Grèce : retour aux urnes sous hautes pressions

Six semaines après des élections législatives qui ont abouti à une impasse politique totale, la Grèce retourne aux urnes ce 17 juin, sous le regard sévère des "marchés", inquiet de l'Europe et celui, angoissé, de ses citoyens malmenés dans la pire tourmente de ces dernières décennies.
En campagne électorale depuis deux mois, elle est devenue le cauchemar de la zone euro, qui exige la constitution d'une équipe gouvernementale capable de poursuivre le plan de rigueur, dicté par les créanciers, l'UE et FMI.
Alors que les sondages indiquent qu'aucun parti ne se détache, Alexis Tsipras, leader du parti de gauche radicale Syriza, répète qu'il ne participera pas à un gouvernement d'union nationale tandis que son adversaire s'efforce de conquérir des voix à l'extrême-droite.
L'un comme l'autre, toutefois, se retrouvent pour considérer "la renégociation" de ce plan de rigueur comme une condition sine qua non de la sortie de leur pays de la crise.

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Tsipras et Samaras : deux figures opposées

Age, style, parcours, sans parler du programme politique: tout oppose les deux principaux protagonistes des prochaines élections législatives grecques du 17 juin, le conservateur Antonis Samaras, 62 ans, et la figure emblématique de la gauche radicale, Alexis Tsipras, 37 ans. M. Samaras, actuel dirigeant du parti Nouvelle Démocratie, fut à l'âge de 26 ans l'un des plus jeunes députés à siéger au parlement, étoile montante du camp conservateur avant de tomber en disgrâce dans les années 90.
Son rival est assez jeune pour être son fils. M. Tsipras, gamin de la gauche grecque, fait pourtant déjà figure de vieux routard de la politique avec deux décennies d'expérience à son actif.

Alexis Tsipras, leader de la gauche radicale (photo AFP)
Alexis Tsipras, leader de la gauche radicale (photo AFP)
Membre des Jeunesses communistes KKE à la fin des années 80, ce brun charmeur au style décontracté a gagné ses premiers galons au début des années 1990 dans la révolte des lycéens contre une réforme libéralisant le système éducatif.
Au début des années 2000, M. Tsipras, ingénieur de formation, participe à la formation, avec d'autres petites mouvances de gauche, de la coalition du Syriza qui se distingue des communistes par son positionnement pro-européen.
Député depuis 2009, il créé la surprise en imposant son mouvement comme deuxième force politique du pays lors du scrutin du 6 mai, qui n'a accouché d'aucun gouvernement.
Les deux hommes qui s'apprêtent à se livrer bataille lors d'élections cruciales pour l'avenir de la Grèce viennent également de milieux très différents.
Tsipras voit le jour en 1974, quelques jours après la fin de la dictature militaire. Ce père d'un jeune enfant a grandi dans un quartier populaire de la capitale grecque avant d'intégrer l'École Polytechnique d'Athènes -- où une révolte en 1973 avait été réprimée dans le sang par les colonels.

Le chef de Nouvelle Démocratie, le parti conservateur grec, Antonis Samaras, présente sa politique de sécurité et contre l'immigration le 12 juin 2012 à Athènes<br/>AFP - Louisa Gouliamaki
Le chef de Nouvelle Démocratie, le parti conservateur grec, Antonis Samaras, présente sa politique de sécurité et contre l'immigration le 12 juin 2012 à Athènes
AFP - Louisa Gouliamaki
M. Samaras est lui le rejeton d'une grande famille. Son arrière grand-mère, la romancière Pénélope Delta, fut une égérie du patriotisme grec.
Marié, père de deux enfants, le conservateur à l'allure raide est titulaire de diplômes en économie et en management du Amherst College et de Harvard, aux Etats-Unis.
Ex-ministre des Affaires étrangères, il quitte en 1992 le gouvernement avec fracas par intransigeance nationaliste sur la question de la Macédoine voisine.
Sa traversée du désert durera jusqu'en 2009, quand il emporte la présidence d'une Nouvelle démocratie dont il avait un temps été exclu.
Les deux premiers ministrables partagent toutefois un trait de caractère: l'entêtement.
Le chef des conservateurs a bataillé avec acharnement à partir de 2010 contre la cure d'austérité administrée par le gouvernement socialiste aux Grecs sous la dictée de l'UE et du FMI en échange d'une première perfusion financière.
Lorsque le spectre du défaut de paiement réapparaît fin 2011, Antonis Samaras accepte finalement, au prix de longues tractations, de soutenir un nouvel exécutif dirigé par l'ex-banquier central Lucas Papademos.
Mais il réclame à nouveau une révision des modalités du programme d'assainissement, se targuant d'avoir été le premier à prédire qu'en l'état, il n’extrairait pas la Grèce de sa crise.
Inlassable pourfendeur d'une austérité dont il dénonce aussi l'inefficacité, M. Tsipras s'est lui fait peu d'amis en Allemagne, qui menace régulièrement Athènes d'une sortie de la zone euro en cas de non-respect des mesures de rigueur.
Défiant marchés et partenaires, il a annoncé son intention d'"annuler" ce memorandum si son parti remporte la bataille électorale, tout en se défendant de vouloir ramener le pays à la drachme.
"Notre élection ne signifie pas que nous allons sortir de l'euro. Au contraire", a-t-il récemment assuré à Berlin et Paris.
L'issue du duel entre ces rivaux reste très incertaine. Syriza et Nouvelle-Démocratie étaient au coude à coude début juin dans les sondages, sans perspective de majorité absolue.

Syriza : pour une “révolution paisible“

AFP
Le chef de la gauche radicale grecque Syriza, Alexis Tsipras, au coude à coude avec la droite avant les législatives de dimanche, a promis mardi d'accomplir une "révolution paisible" en cas de victoire et d'encourager dans cette voie les Européens souffrant de l'austérité. "Une révolution pacifique est en marche", a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse, au cour de laquelle il a refusé de répondre aux médias étrangers.
"Dès lundi, les forces de corruption et des usuriers internationaux partiront et Syriza va écrire l'histoire", a-t-il affirmé.
"Il ne s'agit pas seulement d'une lutte menée pour les Grecs mais aussi pour tous les Européens. Nous nous battons pour rétablir le processus démocratique en Europe", a ajouté M. Tspiras, benjamin de la classe politique grecque à 37 ans.
Affichant un discours anti-austérité, le parti de M. Tsipras fait peur à certains milieux politiques et financiers européens, qui craignent que la Grèce n'honore pas son engagement à poursuivre les réformes et le redressement de l'économie, en contrepartie d'un plan de sauvetage.
Le Syriza a quadruplé son score par rapport à 2009 lors du dernier scrutin du 6 mai, qui n'a pas débouché sur un gouvernement, contraignant le pays à organiser de nouvelles législatives le 17 juin.
Le chef de la gauche radicale a toutefois insisté sur le fait que le prochain scrutin devait cette fois-ci aboutir à la désignation d'un exécutif stable.
"Entre le 18 et le 28 juin, dix jours cruciaux, le pays doit arriver à avoir un gouvernement ayant comme noyau dur soit la gauche, pour annuler le mémorandum qui conduit à la catastrophe, soit la Nouvelle Démocratie (conservateurs), la force pro-mémorandum", a-t-il déclaré.
En cas de victoire de son parti, a-t-il insisté, "nous avons l'intention de coopérer avec les forces de gauche pour former un gouvernement".

La vieille droite tout à droite

AFP
La droite grecque a mis le cap à droite toute, recyclant cadres et thèmes de l'extrême-droite, pour tenter de s'imposer sur la gauche radicale aux élections législatives cruciales du 17 juin. "La Grèce a accepté l'invasion des immigrants illégaux. On va stopper cela", a lancé le patron de la Nouvelle Démocratie (ND), Antonis Samaras, présentant son programme sur la sécurité et l'immigration.
"Reconquête des villes", "centres de rétention pour les sans papiers", et lutte tous azimuts contre le crime, il a promis un tour de vis s'il remportait le scrutin, pour lequel les sondages non publiés qui circulent sous le manteau semblent lui donner une très légère avance sur son rival de gauche radicale Alexis Tsipras.
"Il y a une masse d'émigrés, ils sont un million et demi qui n'ont pas de travail, qui n'ont rien à faire ici", a-t-il dit à l'AFP, affirmant "compter sur la solidarité de l'Europe" pour mieux boucler les frontières et expulser les indésirables.
Car si la ND se présente comme libérale, pro-européenne et pro-euro, non sans ambiguités, la ligne est clairement dure sur la nation, l'immigration ou les moeurs.
A 61 ans, Antonis Samaras a repris en 2009 les rênes de la ND alors qu'il avait selon ses détracteurs trahi ce parti il y a 20 ans sur la question, toujours non réglée, du nom de l'ex-république yougoslave de Macédoine.
Toujours surfant sur le nationalisme, une vague de fond en Grèce, il jongle avec d'autres thèmes populistes pour opérer la jonction avec une partie de l'extrême-droite.
"Du centre-droit, il a fait glisser le parti vers la droite pure et dure", dit à l'AFP le politique Ilias Nicolacopoulos, relevant que ce mouvement est peu perçu dans les cercles européens qui ne veulent voir que l'europhilie de M. Samaras.

et la droite extrême

Des militants de l'Aube dorée célèbrent leur succès électoral de mai (photo AFP)
Des militants de l'Aube dorée célèbrent leur succès électoral de mai (photo AFP)
Le champ politique, avec la crise et l'austérité, est tiraillé vers les extrêmes. A la droite de l'extrême-droite, un parti néonazi "Chryssi Avghi", l'Aube dorée, s'est arrogé 21 députés, avec près de 7% des votes lors du scrutin inconclusif du 6 mai.
"L'heure de la peur a sonné", avait alors clamé Chryssi Avghi. Ses nervis traduisent en pratique par le tabassage d'immigrés. Près de la moitié des policiers auraient voté pour lui, selon l'hebdodamaire de centre-gauche To Vima.
Mais la violence de Chryssi Avghi, dont le porte-parole a agressé la semaine passée deux élues de gauche lors d'un débat télévisé, tend à masquer une droitisation générale d'une droite fragmentée en plusieurs formations.
"Ces discours antimusulmans, antisémites, xénophobes qui irriguent toute la société sont insupportables" déplore pour l'AFP Sabi Mionis, qui se souvient encore de ses bagarres d'étudiant juif avec les nostalgiques de la junte des colonels (1967-74).
La tentation de la ND de chasser sur les terres extrémistes a été illustrée par le patron de la campagne conservatrice dans le nord de la Grèce, Panagiotis Psomiadis.
L'ex-préfet de Salonique s'est prévalu dimanche d'une "fraternité" des partis de droite, citant même Chryssi Avghi selon ses adversaires, ce qu'il a imputé à un détournement de ses propos.


Le parlement “sortant“, élu en mai dernier


La prime convoitée

La prime de 50 députés, sur un total de 300, accordée par le système électoral grec au parti sorti en tête des urnes est au centre de la bataille législative du 17 juin, que droite conservatrice et gauche radicale du Syriza abordent au coude à coude. En l'absence prévue de majorité absolue, ce bonus sera déterminant pour que le premier parti puisse conclure en position de force les alliances gouvernementales qui s'imposeront.
Selon les derniers sondages, ce système pourrait bénéficier au parti conservateur Nouvelle-Démocratie (ND), crédité d'une avance très réduite sur le Syriza. Il ne permettrait toutefois à aucune de ces deux formations d'atteindre la majorité absolue des 151 sièges, pour lequel le seuil électoral s'établit autour de 38% des voix.
Garantir au premier parti la capacité de gouverner était pourtant la raison d'être de cette mesure caractérisant le système électoral grec, dit à la "proportionnelle renforcée".
Mais le système bipolaire cimenté pendant des années par cette prime au vainqueur, faisant alterner au pouvoir la ND et le socialiste Pasok, a volé en éclats aux dernières législatives du 6 mai, marquées par un bond spectaculaire du vote-sanction contre l'austérité et ses artisans.
Si elle a remporté ce scrutin, la ND a chuté à 18,8% des voix, ce qui ne lui a permis de totaliser que 108 députés, pas assez pour partager de nouveau le pouvoir avec le Pasok, également laminé à 41 députés, parti avec lequel il gouvernait depuis novembre.
Propulsé à la deuxième place pour son rejet des diktats de l'UE et du FMI, mais avec seulement 52 députés, le Syriza a lui eu beau jeu de dénoncer une règle injuste. Mais le parti de gauche radicale espère désormais faire jouer ce système à son avantage lors des prochaines élections.
Si les électeurs le portaient en tête, ce parti devrait logiquement se tourner vers ses dissidents modérés du Dimar (Gauche démocratique) et le Pasok pour dépasser la barre des 151 députés.
Contrairement à la règle appliquée depuis le retour de la démocratie, en 1974, à la seule exception des législatives de 1985, les électeurs voteront par ailleurs cette fois pour des listes partisanes, sans départager leurs candidats en apposant une croix en face de leurs noms.
Cette réforme aurait de quoi satisfaire ceux qui réclament l'abolition du vote préférentiel, y voyant un des rouages du clientélisme politique local. Toutefois elle s'appliquera uniquement à ce scrutin afin de protéger les finances du personnel politique, qui risqueraient d'être plombées par deux campagnes personnelles successives.
Le parlement grec
Le parlement grec

L'Etat grec à court d'argent

La Grèce, où se tiendront dimanche des élections cruciales, dispose d'environ deux milliards d'euros dans ses coffres pour assurer le paiement des salaires de la fonction publique et des retraites jusqu'au 20 juillet, a affirmé mercredi le quotidien Kathimerini, sans citer ses sources. Le ministère grec des Finances n'avait pas démenti mercredi après-midi.
Outre Kathimerini, plusieurs médias grecs ont relayé mercredi cette information qui aurait fuité à l'issue d'une réunion mardi soir entre le ministre des Finances intérimaire Georges Zannias et le chef de la gauche Syriza Alexis Tsipras.
Le ministère des Finances a indiqué mardi dans un communiqué que les recettes publiques sur les cinq premiers mois de 2012 se sont élevées à 18,168 milliards d'euros, 666 millions d'euros moins que prévu dans le budget de l'Etat.