Grèce : premières élections sous tension après deux ans de crise

Le 6 mai, les Grecs sont appelés à élire leurs députés. Des élections législatives anticipées très incertaines sur fond de crise et de cure d'austérité. Quels en sont les enjeux ?

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"Memorandum ou pas memorandum"

Selon le sondeur Ilias Nikolakopoulos, la majorité des Grecs qui vivent depuis novembre 2011 sous un gouvernement de coalition socialistes-conservateurs dirigé par Lucas Papademos, un ancien banquier central, l'enjeu principal du scrutin porte sur "memorandum ou pas memorandum".

En clair, acceptation ou non de la rigoureuse cure d'austérité incluse dans un memorandum d'accord conclu entre la coalition au pouvoir Pasok (socialistes)- Nouvelle Démocratie (conservateurs) et les créanciers (zone euro et FMI) en février 2012, en échange de leur soutien financier - un nouveau prêt de 130 milliards d'euros, à condition que la Grèce réalise 2,6 milliards d'euros d'économies.

Pour l'anecdote, le memorandum détaillant le premier plan d'aide avait été signé en mai 2010 sans que les membres du gouvernement grec de l'époque ne l'aient lu ! C'est ce qu'a avoué le ministre du développement en janvier 2012.

Vers un nouveau paysage politique 

C'est inédit, 32 partis vont participer aux élections législatives. Une dizaine a une chance d'entrer au Parlement, au lieu de cinq actuellement, selon les sondages. 

Dans un pays où prévalait le bipartisme depuis le retour de la démocratie en 1974, cela atteste de la recomposition politique provoquée par la crise économique et sociale. Les sondeurs prévoient un effondrement des deux partis au pouvoir, piliers du jeu politique depuis près de 40 ans. 

La population leur reproche d'avoir accepté sans résister les mesures d'austérité et les rend responsables de la mauvaise gestion passée du pays ainsi que de la corruption née de leur clientélisme.

Du coup, les analystes parient sur un vote-sanction des mesures de rigueur, d'autant que jamais le choix de candidats et de partis n'a été si large.

Cependant, les comportements des partis traditionnels n'ont pas changé durant cette campagne : "ils passent leur temps à s'invectiver et font une campagne à l'ancienne comme s'ils avaient acquis 80% des voix" explique le sondeur Ilias Nikolakopoulos. Aucun accord n'a été trouvé pour organiser un débat télévisé entre les deux dirigeants Antonis Samaras (Nouvelle Démocratie) et Evengélos Vénizélos (Pasok).

A noter qu'en dépit de sa recomposition, la scène politique souffre d'un manque de sang neuf, les rôles étant pour l'essentiel redistribués entre des acteurs vétérans.

La composition actuelle du Parlement grec (AFP)
La composition actuelle du Parlement grec (AFP)
La montée des extrêmes

Le débat électoral est donc essentiellement assuré par les extrêmes et les opposants à l'austérité. 

Parmi eux, les favoris des sondages sont aux deux bords de l'échiquier politique : la gauche radicale du Syriza, créditée de 13% des voix contre 4,6% en 2009, et Chryssi Avghi (Aube dorée), formation d'obédience ouvertement néo-nazie née en 1980. 

Syriza est menée par le benjamin de la scène politique grecque, Alexis Tsipras, 37 ans. Il a fait ses classes dans les jeunesses communistes. Le parti (l'équivalent du Front de gauche de Mélenchon en France) attire jeunes et intellos. 

Le fondateur de Chryssi Avghi, Nikos Mihaloliakos, est lui tristement célèbre pour avoir effectué le salut hitlérien au conseil municipal d'Athènes où il est élu depuis 2010. 

Son parti, xénophobe et violent, recrute à Athènes et dans les zones déshéritées, surfant sur le sentiment anti-immigrés dans un pays ravagé par le chômage (21,8%), où le PIB a chuté de près de 15% en quatre ans. L'immigration est devenu un thème de campagne.

Pour Christophe Vernadarkis, analyste de l'institut VORC, la possible entrée de ce dernier au Parlement grec "risque d'être la grande surprise du scrutin". Chryssi Avghi pourrait passer de moins de 1% des voix à plus de 5% ce qui lui assurerait potentiellement jusqu'à 15 députés sur 300. "Les gens ne mesurent pas le caractère profondément à part, antisystèmique et nazi" de ce groupe estime Christophe Vernadarkis.

Plus généralement, la droite nationaliste hors Nouvelle Démocratie - deux autres partis outre Chryssi Avghi - pourrait engranger jusqu'à 15%, contre 5,6% en 2009. Cela priverait donc Nouvelle Démocratie de décrocher une majorité suffisante pour gouverner seule. 

Le bloc de gauche hors Pasok socialiste - Syriza, le parti communiste KKE et la Gauche démocratique - pourrait cumuler 30% des voix contre 12% en 2009, selon Christophe Vernadarkis. Le Pasok est crédité de moins de la moitié de ses 44% de voix de 2009.

Un futur gouvernement de coalition

Mercredi 11 avril, Lucas Papademos annonçait à la télévision : "Les choix que nous allons faire (lors de ces élections, NDLR) vont définir l'avenir du pays pour les prochaines décennies." Le Premier ministre  a souhaité que les Grecs "choisissent la voie qui assure sa position dans l'Union européenne et la zone euro, la voie de l'assainissement de l'économie du pays et des réformes structurelles".

"Il y a des gens très inquiets en ce moment" sur la possibilité de former un gouvernement après les élections note Ilias Nikolakopoulos. Mais la "pression de la société pour un gouvernement de coalition est très très forte".

Pour la journaliste grecque Melina Xaritatou ces élections sont "comme un puzzle empreint de confusion, d'émotions et parfois de stratégies personnelles complexes qui devraient ouvrir la voie à un jeu de dominos débouchant sur... l'inconnu".