Hossein Derakhshan, journaliste-blogueur iranien en prison

Échappant à la peine de mort requise contre lui, Hossein Derakhshan vient d'être condamné à 19 années et demi de prison, la peine la plus lourde jamais infligée à un journaliste iranien.

Ce célèbre journaliste et blogueur irano-canadien est emprisonné depuis le 1er novembre 2008 en Iran sous diverses accusations. Après deux ans de silence, sa compagne française, Sandrine Murcia, a décidé de médiatiser son cas.

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« On lui reproche d'avoir exercé son métier »

Hossein Derakhshan et sa compagne Sandrine Murcia à Paris.
Hossein Derakhshan et sa compagne Sandrine Murcia à Paris.
Qui est Hossein Derakhshan ?

C'est un journaliste et blogueur irano-canadien de 35 ans. Il est connu via son blog, créé en septembre 2001. C'est le plus lu des blogs en persan. Il est aussi surnommé par les journalistes le « blogfather », car il a « bidouillé » le code des plate-formes de blogs pour pouvoir écrire facilement en persan et de droite à gauche. Il a été le premier à faire cette manipulation et l'a diffusé sur Internet. Des centaines de blogs en persan sont apparus sur le web dans les semaines qui ont suivi. L' Iran est aujourd'hui le pays au monde où il y a le plus de blogs !

Qu'écrivait-il sur son blog ?

Son blog était sous-titré « Pop culture, Internet et technologies ». Mais en fait, il parlait surtout de politique. Pour lui tout était politique, au sens large du terme. Il parlait beaucoup de l'Iran - il prenait position contre le régime en place, du média Internet et de son impact, de ses goût musicaux ou cinématographiques. Il défendait aussi l'Iran à l'international en se battant contre sa diabolisation. Par exemple en 2007, il s'était insurgé contre John McCain chantant « Bomb Bomb Iran ». Pour lui Téhéran ne devait pas devenir un nouveau Bagdad.
Ce qui a aussi choqué beaucoup de monde, c'était qu'il s'exprimait sur son blog dans un langage très « parlé », de la rue. Normalement, en persan, cela ne se fait pas d'écrire de cette façon. Personne n'aurait osé s'exprimer ainsi.

Comment vous êtes-vous rencontré ?

On s'est rencontré en 2006 à une conférence sur Internet, la seconde édition de LeWeb. je travaillais à l'époque comme directrice du marketing chez Google et nous étions partenaires de l'évènement. Hossein était invité pour parler d'Internet, de censure. Nous étions assis côte à côte et avons commencé par discuter de politique, bien sûr ! Ensuite on s'est installés ensemble à Paris.

Pourquoi et comment a-t-il été arrêté ?

Fin 2008, Hossein avait décidé de retourner en Iran pendant plusieurs mois. D'une part parce qu'il n'y était pas retourné depuis trois ans et que sa famille lui manquait, et d'autre part parce qu'il ne voulait pas rater deux évènements : le trentième anniversaire de la révolution islamique, en février 2009, et l'élection présidentielle, en juin 2009. Il voulait les vivre de l'intérieur et les couvrir en tant que journaliste et blogueur. Il savait qu'il prenait des risques en allant en Iran (il avait déjà été arrêté et interrogé en 2005, NDLR), mais il pensait qu'au pire, il en aurait pour un ou deux mois de prison. S'il avait su qu'il risquait la mort, je suis sûre qu'il ne serait pas parti.
Malheureusement rien ne s'est passé comme ça. Il a été arrêté le 1er novembre 2008, chez ses parents, deux semaines après son arrivée à Téhéran. Il avait dit sur son blog qu'il revenait, et était entré dans le pays avec son passeport iranien. Je pense qu'il était attendu...

De quoi les autorités iraniennes l'accusent-elle ?

Au moment de son arrestation, de rien. Les deux mois qui ont suivi, on n'a eu aucune nouvelle. Le gouvernement iranien a confirmé son arrestation fin décembre 2008, mais sans donner de chefs d'accusation. C'est uniquement au moment de son procès cet été que des charges ont été connues mais ce sont des fuites ! Il n'y a aucune communication claire des autorités iraniennes. D'après son avocat, il est notamment accusé de collaboration avec des états ennemis - ici sont ciblés ses séjours en Israël, au Canada et en France, insulte aux symboles religieux - ici on peut penser que c'est parce que sur son blog il ne mettait pas les « formes » de langage pour parler d'un personnage ou symbole religieux, collaboration avec des groupes anti-révolutionnaires... Bref tout tourne autour de son activité de journaliste et de blogueur. Tout est infondé, il n'a commis aucun crime !

Avez-vous pu le rencontrer depuis son emprisonnement en 2008 ?

Je n'ai aucun contact avec Hossein depuis deux ans, je ne l'ai pas vu ni ne lui ai parlé. Je suis en contact avec sa soeur quasi quotidiennement, qui me donne des nouvelles. Sa famille et ses amis ont de très rares contacts avec lui, des coups de fils très courts, de 30 secondes à une minute, très épisodiques. Ils en profitent pour lui glisser que je pense à lui.

Comment s'est déroulé son procès cet été ?

Il s'est déroulé à huis-clos, sa famille n'a donc pas pu y assister, et Hossein n'a pas eu l'occasion de s'exprimer. Comme je le disais il a tout de même un avocat, le même que l'ex-otage française Clothilde Reiss.

Le procureur avait requis la peine de mort. Finalement, il est condamné à 19 ans et demi de prison et l'interdiction d'exercer toute activité liée aux médias pendant cinq ans.

Je ne suis pas du tout soulagée par ce verdict ! Je suis sous le choc, très en colère et je reste mobilisée. Il faut qu'il soit libéré. Il n'a rien à faire en prison ! C'est une peine très lourde, la plus lourde jamais infligée à un journaliste iranien ! En clair, on lui reproche d'avoir exercé son métier.

Après deux ans de silence, vous médiatisez son cas. Pourquoi ?

Depuis deux ans sa famille ne souhaitait pas que cette affaire soit médiatisée. Ils vivent à Téhéran, et sont persuadés qu'il y aura une issue heureuse, même si ça prend du temps, s'ils restent en bonne intelligence avec les autorités iraniennes.
La démarche que je fais aujourd'hui est personnelle, je n'ai pas demandé son avis à la famille d'Hossein. Jusque là j'avais respecté leur choix car je craignais moi aussi de lui porter préjudice. J'avais donc seulement communiqué auprès d'associations comme Reporters sans Frontières et Internet sans Frontières, qui suivent son cas. Mais quand j'ai appris pour le réquisitoire (le procureur avait requis la peine de mort, NDLR), j'ai senti qu'il fallait que je bouge. Ne rien dire, ne rien faire, attendre les bras croisés le verdict, ça n'allait pas aider ! J'ai pensé qu'il n'y avait rien à perdre. Avec mon associée, on a rédigé un communiqué de presse dans la foulée, on a contacté des amis d'amis et voilà...

Il a un passeport canadien. Cela peut-il le sauver ?

Après deux ans d'inaction, le Canada se bouge enfin ! J'étais au Quai d'Orsay hier (le 28 septembre, NDLR), j'ai demandé au cabinet de Bernard Kouchner (ministre français des Affaires étrangères, NDLR) de se mettre en rapport avec leurs homologues canadiens. Le Ministère des Affaires étrangères canadien a publié un communiqué hier. Il était temps !

La mobilisation continue donc ?

C'est très important que les gens se mobilisent, les politiques bien sûr mais aussi les citoyens. En deux jours, notre pétition est passée de 2000 à 7000 signatures, nous sommes en train de la traduire en plusieurs langues... Pour moi ce n'est pas la fin, ce n'est que le début !

> Retrouvez Sandrine Murcia, la compagne d'Hossein Derakhshan, en direct sur TV5Monde, samedi 2 octobre dans le JT de 6h (heure de Paris)