Haïti : cinq ans déjà, de séisme en secousses

Port-au-Prince, plusieurs mois après le séisme (photo Pascal Priestley)
Port-au-Prince, plusieurs mois après le séisme (photo Pascal Priestley)

Cinq ans après le séisme historique qui a entièrement dévasté sa capitale et détruit sa maigre économie, Haïti loin des promesses flamboyantes de reconstruction « en mieux » alors formulées, continue de panser au jour le jour ses innombrables plaies. Elles sont aussi politiques.

dans

Tristes bougies


12 janvier 2010 peu avant 17 heures, dans la petite bourgade de Thomonde, à une centaine de kilomètres de Port au Prince. Guillaume Gouet, journaliste-cameraman, et moi-même achevons pour TV5monde un reportage sur la thématique du développement en Haïti lorsque, au milieu de l’interview d’une autorité locale, la terre se dérobe durant trente-cinq secondes sous nos pieds.

Nous comprenons, bien sûr, qu'il s'agit d'un tremblement de terre mais rien ne nous laisse deviner sa gravité. Nous nous trouvons éloigné de l'épicentre, dans un environnement rural de maisons de bois. Les dommages y sont faibles, presque personne n'est blessé.

Toutes les communications se trouvant subitement coupées, ce n'est que dans la nuit que nous parviennent les échos assourdis mais alarmants de la capitale. Ils sont loin, pourtant, d'une réalité que nous découvrons au petit matin, au terme d'une approche difficile entre les ruines et les corps, dans un étrange silence que nous n'osons briser, hébétés de découvrir rasée et jonchée de morts la ville que nous avions quittée bourdonnante quelques jours plus tôt.

Historique

Port au Prince, au lendemain du séisme (photo Pascal Priestley)
Port au Prince, au lendemain du séisme (photo Pascal Priestley)

La suite est connue, et l'horreur dûment chiffrée. Le séisme qui a frappé Haïti ce jour-là restera comme l'une des grandes catastrophes de l'histoire. 200 000 à 300 000 personnes y ont perdu la vie. Bien des milliers d’autres en sont restées blessées, handicapées, à jamais traumatisées. 300 000 bâtiments ont été détruits, laissant sans-abri près de deux millions de survivants. Des études évalueront à plus de 6 milliards d'euros et 120 % du PIB les dégâts matériels. Elles ne rendent pas compte du désastre humain d'une société durablement brisée.

Passé les premiers secours étrangers si longs, trouvions-nous, à venir, et l'irruption médiatique précédant une tornade humanitaire souvent déphasée vint le temps des résolutions. Pressée par une opinion publique justement émue des souffrances et de la fameuse « résilience » (le mot connut un grand succès) des Haïtiens, la communauté internationale promettait au petit pays frappés par le malheur son indéfectible solidarité, consistant notamment en une aide trébuchante de 10 milliards d'euros (abandons de créances inclus). Port-au-Prince serait reconstruite, « en mieux », disait l’envoyé spécial américain, l’ancien président Bill Clinton. Moins touchée que les habitants des bas quartiers mais ébranlée quand même, la classe possédante - qui est aussi, en Haïti, la classe politique - laissait entendre à qui voulait la croire que rien ne serait plus comme avant.

Ce n'est évidemment pas ce qui s'est produit, même s'il serait exagéré de dire que rien n'a changé en cinq ans. « Les progrès sont visibles », estime l'envoyée spéciale de la Banque Mondiale Barton-Dock, selon laquelle « Haïti a réussi à réduire l'extrême pauvreté de 31 % à 24 % entre 2000 et 2012 ». Si peu de bâtiments sont reconstruits, les gravats du séisme ont été, pour l'essentiel au moins, évacués d'un centre-ville dont les pelouses ne sont plus hérissées de tentes. L'immense majorité des sans-abri semblent, parfois au terme de plusieurs années d'attente, relogés. De plus d'un million dans l'année suivant le séisme, leur nombre est aujourd’hui devenu inférieur à 100 000. Statistiquement flatteur, les chiffres masquent pourtant des réalités plus complexes, contrastées et souvent moins glorieuses.

Précaires

sinistrés six mos après le séisme (photo Pascal Priestley)
sinistrés six mos après le séisme (photo Pascal Priestley)

Amnesty international évalue à 85 000 le nombre de personnes encore non-relogées (22 000 foyers), réparties en 123 camps. Dans ces derniers, la situation demeure particulièrement difficile. « Un tiers des habitants de ces camps n'ont pas accès à des latrines », observent ses rapporteurs. On y compte en moyenne un sanitaire pour 82 personnes. Dans le même document, l'organisation humanitaire dénonce de graves exactions accompagnant la résorption des camps. « Plus de 60 000 personnes ont été expulsées de force de leurs abris dans des camps de fortune depuis 2010. La grande majorité d'entre elles ne se sont vues proposer aucun autre endroit pour se réinstaller, et sont retombées dans la pauvreté et l'insécurité ».

Dans l'immense nouveau quartier informel de Canaan, au nord de la capitale – que nous avions vu naître ex-nihilo dans les mois suivant le séisme et qui compte maintenant près de 300 000 habitants pour la plupart dépourvus de titres de propriété - des centaines de familles ont été chassées depuis près d'un an alors qu'elles avaient déjà subi un premier déplacement forcé. « Dans certains cas, la police a utilisé des grenades lacrymogènes et tiré en l'air à balles réelles lors des expulsions. Dans d'autres cas, des groupes armés de machettes et de bâtons ont fait irruption dans les camps pour les démanteler », indique le rapport. Moins de 20 % des solutions de logements proposées peuvent être considérées comme durables ou à long terme, selon Amnesty, qui déplore un abandon significatif : « Après le seïsme, il semblait exister une ambition commune de s'attaquer enfin sérieusement au problème du logement en Haïti de façon durable et exhaustive. Ce rêve semble avoir été oublié depuis longtemps ».

Eldorado humanitaire

Réfugiés à Canaan en décembre 2010
Réfugiés à Canaan en décembre 2010

Pour d'autres, pourtant, Haïti est un Eldorado. Après un lent démarrage, la majeure partie des sommes promises en 2010 ont été aujourd'hui déboursées, pour le plus grand profit, en particulier, des entreprises américaines opératrices de la "reconstruction". Une grande part des aides internationales au relogement ont été dépensées dans la construction de 114 000 « T-shelters », abris provisoires conçus pour durer de trois à cinq ans. En réalité, beaucoup d'entre eux sont déjà dégradés alors même qu'ils ont coûté deux à trois fois plus cher que prévu, comme l'a reconnu l'USAID .

Des programmes de logements sociaux annoncés à grand bruit n'ont jamais vu le jour ou ont échoué piteusement, tels « Zorange » pourtant parrainé par Bill Clinton, ou celui de Morne-à-Cabrit, soutenu par la très active coopération vénézuélienne et délaissé fautes d'infrastructures. Ailleurs, les aides au relogement, de l'ordre de 400 euros pour un an, ne permettent pas de faire face aux dépenses exigées sur le marché libre. Le revenu quotidien moyen par habitant ne dépasse pas 2 euros par jour tandis que le taux de chômage reste, dans la capitale, proche de 40 %.

Drogue dont Haïti peut aujourd'hui difficilement se passer, l'aide décousue de milliers d'organisations internationales, gouvernementales ou non, contribue, en dépit de la bonne foi majoritaire de ses contributeurs et volontaires, à la maintenir dans un état de dépendance problématique et politiquement sensible, au point de faire l'objet, dans sa société, d'un rejet grandissant. Importée très probablement par le contingent népalais des Nations-Unies supposé assurer sa sécurité(2), l'improbable épidémie de choléra apporte au pays dévasté une calamité et une cause inédite de mortalité (8000 décès depuis son début en 2010) dont il se serait volontiers passé.

Tièdes

Campagne publicitaire touristique pour Haïti en 2014
Campagne publicitaire touristique pour Haïti en 2014

En dépit de campagnes de communication soutenues, l'empathie affichée de toute part après le séisme n'a, pour sa part, gagné ni l’adhésion des tour-opérateurs(2) ni celle des portefeuilles des investisseurs refroidis par la récurrence un peu surréaliste de l'instabilité politique du pays. Élu fin 2010 dans la violence et la promesse de lendemains qui chantent, l'actuel président Michel Martelly fait aujourd'hui l'objet d'une contestation de la rue de plus en plus virulente.

Arrachée en ce 12 janvier anniversaire sous la pression des bailleurs de fonds tutélaires, l’annonce de nouvelles élections avant la fin de l'année ne suffira pas forcément à la calmer, tant est grande l'impatience d'une population épuisée mais toujours debout.





Des malades ont porté plainte auprès d'un tribunal new-yorkais dans l'espoir de toucher des dommages et intérêts, mais l'ONU fait valoir son droit à l'immunité, garanti par l'un de ses traités fondamentaux. Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a néanmoins reconnu une «responsabilité morale» de son organisation - See more at: http://www.lematin.ma/journal/2015/cinq-ans-apres-le-seisme-de-haiti_le-...
(1) Des malades ont porté plainte auprès d'un tribunal new-yorkais dans l'espoir de toucher des dommages et intérêts. L'ONU fait valoir son droit à l'immunité, garanti par l'un de ses traités fondamentaux. Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a néanmoins reconnu une «responsabilité morale» de son organisation.

(2) Malgré une croissance respectable (+21%) de la fréquentation touristique en 2014, 360 000 touristes de janvier à septembre.
Des malades ont porté plainte auprès d'un tribunal new-yorkais dans l'espoir de toucher des dommages et intérêts, mais l'ONU fait valoir son droit à l'immunité, garanti par l'un de ses traités fondamentaux. Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a néanmoins reconnu une «responsabilité morale» de son organisation - See more at: http://www.lematin.ma/journal/2015/cinq-ans-apres-le-seisme-de-haiti_le-...
Des malades ont porté plainte auprès d'un tribunal new-yorkais dans l'espoir de toucher des dommages et intérêts, mais l'ONU fait valoir son droit à l'immunité, garanti par l'un de ses traités fondamentaux. Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a néanmoins reconnu une «responsabilité morale» de son organisation - See more at: http://www.lematin.ma/journal/2015/cinq-ans-apres-le-seisme-de-haiti_le-...

Archives de TV5monde


Cinq ans après le séisme, Haïti honore les victimes et tente de se reconstruire

par Clarens Renois (AFP)

12.01.2015

Les Haïtiens rendaient hommage lundi aux milliers de victimes du séisme dévastateur de 2010 qui a ravagé le pays le plus pauvre du continent américain, plongé dans une grave crise politique.

Le gouvernement haïtien a décrété la journée du 12 janvier "journée de réflexion et de commémoration", et les drapeaux ont été mis en berne en signe de deuil.

Le président Michel Martelly a rendu hommage aux victimes lors d'une cérémonie officielle à la place Saint-Christophe, dans le nord de Port-au-Prince, où la plupart des morts ont été ensevelis dans des fosses communes.

"J'ai une pensée spéciale pour les secouristes haïtiens et les volontaires internationaux qui ont aidé à sauver des vies lors de la catastrophe", a dit M. Martelly, sur un ton grave.

Dans les rues de la capitale, l'activité tournait au ralenti.

Dans les ruines de la cathédrale de Port-au-Prince, détruite lors du séisme, quelques fidèles ont déposé des gerbes de fleurs en mémoire des disparus.

"Je demande à Dieu d'éviter de nouvelles catastrophes au pays", a murmuré Katia George tenant un bouquet de fleurs pour sa cousine emportée par le séisme.

Dès dimanche, les Haïtiens se sont rendus en nombre dans les églises, les temples et les loges.

"La vie n'a pas beaucoup changé. La classe moyenne s'est appauvrie. Les familles sont traumatisées et désorganisées. De nouveaux bidonvilles ont été érigés", renchérit Jean Verdy, un militant politique.

Ce n'est pas l'avis de Mary Barton-Dock, envoyée spéciale de la Banque mondiale en Haïti. Elle estime que "malgré les remous politiques actuels, Haïti a réussi à réduire l'extrême pauvreté de 31% à 24% entre 2000 et 2012".

Des Haïtiens se réjouissent de voir moins de tentes dans la capitale même s'ils souhaitent voir plus de projets de reconstruction.

- "Il manque de tout" -

A Canaan, un quartier érigé à la sortie nord de la capitale juste après le séisme, près de 300.000 personnes vivent dans des conditions difficiles, parfois sans eau courante et sans électricité.

"Nous sommes ici dans un grand camp, pas dans un village, car il manque de tout", explique Jean Vincent, 76 ans, qui vit dans une cahute en plastique.

Malgré les services fournis par des ONG de moins en moins visibles, les résidents des camps regrettent l'absence de l'Etat.

"Haïti reste le pays avec la plus grande inégalité des revenus dans la région Amérique Latine et Caraïbes. La faible gouvernance continue à entraver les progrès dans la prestation des services essentiels, tel que l'électricité", admet la représentante de la Banque mondiale.

Les efforts de reconstruction sont d'autant plus difficiles à mener que le pays est plongé dans une grave crise politique.

Mais à quelques heures des commémorations, le président haïtien Michel Martelly et une vingtaine de dirigeants politiques ont réussi à signer un accord prévoyant la tenue d'élections avant la fin 2015, jugé "bienvenu" par l'Union européenne.