pays a commencé à s'enfoncer. Mais là, la situation s'aggrave", raconte Yorgos, 45 ans, père de deux enfants qu'il espère faire venir rapidement au Canada.
La Grèce traverse sa cinquième année de récession et plus d'une personne sur cinq est au chômage. Le pays, soumis à une sévère cure de rigueur en contrepartie d'un plan de sauvetage financier de l'UE et du FMI, a brutalement taillé dans les salaires et les retraites.
Les jeunes sont les plus touchés par la crise: selon les dernières statistiques, 52,7% des 15-24 non scolarisés sont sans emploi, et plus d'un tiers dans la tranche d'âge suivante, de 25 à 29 ans.
Conséquence de cet horizon bouché: une fuite des cerveaux vers des contrées plus prometteuses. S'il n'existe pas en Grèce de chiffres officiels mesurant le phénomène, les statistiques allemandes, elles, montrent qu'en 2011, le nombre de Grecs s'installant au pays d'Angela Merkel a augmenté de 90%, à plus de 25.000.
Mais les turpitudes économiques de la Grèce n'expliquent pas tout, assurent les candidats au départ. Il s'agit aussi de fuir les travers qui ont contribué à mettre le pays à terre: inefficacité, bureaucratie, clientélisme, corruption.
"La Grèce n'a jamais mis en valeur ses talents. Ici personne n'a jamais demandé mon CV. Tu es embauché parce que tu as des relations, pas sur la qualité de ton travail", regrette Yorgos, le cinéaste.
Le système éducatif, lui, souffrait déjà d'un manque de ressources et de personnel avant même que le gouvernement serre la vis budgétaire, provoquant des manifestations et la fermeture d'écoles et d'universités pendant des semaines.
Des dysfonctionnements qui motivent Lefteris, ingénieur informatique de 50 ans, à vouloir inscrire sa fille Maria dans une fac de médecine à l'étranger une fois bouclée sa dernière année de lycée cet été.
"En Grèce, elle n'a pas une seule journée entière de cours à cause des problèmes de budget, des manifs... Ici on ne sait jamais quand on sera diplômé", déplore-t-il. Pour pallier ces carences, il paie des cours d'allemand à sa fille à l'institut Goethe d'Athènes.
Première économie de la zone euro et premier contributeur aux plans d'aide accordés aux pays européens dont la Grèce, l'Allemagne ne s'y trompe pas. Berlin a lancé un site internet (www.make-it-in-Germany.com) spécifiquement conçu pour attirer les brillants étudiants étrangers.
"De nombreux camarades de ma fille posent aussi leur candidature dans les universités européennes. Et ils risquent de rester là-bas, vu la situation en Grèce. Je ne sais pas si ma fille reviendra", commente Lefteris.
L'institut Goethe, spécialisé dans la diffusion de la langue et de la culture allemandes, enregistre des records de fréquentation. Il a indiqué récemment que les demandes de cours avaient progressé de 50% en Grèce, et de 30% en Italie, également touchée par la crise.
Aphrodite Gkargkaniti, 18, ans, étudie la psychologie à Leeds, en Angleterre. De retour cet été dans son pays natal pour un boulot de saisonnière sur les îles grecques, elle veut néanmoins s'installer en Grande-Bretagne.
"Les études sont chères à l'étranger mais elles sont de meilleure qualité. De toute façon, il n'y a pas de travail ici".