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Grecs et Turcs : et si finalement ils s'aimaient ?

Ennemis historiques, Grecs et Turcs ont vécu pendant des décennies à couteaux tirés. Mais depuis une dizaine d'années, Grecs et Turcs (re)découvrent que, finalement, ils se ressemblent plus qu'ils ne s'opposent. 
 

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Les préjugés ont la vie dure, et des pommes de discorde subsistent, entre les frères ennemis. Et pourtant, les liens commerciaux se renforcent de part et d'autres de la mer Egée, et les Grecs s'expatrient à Istanbul, tandis que leurs compatriotes se passionnent pour les séries télévisées turques... Retour sur une haine artificielle avec Mine Kirikkanat, écrivaine et éditorialiste au quotidien turc Cumhuriyet. 

Ere glaciaire

Au-delà de l’occupation du territoire grec par les Ottomans jusqu’au début du XXe siècle, le grand froid entre Grecs et Turcs remonte au partage de l’Empire ottoman aux termes du traité de Sèvres, en 1920. "Lorsque les armées anglaises et grecques ont débarqué à Izmir, les résidents grecs ont hissé le drapeau grec à leur fenêtre. Et cela, les Turcs ne leur ont jamais pardonné," explique Mine Kirikkanat, écrivaine et journaliste. Les troupes turques ont finalement repris la Thrace et la région d’Izmir, mais aux séquelles de cet épisode historique sont venus s'ajouter les échanges de populations décrétés par le traité de Lausanne : 1,6 million de Grecs ottomans ont dû quitter leurs villes et villages, et 385 000 musulmans de Grèce partir pour la Turquie. "C’était une déportation dont les populations, elles, ne le voulaient pas. La région d’Izmir pleure toujours ses Grecs. Et eux ont toujours regretté leur patrie – car toute l’Asie mineure était grecque avant l’arrivée des Turcs. Cette plaie ne s’est jamais refermée. Les Grecs, surtout, ont souffert, car ils sont de tradition sédentaire et qu'ils n’ont pas été bien accueillis en Grèce. Les Turcs, eux, sont plus habitués aux mouvements de population." 

Kayaköy et ses 3500 maisons en ruine, dans le sud-ouest de la Turquie - une ville fantôme abandonnée par ses habitants grecs dans les années 1920
Kayaköy et ses 3500 maisons en ruine, dans le sud-ouest de la Turquie - une ville fantôme abandonnée par ses habitants grecs dans les années 1920






"La haine entre Grecs et Turcs n’existe pas, ajoute Mine Kirikkanat, et n’a jamais existé. Ce sont les gouvernements, grecs comme turcs, et les nationalistes qui ont attisé les tensions historiques," explique Mine Kirikkanat. Aujourd’hui, plusieurs indices socio-économiques indiquent que la tendance s’inverse, et que les populations renouent avec une tradition commune.

Musique, littérature et art de vivre

Une rue de Büyükada, île des Princes, près d'Istanbul
Une rue de Büyükada, île des Princes, près d'Istanbul
Bien malin qui peut débrouiller la part du kebab turc dans le sandwich grec et inversement ! Au-delà de cet exemple un peu trivial, Grecs et Turcs partagent une culture méditerranéenne, des valeurs sociales et un même attachement aux liens familiaux - un terreau fertile au rapprochement.

Ils se retrouvent aussi dans le domaine culturel. En musique, l’héritage grec en Turquie est très présent, avec le rebetiko, une tradition musicale hybride née dans les milieux grecs déportés de Turquie dans les années 1920. Des compositeurs comme le Turc Zülfü Livanelli et le Grec Mikis Theodorakis ont toujours œuvré main dans la main pour la réconciliation gréco-turque.

En littérature, les grands écrivains turcs Yasar Kemal et Sait Faik, témoignent du quotidien des minorités et répercutent une vision positive du passé grec. Lauréat du prix Nobel de Littérature 2006, Orhan Pamuk revient, dans Istanbul, sur les émeutes contre les minorités des 6 et 7 septembre 1955... "Dans les milieux artistiques, je n'ai jamais entendu de Turcs dénigrer les Grecs. Au contraire, ils auraient plutôt de l'affection pour eux," constate Valérie Gay-Aksoy, traductrice d’Orhan Pamuk. 

Au large d’Istanbul, c’est encore l’héritage grec sur les îles des Princes, synonyme de raffinement et d’art de vivre, qui attire les citadins turcs d’aujourd’hui par milliers le week-end.

La diplomatie des tremblements de terre

Le séisme de Gölçük, en 1999 (photo : Institut de recherche géophysique turque)
Le séisme de Gölçük, en 1999 (photo : Institut de recherche géophysique turque)
En août 1999, un violent séisme ébranle la région d’Istanbul – bilan : plus de 17 000 morts, 10 000 disparus et des centaines de milliers sans abri. En Grèce, l'énorme élan de solidarité qui se manifeste instaure un nouveau climat entre les deux pays. Quelques semaines plus tard, les Turcs y font écho en exprimant leur sympathie avec les victimes du séisme d’Athènes. Dès lors, la normalisation des rapports gréco-turcs enclenchée par le Premier ministre turc Turgut özal lors de sa visite historique en 1988 à son homologue grec Andras Papandreou gagne les sociétés. Le processus connaît des hauts et des bas, au gré des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et des tensions frontalières, mais il est irrémédiablement en marche - en 2004, le Premier ministre grec Costas Caramanlis est même témoin au mariage de la fille de son homologue turc Recep Tayyip Erdogan.

Aujourd’hui, des obstacles subsistent, à la normalisation : la division de Chypre, la souveraineté sur les îles de la Mer Egée, le partage de l’espace aérien, le laxisme turc face aux centaines de clandestins qui, chaque jour, débarquent illégalement en Grèce par la Turquie. Mais les gouvernements dialoguent, les accrochages militaires ont cessé, les nationalismes s'enlisent et le rapprochement est ancré dans les mentalités de part et d’autre.

Des sociétés qui se découvrent

Paradoxalement, la crise grecque n’a fait que renforcer les liens avec le voisin turc. Les investissements turcs s'accélèrent au-delà de la mer Egée et les jeunes salariés grecs sont toujours plus nombreux à tenter leur chance à Istanbul. Dans le même temps, de nombreux Grecs ayant quitté la Turquie à la fin de la guerre d’indépendance, à la suite des événements de septembre 1955 ou après l’intervention turque à Chypre, choisissent de rentrer. Ils reprennent possession de leurs biens immobiliers et prennent un nouveau départ sur les rives du Bosphore.

De son côté, la Grèce s'est pris de passion pour la diversité et les contradictions d’une société qui lui ressemble : depuis 2004, les séries téléviées turques font un tabac auprès du public grec. Aujourd'hui, les télévisions de la République hellénique s’arrachent Yabanci Damat (le gendre étranger), Binbir Gece (mille et une nuits) ou Muhtesem Yuzyil (le siècle merveilleux) – une série historique sur l’empire ottoman à l'époque où il dominait les Balkans ! Les épisodes n'étant pas doublés, les fans finissent par intégrer un sabir turc inspiré de leurs séries cultes - hier encore, les plus farouches partisans de la détente n'y auraient pas cru.

Une minorité de nationalistes s’insurgent. Reste ces feuilletons séries lèvent le voile sur une Turquie qui n’est ni celle de la diaspora grecque, ni celles du tourisme. Les Grecs découvrent des gens proches d’eux qui, peu à peu, sortent de la case ‘ennemi’.

Bande annonce de la série turque Yabanci Damat (“Le gendre étranger“). Diffusée depuis deux ans sur une chaîne de télévision grecque, elle est entièrement sous-titrée, et non doublée.