Homosexualité : le monde sportif français peut-il accepter un Jason Collins ?

Le joueur de basket-ball américain Jason Collins vient de révéler son homosexualité par voie de presse : des soutiens à son égard se multiplient à tous les niveaux, jusqu'au président des Etats-Unis. En France, après des mois de débats houleux sur le mariage gay et de recrudescence des actes homophobes, pourrait-on envisager un "coming-out" équivalent dans le monde du football de première division ?

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Le “coming out“ de Jason Collins

Le “coming out“ de Jason Collins



Jason Collins est le premier athlète américain en activité dans un sport collectif majeur à oser dévoiler son homosexualité. Son "coming-out" fera date mais il n'est pas certain qu'il changera profondément les mentalités. L'essayiste spécialiste du sport, Marc Perelman analyse le tabou de l'homosexualité inhérent aux sports collectifs et particulièrement celui présent dans le football français.

Marc Perelman : “L'homosexualité est considérée comme une féminisation, et donc une faiblesse. Le sport ne peut pas supporter ça.“

01.05.2013Propos recueillis par Pascal Hérard
Pourquoi les sports masculins d'équipe sont-il autant hostiles aux homosexuels dans leurs rangs ?

Les équipes masculines, oui, parce que pour les équipes féminines on ne connaît pas grand chose. Cela fait réfléchir sur la question du collectif sportif. Je pense que le problème principal c'est cette question de la non-mixité. Le sport de compétition de haut niveau s'organise sur un ordre de différenciation des genres. C'est un point non-négligeable qui contredit une des valeurs centrales du sport qui est l'égalité. D'emblée, le sport de compétition est une organisation discriminante où les sexes sont séparés.

Ce qui veut dire que par cette séparation des sexes dans le sport, il y aurait une crainte de l'homosexualité, par la trop grande promiscuité ?

Il y a quelque chose qui se joue autour de la sexualité, parce que le sport a à voir avec la sexualité : dans la façon dont le corps est pris, est mis en mouvement, dont on organise la pratique sportive. Le sport est très lié à la sexualité. Le tout est de savoir si le sport de compétition de haut niveau s'organise pour que la sexualité soit épanouie, libératrice, émancipatrice, etc, ou non. Je pense que si le sport était organisé sur la mixité on verrait d'autres choses. Peut-être qu'avec la mixité les problèmes de sexualités tabou ne surgiraient-ils pas ? L'homosexualité est encore un tabou dans le sport.

Pourtant, dans le foot par exemple, les joueurs ont de nombreux comportements quasi sexuels, quand un but est marqué : il s'embrassent, se roulent par terre, etc… ?

Il y a dans la pratique de la compétition sportive, surtout dans le football, des attitudes de connivences assimilables à des attitudes sexuelles : ils s'embrassent, se tapent sur les fesses, se sautent dessus, se roulent par terre, se mettent les uns sur les autres, s'étreignent. Il y a comme une sorte d'érotisme, de sexualisation du jeu. Mais je pense que cet érotisme là est une sorte d'érotisme au stade pré-génital, comme aurait dit Freud. Cette sexualité dérive vers une forme d'homosexualité, mais une homosexualité qui est elle-même refoulée.

Ces actes érotiques sur le terrain sont interprétés comme des actes virils : David Ginola interrogé il y a peu sur les homosexuels, parlait de "côté obscur de la force" à propos de l'homosexualité et jurait qu'il n'avait jamais vu ni "homosexuels" ni "comportements" pouvant y faire penser au sein du football français…

Ce qui est mis en avant dans le sport, c'est l'aspect viril. Ce qui fait que c'est principalement le sport masculin qui est reconnu. Le sport féminin est relégué au second plan. Il y a un fondement historique à cet aspect des choses, issu de la tradition. D'ailleurs Coubertin [l'inventeur des JO modernes, ndlr ]refusait la présence des femmes, et il s'est fait virer du CIO principalement sur cette question des femmes. Il y a au départ de la compétition moderne, l'idée que le sport est avant tout une histoire de mecs, de muscles, de virilité, de puissance, de force…

L'homosexualité serait donc assimilée à une faiblesse ?

Oui, bien sûr, mais pourtant on peut-être homosexuel et violent, et le football est un sport violent ! C'est simplement une vision établie et figée de l'homosexualité.

Le sport est pourtant censé porter des valeurs de tolérance, d'ouverture aux autres, et dans le cas de l'homosexualité, ce n'est pas le cas. Le coming-out de Jason Collins préfigurerait-il une nouvelle tendance qui pourrait toucher aussi la France et son sport fétiche, le football ?

Il faut voir que ceux qui "avouent", c'est en général en fin de carrière. Jason Collins est en activité, mais il a 34 ans. Déclarer son homosexualité en début de carrière, c'est un préjudice immédiat par rapport à la compétition. Le milieu du sport est éminemment conservateur. Les blagues démarrent dès les vestiaires : vous êtes une gonzesse, vous avez un petit zizi, etc… L'idéal de la compétition est de l'ordre de la virilité et de l'anti-homosexualité.

La Une du National Post canadien et plutôt conservateur au lendemain des “révélations“ de Jason Collins : “Sexe et sport : les règles du jeu changent“
La Une du National Post canadien et plutôt conservateur au lendemain des “révélations“ de Jason Collins : “Sexe et sport : les règles du jeu changent“
La France est un pays particulier vis-à-vis de l'homosexualité masculine dans le sport, nous sommes plus homophobe ?

Non, pas particulièrement, et il y a des efforts de faits. Le club Paris foot gay est un bon exemple. Je les ai déjà croisés et ils m'ont raconté que c'est très violent : ils sont traités de pédales, de gonzesses, etc…

Des statistiques établissent qu'un homme sur 20 (voire 1 sur 10) serait homosexuel, il est donc certain que les équipes de football françaises ont en leur sein des joueurs homosexuels : que se passerait-il au niveau du public, des politiques, des sportifs, si ils se révélaient, comme Jason Collins l'a fait aux Etats-Unis ?

Difficile à dire. Je pense qu'on soulève progressivement ce tabou, et il me semble que ce sont les femmes qui ont entamé ce processus, dans le tennis, il y a déjà 25 ou 30 ans. Mais je pense que la chape de plomb est bien présente. Parce que le sport de compétition  ne peut être intrinsèquement que contre l'homosexualité. L'homosexualité est considérée comme une féminisation, et donc une faiblesse. Le sport ne peut pas supporter ça. Il y  a donc là une forme de contradiction interne à ce niveau.

Marc Perelman

Marc Perelman est né en 1953 : architecte de formation, maître de conférences à l'Université de Lille 1, professeur d'esthétique à l'Université Paris X-Nanterre, il est aussi fondateur des Editions de la Passion. (Blog de Marc Perelman)

Ses ouvrages critiques à l'égard du sport : Le stade barbare. La fureur du spectacle sportif (Mille et une nuit, 1998) ; Le livre noir des JO de Pékin. Pourquoi il faut boycotter les jeux de la honte (avec Fabien Ollier, City Editions, 2008) ; L'Ère des stades, Genèse et structure d'un espace historique - psychologie de masse et spectacle total, (Gollion, Infolio éditions, 2010) ainsi que Le football, une peste émotionnelle, La barbarie des stades, (Avec Jean-Marie Brohm, Gallimard, collection folio actuel, 2006).