Groenland : ruée sur les friches du Grand Nord

Le 24 juillet 2012, la Nasa annonçait un dégel sans précédent de la calotte glaciaire du Groenland : 97 % ont fondu cet été, à la suite d’un dégel record entre les 8 et 12 juillet 2012. Phénomène ponctuel ou symptôme du réchauffement climatique ? Il est trop tôt pour le dire. Toujours est-il que l’accessibilité aux immenses ressources naturelles et minières que recèlent les glaces du Groenland s’accélère, et que ces richesses suscitent toujours plus de convoitises.

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Tous les ors du monde

En rouge, les glaces fondues au Groenland entre le 8 juillet (gauche) et le 12 juillet 2012 (à droite) – Photo Nasa.
En rouge, les glaces fondues au Groenland entre le 8 juillet (gauche) et le 12 juillet 2012 (à droite) – Photo Nasa.
"Le plus intéressant dans les cartes, ce sont les espaces vides, car c'est là que cela va bouger," disait l’écrivain anglais Joseph Conrad. Or le Groenland, c’est quatre fois la France pour seulement 57 000 habitants. Une immensité de glace qui dissimule un véritable "hypermarché" des ressources naturelles dont dépend l’avenir de la planète. Damien Degeorges, spécialiste du Groenland et de l'Arctique, politologue rattaché à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) à Paris, explique : "Il y a l’or bleu, avec 10 % des réserves d’eau douce de la planète, l’or noir du pétrole et l’or vert que représentent les terres rares, ainsi qu'une foule d’autres minerais et un accès direct à l’océan Arctique." 

Des enjeux économiques mondiaux

Drapeau russe planté au fond de l'Arctique, le 2 août 2007
Drapeau russe planté au fond de l'Arctique, le 2 août 2007
Voici 5 ans presque jour pour jour, deux bathyscaphes russes descendaient à plus de 4 000 mètres de fond sous le pôle Nord pour y planter le drapeau russe. Un geste qui en dit long sur les enjeux cruciaux que représentent les ultimes friches de la planète. Voici des années que la Russie, les Etats-Unis, la Norvège, le Danemark et le Canada, riverains du Groenland, lorgnent sur ces ressources naturelles. Mais maintenant que la fonte de la calotte glaciaire raccourcit les routes maritimes, les pays d’Asie-Pacifique se réveillent, eux aussi, notamment le Japon, la Corée du Sud et la Chine, grands consommateurs de terres rares.



La diplomatie des ressources naturelles

Le président chinois Hu Jintao et son épouse avec la reine Margrethe du Danemark et le prince consort Henrik.
Le président chinois Hu Jintao et son épouse avec la reine Margrethe du Danemark et le prince consort Henrik.
"L’intérêt de la Chine pour le Groenland n’est pas nouveau, mais il s’est intensifié de façon frappante ces derniers temps," souligne Damien Degeorges. En 2011, Ove Karl Berthelsen, ministre groenlandais de l’Industrie et des Ressources naturelles se rendait en Chine, reçu par le vice-Premier ministre en personne. Puis le ministre chinois des Ressources naturelles retournait la politesse avec une visite au Groenland en 2012.
 
En juin 2012, le président Hu Jintao était le premier chef d’Etat chinois à se rendre en en visite officielle au Danemark. « Même si le potentiel des régions arctiques n’était pas à l’ordre du jour, beaucoup y ont vu indirectement un effet de l’intérêt chinois pour le Groenland. D’ailleurs la question de l'Arctiquea bel et bien été abordée, » explique Damien Degeorges.

Le fait est que les échanges commerciaux entre la Chine et le Danemark ont progressé de 22% au cours des dix dernières années, et l’on parle maintenant d’investissement chinois dans un projet d'extraction de minerai de fer au Groenland. Ce regain d’intérêt a attiré l'attention des pays riverains, notamment les Etats-Unis et l’Union européenne, qui n’entendent pas laisser la Chine monopoliser les gisements de terres rares de la planète.
 

Les terres rares, objets de toutes les convoitises

Jakob Edvard Kuupik Kleist, Premier ministre du Groenland – Photo Wikipedia.
Jakob Edvard Kuupik Kleist, Premier ministre du Groenland – Photo Wikipedia.
Depuis quelques mois, le Premier ministre groenlandais Kuupik Kleist est l’un des chefs d’Etat les plus courtisés au monde : en plus des représentants chinois, il a vu Hillary Clinton et José Manuel Barroso. Il a surtout vu Antonio Tajani, commissaire européen chargé de l'Industrie, avec qui il a signé un accord portant sur l'exploitation des terres rares. Objectif : éviter ce qui se passe aujourd’hui avec la Chine qui tente de restreindre l'accès à ses terres rares en mettant en oeuvre une politique de quotas que l'Union européenne et les Etats-Unis ont dénoncée à l'Organisation mondiale du Commerce.
 


Vers un Groenland indépendant ?

"Si le Groenland est ainsi courtisé, c’est parce que c’est le seul territoire de l’Arctique en mesure, demain, d’être indépendant," explique Damien Degeorges. En effet, le statut d’autonomie renforcée qu’il a acquis en 2009 est l’étape ultime avant l’indépendance qui lui permettra de gérer ses propres ressources. Le Danemark, pays totalement dénué de tradition impérialiste, ne s’y opposera pas, et ensuite ?

Le Groenland ne risque-t-il pas d’être un Etat faible face à ces enjeux énormes ? «Le Groenland devra savoir quelle indépendance il veut et prévoir une « assurance » pour l’avenir, pour ne pas être obligé d’agir dans l’urgence le jour où les problèmes se poseront, assure Damien Degeorges. Dans un premier temps, il sera indépendant économiquement. Mais que va-t-il se passer si un jour il a besoin d’argent ? Si l’Islande s’est sortie de la crise de 2008 – aussi avec l’aide de la Chine -  c’est parce qu’il y avait des ressources humaines derrière. »


Les défis de l’indépendance

Comment administrer un pays aussi vaste et aussi peu peuplé ? "Le véritable défi, c’est la dimension internationale dans l’éducation. Avec 57 000 habitants, l’élite est réduite. La vie politique est gérée par 44 personnes seulement : 9 ministres, 31 parlementaires et 4 maires, explique Damien Degeorges. Rien de plus facile pour une puissance extérieure que faire du lobbying et de s’imposer auprès des dirigeants groenlandais."

Comment gérer la défense de ce nouvel Etat sans armée ? Sous quelle tutelle militaire le placer ? "C’est un débat très sensible. Prenez l’uranium, par exemple. Le Groenland applique une tolérance zéro sur l’extraction d’éléments radioactifs. Or certains gisements de terres rares ne peuvent être exploités sans remettre en cause cette tolérance. Elle devra donc évoluer, ce n’est qu’une question de temps. Et l’uranium n’est pas une ressource anodine. Il implique tout de suite de grosses industries étatiques nucléaires," souligne Damien Degeorges.

Aujourd’hui c’est le Danemark qui sert de filet de sécurité au Groenland, mais demain ? "L’Union européenne, peut-être, mais rien n’est acquis, explique Damien Degeorges, car le Groenland a déjà quitté la CEE une fois, en 1985. Mais avec la nouvelle génération, affranchie des souvenirs délicats de cette période, l’intégration d’un Groenland indépendant à l’UE est possible."
 

Une mine en exploitation, cinq autres ouvertes en 2012/2013, 120 sites en cours d'exploration
Bureau of minerals and petroleum du Groenland
Bureau of minerals and petroleum du Groenland

Province autonome du Danemark

Le Groenland n'est plus une colonie depuis 1953. L'île arctique est devenue une province autonome du Danemark.

En 2009, suite à un référendum consultatif, les Groelandais accèdent à une autonomie renforcée en obtenant de la couronne danoise 32 nouveaux domaines de compétences dont la police et la justice. La monnaie, la défense et la politique étrangère relative à ces aspects restent toutefois sous le contrôle danois.

Bien qu'appartenant géographiquement au continent nord américain, le Groenland est rattaché à l'Union européenne. Depuis 1985, elle n'est plus membre de l'UE mais dispose d'un statut particulier en tant que territoire d’Outre-Mer de l’Union européenne. Le Groenland a notamment signé des accords en matière de pêche avec l'UE et bénéficie de la libre circulation des Européens au sens de la convention de Schengen. 

La recherche polaire : un ticket d’entrée

Damien Degeorges
Le Groenland est un laboratoire du climat qui accueille les plus grands émetteurs de CO2 du monde, notamment les Américains. En effet, c’est dans les régions polaires qu’on obtient les meilleures données pour faire des projections sur le changement climatique, notamment sur le niveau des mers. Les Chinois, eux aussi, jouent cette carte pour mettre un pied dans la place. Depuis leurs bases scientifiques du Svalbard, ils tâtent le terrain en Groenland. En montrant qu’ils s’intéressent à des domaines plus nobles et moins mercantiles, ils deviennent plus fréquentables. 

Les terres rares

Les 17 métaux que l’on appelle terres rares sont indispensables à la fabrication de voitures électriques, éoliennes et produits high tech, comme les écrans plats ou les lecteurs MP3. Actuellement, la Chine fournit 97% des besoins mondiaux et dispose de 35% des réserves accessibles de terres rares. Elle tente aujourd’hui de réduire ses quotas d'exportation pour faire pression sur les prix, inciter les entreprises à s'établir sur son territoire et anticiper une pénurie dans l’avenir. Une stratégie dénoncée par les Etats-Unis, l'Union européenne le Japon auprès de l'OMC, qui a constitué un groupe spécial sur la question.