Haïti : en attendant la reconstruction ...

Déblaiement à Port au Prince. Deux ans après le séisme, moins de la moitié des gravats a été enlevée. (photo Pascal Priestley)
Déblaiement à Port au Prince. Deux ans après le séisme, moins de la moitié des gravats a été enlevée. (photo Pascal Priestley)

Deux ans après l'un des séismes les plus dévastateurs de l'histoire, les décombres ont été partiellement retirées des rues de Port-au-Prince mais plus de 500.000 sinistrés vivent encore dans des camps et tout reste à faire.

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Les dilemmes du relogement des sinistrés

Deux matelas usés posés à même le sol et des sacs plastiques pour ranger les quelques vêtements : Marie-Myriam Saint-Louis vit dans une précarité extrême. Depuis le séisme du 12 janvier 2010, cette jeune femme de 28 ans loge avec ses quatre enfants sur le Champ de Mars, la plus grande place de Port-au-Prince, où se trouve le palais présidentiel toujours en ruine.

Les premiers réfugiés du Champ de Mars, au lendemain du séisme (photo Pascal Priestley)
Les premiers réfugiés du Champ de Mars, au lendemain du séisme (photo Pascal Priestley)
« Deux ans à vivre ainsi, je n’ose même pas y croire, » déplore-t-elle. « Après la catastrophe, je pensais qu’on allait rapidement nous aider à nous reloger, Mais rien n’a changé et si ça continue, on sera encore là l’an prochain, à vivre comme des bêtes. » Le tremblement de terre a détruit le domicile qu’elle louait ainsi que son petit commerce de couture. Elle s’est donc réfugiée sur la place publique et, au fil des mois, elle s’est confectionnée un abri sommaire avec des bâches plastiques. Quelques mètres carrés sans aucune intimité car plus de 5000 familles survivent toujours sur le Champ de Mars.

«  Nous sommes à la merci de voleurs qui refusent l’idée que l’on puisse posséder un minimum. » Devant son abri de fortune, Marie-Myriam s’est mis à vendre des sodas pour récolter suffisamment d’argent pour pouvoir nourrir ses enfants. Par deux fois, elle s’est fait voler son maigre pécule. « Cette pression me fatigue. Nous ne sommes jamais en sécurité. »

La majorité des personnes installées sur l’immense place sont des femmes et des enfants, une population très vulnérable. « Je ne vis pas bien du tout ici, confie Makilè Joseph. L’adolescente de 12 ans raconte sans ciller l’agression sexuelle dont elle a failli être victime. « Une nuit, un homme est entré dans ma tente. Quand j’ai senti sa main sur moi, j’ai appelé à l’aide, j’ai hurlé car il voulait me violer. » Après le séisme, elle a vécu un temps chez une de ses tantes mais, n’ayant plus les moyens de l’héberger, sa famille lui a demandé de partir. Depuis, Makilé vit sous la protection de ses voisines d’infortune mais toujours la peur au ventre. « Le soir, on ne peut pas profiter du vent frais. Après 17h, tout le monde rentre sous les tentes, même s’il fait chaud, car on ne veut pas être victime des voleurs et des vagabonds. »

La catastrophe du 12 janvier 2010 a plongé Haïti dans une crise humanitaire sans précédent. Le nombre de personnes décédées reste inconnu (les estimations de l’ONU évoquent 250 000 victimes, certains parlent de 300 000 morts), un million et demi d’Haïtiens au logement détruit ont été contraints de vivre dans des camps informels. L’État, en proie à d’importantes difficultés ces dernières décennies, n’a pu répondre à l’urgence et cette lenteur dans la mise en place d’une aide aux sinistrés explique l’état critique de la situation actuelle.

Insalubrité et insécurité

Financés par la communauté internationale, les abris temporaires (durée de vie entre 5 et 15ans) parasismiques et paracycloniques ont permis a de nombreuses familles de quitter les camps.
Financés par la communauté internationale, les abris temporaires (durée de vie entre 5 et 15ans) parasismiques et paracycloniques ont permis a de nombreuses familles de quitter les camps.

Les organisations internationales qui soutiennent et financent la reconstruction dénoncent les critiques de ceux qui pensent que rien n’a été réalisé en deux ans. « Aujourd’hui, 520 000 Haïtiens sont toujours dans des camps. Cela représente beaucoup de personnes vivant dans des conditions précaires, » reconnaît Nigel Fisher, « mais cela veut aussi dire que 65% des déplacés vivent désormais dans de meilleurs logements : des abris temporaires ou des maisons réparées. » Le coordonnateur pour l’ONU de l’action humanitaire en Haïti se veut optimiste : « les défis auxquels fait face Haïti sont énormes mais si le verre demeure vide à 90%, il est aussi à 10 % plein. Reconnaissons donc la réalité. »
Les sinistrés ont quitté les camps le plus souvent d’eux-mêmes car ils ne pouvaient plus supporter l’insécurité et l’insalubrité. Grâce à la solidarité familiale, ils ont pu réhabiliter leur logement ou louer une nouvelle habitation. Mais les expulsions orchestrées par les propriétaires fonciers ont aussi été nombreuses. Enfin avec l’aide de la communauté internationale, le projet 16/6 (qui projette d’évacuer 16 camps en réhabilitant 6 quartiers de la capitale) a été lancé en juillet par le nouveau président Michel Martelly. Déjà deux places publiques au sud-est de l’agglomération métropolitaine ont été vidées grâce à un soutien financier et logistique pour le relogement des familles qui s’y trouvaient.

Campements au Champ de Mars
Campements au Champ de Mars
Mais la problématique du champ de Mars est plus complexe en raison du nombre de sinistrés concernés (environ 25 000 personnes).

L’organisation internationale des migrations (OIM) a y entamé le processus d’aide au relogement depuis plusieurs mois : « Les attentes des sinistrés étaient grandes, notre action a été lente à se mettre en place mais tout s’est déroulé dans le calme, » affirme avec confiance Leonard Doyle de l’OIM. « Le recensement des personnes vient de s’achever : nous savons qui sont ces familles qui vivent sur la place. Les plans de relogement vont être annoncés prochainement et d’ici six mois, le Champ de Mars redeviendra la place publique qu’elle était avant le séisme. »

Un ton encourageant que ne partagent ni les sinistrés, prudents devant les promesses qu’on leur fait, ni certains membres de la société civile haïtienne. John Calonges connaît bien la réalité du Champ de Mars. Ce docteur de 33 ans travaille au quotidien sur la place dans une structure dédiée aux populations pauvres. « Un recensement ? Mais les organisations internationales n’ont aucune idée de qui vit vraiment au Champ de Mars. Car tous les gens que l’on voit en journée sur la place n’ont pas nécessairement perdu leur logement lors du séisme : il y a des tentes « fantômes » où jamais personne ne passe la nuit, » dénonce t-il, en sachant le problème insoluble. « Il faudrait faire un état des lieux en pleine nuit, mais avec les règles de sécurité que s’imposent les expatriés (qui travaillent pour les organisations ayant les moyens de faire un recensement), ils ne peuvent pas passer à 2h du matin. Aussi donner de l’argent à une famille pour qu’elle se reloge, cela ne règle rien : c’est de l’emploi dont le pays à besoin. Sans travail, on restera dans l’assistanat. »

Trop de promesses déçues

L'élection de Michel Martelly à la Présidence de la République avait, en mars 2011, suscité beaucoup d'espoirs (photo Pascal Priestley)
L'élection de Michel Martelly à la Présidence de la République avait, en mars 2011, suscité beaucoup d'espoirs (photo Pascal Priestley)

Renforcer le tissu économique, inciter les entreprises étrangères à investir en Haïti est une des priorités du président Martelly. L’ouverture prochaine d’un parc industriel dans le nord du pays pourrait sur 2 ans créer de plus de 20 000 emplois. Une esquisse d’essor économique face auquel beaucoup restent néanmoins prudents : avant le séisme, les précédents projets de zones franches n’ont pas abouti aux miracles annoncés. Et les richesses étant possédés par une infime minorité, beaucoup sont sceptiques quant à l’ouverture réelle des marchés.

John Calonges ne mâche pas ses mots et ose dire tout haut cette vérité connue de tous. « Ces quelques familles très aisées qui s'enrichissent à chaque crise, quel est leur intérêt au plus grand développement? Depuis longtemps, ils ont cessé d'aimer le pays, ils s'aiment eux-même. La plupart envoient leurs enfants à l'étranger : ils se fichent pas mal du sort du reste de la population. » Ce médecin connait le rôle vital, indispensable pour Haïti de l’aide internationale mais il sait également tout l’intérêt qu’ont certains à ce que les difficultés du pays perdurent. « La majorité pauvre est prise sous le feu croisé de la mafia locale via cette infime minorité qui possède l'argent, et la mafia internationale au premier rang de laquelle les ONG. Ces gens-là ont intérêt à ce que la misère perdure, parce que ça rapporte. La misère est un gros marché. »


L'auteur

Journaliste et photographe, Amélie Baron vit en Haïti depuis septembre 2009. Elle a vécu et couvert le séisme de janvier 2010. Collaboratrice, notamment, de Radio France International et TV5monde. Auteur, avec l'écrivain Lyonel Trouillot du livre de photos "Haïti, le dur devoir d'exister" (éditions Mémoire d'encrier).

Janvier 2012

Seule la moitié des débris du séisme ont été évacués et les chantiers de reconstruction sont encore rares. L’enceinte de la cathédrale de Port-au-Prince a été nettoyé des décombres mais les murs fissurés menacent toujours de s’effondrer. (photo Amélie Baron)
Seule la moitié des débris du séisme ont été évacués et les chantiers de reconstruction sont encore rares. L’enceinte de la cathédrale de Port-au-Prince a été nettoyé des décombres mais les murs fissurés menacent toujours de s’effondrer. (photo Amélie Baron)

Son mandat renouvelé en octobre pour une 8e année en Haïti, la MINUSTAH (force des Nations-Unies) est décriée dans le pays par sa population qui accuse ces forces internationales d’être responsable de l’apparition du choléra en Haïti (plus de 6000 morts depuis octobre 2010). Parce qu’ils assurent le maintien de la sécurité, les casques bleus sont toute fois appréciés des sinistrés et des habitants des bidonvilles.  (photo Amélie Baron)
Son mandat renouvelé en octobre pour une 8e année en Haïti, la MINUSTAH (force des Nations-Unies) est décriée dans le pays par sa population qui accuse ces forces internationales d’être responsable de l’apparition du choléra en Haïti (plus de 6000 morts depuis octobre 2010). Parce qu’ils assurent le maintien de la sécurité, les casques bleus sont toute fois appréciés des sinistrés et des habitants des bidonvilles. (photo Amélie Baron)