Grèce : le rapport très embarrassant qui met en cause le FMI

Dominique Strauss-Khan (au centre), et son équipe dirigeante ont contourné les règles de l'institution en 2010 dans le cadre du plan de sauvetage de la Grèce, selon le rapport de l'OIE (AP Foto/Cliff Owen)

La Grèce continue de se plier aux plans d'austérité conditionnés aux prêts du FMI et des promesses de restructuration de sa dette. Mais un rapport vient de semer le doute sur les réelles motivations du Fonds monétaire international. Et si les politiques de rigueur infligées à la Grèce depuis 2010 avaient surtout servi à protéger les banques allemandes et françaises ?

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Il y eut les "erreurs de calcul" du FMI sur les effets des politiques d'austérité budgétaire (lire notre article "Quand le FMI avoue s'être trompé sur les effets de l'austérité"), et désormais, il y a l'embarrassant rapport de l'Office Indépendant d'Evaluation du Fonds monétaire international (OIE). L'institution financière a été pointée du doigt dans ses méthodes par de nombreux observateurs depuis des années, mais désormais ce sont ses intentions qui sont en cause avec ce rapport, particulièrement dans le cas de la Grèce.

La Grèce : un cas très préoccupant, puisque ce pays subit toujours un écroulement économique et social, depuis le début de la crise financière il y a 8 ans. Le FMI aurait-il imposé des mesures économiques drastiques alliées à des prêts colossaux, avant tout pour protéger les banques allemandes et françaises, plutôt que pour redresser l'économie de la Grèce ? C'est ce que le rapport de l'OIE laisse envisager.

Le rapport qui dérange le FMI

Le 8 juillet dernier, l'Office indépendant d'évaluation (du FMI) a publié un document en anglais de 68 pages intitulé "Le rôle du FMI en Grèce, dans le contexte des mesures de soutien de 2010", au sein d'un rapport plus vaste intitulé pour sa part, "Le FMI, et les crises en Grèce, Irlande et Portugal". Au fil des pages du document dédié à l'analyse des actions de soutien du FMI en 2010 en Grèce, les auteurs égrènent les "faiblesses de jugement", "erreurs d'appréciations", "mauvaises analyses" et autres "manques de vision" de l'institution internationale. Toute l'action du FMI envers la Grèce effectuée en 2010 est en réalité critiquée de façon très précise et technique dans le rapport.

Un exemple : le bureau exécutif du FMI a approuvé une mesure "d'exception systémique" pour débloquer les 30 milliards de prêts à la Grèce mais sans aucune restructuration préventive de la dette. Le rapport souligne que la dette souveraine du pays était pourtant "réputée insoutenable", ce qui pose question sur… la qualité des décisions du FMI, particulièrement celle de ne pas effacer une partie de la dette souveraine grecque.

La nouvelle directrice du FMI, Christine Lagarde, continue de défendre la politique d'austérité sans restructuration de la dette grècque, comme son prédécesseur.
Cette "mauvaise qualité de décision" soulevée par les auteurs du rapport n'est pas fortuite, puisque ceux-ci soulignent que la direction du FMI assurée à l'époque par Dominique Strauss-Khan n'a pas suivi les règle habituelles. Pour faire simple, et comme le rapport le stipule : "les mode de consultation habituel au FMI où les décisions d'une telle importance font l'objet d'un examen minutieux n'ont pas été respectés".

Cette modification de gouvernance au FMI dans le cas de la Grèce a mené les auteurs du rapport à pointer du doigt plusieurs problèmes, dont celui du manque d'indépendance de l'institution.

Grèce : chômage, récession et déflation

La situation de la Grèce ne s'est pas franchement améliorée : en 2015, la récession souligne une dégradation continue de l'économie — même si la baisse du PIB de -0,2% est moins importante qu'attendue — tandis que le chômage est toujours au plus haut : 25% de la population active. La déflation continue de faire des ravages, avec une baisse des prix de 1% pour ce seul mois de juillet 2016, et pouvant aller jusqu'à 20% dans l'habillement.

La déflation touche tous les secteurs en Grèce, et plus particulièrement l'habillement. Ici, un magasin du centre d'Athènes. (AP Photo/Petros Giannakouris)
Plus les prix baissent, plus la dette s'accroît, moins l'Etat rentre de recettes, plus les financements des services publics se réduisent, et in fine, les salaires, qui sont aujourd'hui entre 20 et 30% plus bas qu'au début de la crise. La spirale de la récession-déflation grecque ne parvient pas à être stoppée, malgré des encouragements de la part des analystes qui prévoient une récession "moins grave que prévue en 2016", à -0,7% de baisse du PIB au lieu de -1,3%.

Mais — toujours selon les spécialistes — l'économie grecque devrait "rebondir" en 2017 avec une croissance prévue de +2,7%. Ces prévisions — plus ou moins optimistes pour l'année suivante, comme chaque année depuis 8 ans — sont à prendre avec des pincettes : la plupart se sont révélées fausses, ou tout du moins décalées, particulièrement à la suite des désormais célèbres "plans de sauvetage" de la troïka, dont fait partie le FMI, une institution financière, qui au final, se révèle très peu efficace et orientée en matière de sauvetage économique, selon le rapport de l'OIE.

Le FMI, la zone euro et l'austérité

Le rapport de l'OIE ne cache pas les raisons de sa critique envers les décisions du FMI qui sont causées, selon ses auteurs, au niveau de la zone euro par "des positions des équipes du FMI souvent trop proches des positions officielles des Européens, ce qui a fait perdre à cette structure l'efficacité liée à son rôle d'auditeur indépendant". C'est par ce constat d'une trop grande proximité entre les décideurs de la zone euro et le FMI, que les raisons des "arrangements" de 2010 sur les aides (sans restructuration de la dette) prennent tout leur sens : Dominique Strauss-Khan, refuse alors cette restructuration et passe outre les protocoles habituels de décisions, tandis que les décideurs européens insistent pour que de nouveaux prêts soient effectués au fur et à mesure des plans de sauvetage. Le but ? Protéger les banques françaises et allemandes très fortement exposées à la dette grecque, selon le quotidien économique La Tribune.
 

Depuis 2010, l’Etat grec n’a touché que 5 % des 220 milliards d’euros accordés au nom des plans de sauvetage. Les 95 % restant ont servi à recapitaliser les banques ainsi qu'à payer la dette et ses intérêts

Libération.fr, le 25 mai 2016 : "Un nouveau plan de sauvetage asséné à une Grèce assommée"

Ces mises en cause du FMI par l'OIE, devraient — si les responsables de l'eurozone les prennent en compte — orienter vers d'autres politiques économiques que celles imposées à la Grèce depuis 6 ans, et qui se sont révélées jusqu'alors désastreuses. L'OFCE (Obesrvatoire français des conjonctures économiques), dans un article de février 2016 (Pourquoi la Grèce ne parvient-elle pas à se désendetter ?), souligne ces "erreurs économiques" — particulièrement celles causées par les plans du FMI — et  qui empêchent la Grèce de se relever :

"Il est donc clair que la forte hausse du ratio dette sur PIB depuis 2007 (et encore plus depuis 2010) n’est pas principalement le fait de l’irresponsabilité budgétaire du gouvernement grec, mais est d’abord le résultat d’une stratégie de consolidation erronée, fondée sur une logique d’austérité comptable et non pas sur un raisonnement macroéconomique cohérent."
 

Le secrétaire d'Etat américain au Trésor a rencontré le premier Ministre grec Alexis Tsipras ce 21 juin 2016 pour lui rappeler l'urgence à réformer son économie en échange des prêts de sauvetage. (AP Photo/Yorgos Karahalis)
Tout le problème, selon l'économiste de l'OFCE est donc de sortir des mesures demandées par le FMI :

"Un redémarrage de la croissance et de l’inflation sera nécessaire pour permettre un désendettement substantiel. Mais les nouvelles mesures d’austérité prévues dans le 3e plan d’ajustement risquent de provoquer un retour en récession, tandis que les contraintes de compétitivité-prix au sein de la zone euro empêchent d’envisager un réel redémarrage de l’inflation."

La Grèce est dans une situation catastrophique, et sa population paye au prix fort — depuis presque une décennie — les effets de la crise financière venue des Etats-Unis (lire par exemple notre article "'Grexit médical' : la crise sanitaire que l'Europe évite de regarder").

Avec le rapport de l'OIE, c'est une autre vision que celle qui prédominait — accusant l'immobilisme des différents gouvernements grecs, la corruption ou l'impossibilité de collecter les impôts correctement — qui voit le jour. Ce rapport décrit une toute autre histoire : celle d'un FMI contournant ses propres règles, en totale dépendance des institutions européenes,  institutions prêtes à tout pour sauver leurs fleurons bancaires. Au point de faire régresser la Grèce de 15 ou 20 ans ? C'est une possibilité que le rapport de l'OIE soulève, et qui devrait — normalement — ouvrir un débat sur l'indépendance et les prérogatives du FMI dans la gestion de la crise des dettes au sein de l'Union européenne.