Il y a 25 ans, Simenon cassait sa pipe

Georges Simenon.
Georges Simenon.
(D.R.)

Le 4 septembre 1989, disparaissait Georges Simenon, laissant une œuvre considérable et une légende soigneusement tissée au gré d'une vie hors norme.
L'écrivain francophone reste pourtant une énigme.

dans
Dix mille femmes ?

Georges Simenon est un continent. Pour l'aborder avec sérénité, il faut mettre à la poubelle les légendes qui continuent de polluer sa mémoire.
Non, cet hercule des lettres ne fut pas l'homme "au dix mille femmes" dont huit mille "professionnelles". Cet aveu relève d'une boutade lancé à Fellini lors d'une discussion à bâton rompu à Cannes, un jour où le génial écrivain avait voulu épater le génial cinéaste. C'était en 1977, au moment de la sortie du film "Casanova". Cependant, il est exact que Simenon était un "tempérament", grand amateur de bordels et d'aventures faciles. Il obéissait à une féroce boulimie sexuelle.

Non, le commissaire Maigret n'a jamais existé.
Non, Simenon n'écrivait pas d'ordinaire 80 pages en 12 heures et un roman en deux jours. La vérité, non moins stupéfiante, est qu'il abattait un roman en dix jours et un chapitre en quelques heures à peine.

Non, cet industriel des lettres n'écrivait pas "que pour l'argent". On le disait féroce en affaires. Il n'était que vigilant sur son œuvre, ne voulant pas être lésé, comme il est normal, par la farandole d'éditeurs, de cinéastes, de traducteurs et d'adaptateurs qui se bousculaient à sa porte.

Caviar d'imaginaire

Avant tout, Georges Simenon était un grand curieux. Simplement. L'écrivain possédait une sensitivité animale : "Mes personnages, affirmait-il,  je les connais très bien ainsi que leurs décors. Ce sont souvent trois, quatre personnages d'un même type que je réunis mais  je n'ai jamais inventé un décors, une atmosphère (...) J'ai toutes les images dans ma tête. Il suffit que je ferme les yeux et les images viennent..." confiait-il à Bernard Pivot.
Avec ses yeux, Simenon faisait le plein d'images comme d'autres font le plein d'essence. Pour avancer. Elles lui permettaient d'approcher "l'homme vrai", cet individu à l'heure de choix cruciaux dans son existence.
Simenon voyait tout et comprenait beaucoup. La banalité du quotidien, il en faisait comme un caviar d'imaginaire, un champagne d'émotions. Et demain, tout à l'heure, l'année prochaine, cette farandole  d'odeurs, de lieux, d'étreintes, de phrases entendues, échangées, rapportées, tout cela irriguerait son œuvre.
Simenon n'était pas l'homme des grandes épopées ni le promoteur des vies héroïques et spectaculaires. Il était l'observateur de gens gris, souvent médiocres et qui se révélaient à l'occasion d'un évènement. "Un personnage de roman, affirmait-il, c'est n'importe qui dans la rue, mais qui va jusqu'au bout de lui-même"

Simenon, architecte des petits rien ? Peut-être. Mais une fois retrouvés et habilement agencés dans une charpente dramatique, ces petits rien donnaient une véracité inouïe à ses romans, une saveur unique d'authenticité, cette fameuse "atmosphère Simenon".
Et ses lecteurs, par millions, se régalaient de ces mots simples narrant des histoires intimes.
Vingt cinq ans après sa mort, ils continuent d'en redemander.

La famille Simenon à Liège. Son père, Désiré Simenon, est comptable dans un bureau d’assurances et sa mère, Henriette Brüll, employée dans un magasin.<br/>Georges est le plus grand. Son frère cadet Christian se tient  entre les genoux de son père.
La famille Simenon à Liège. Son père, Désiré Simenon, est comptable dans un bureau d’assurances et sa mère, Henriette Brüll, employée dans un magasin.
Georges est le plus grand. Son frère cadet Christian se tient entre les genoux de son père.
(DR)
C'est toi qui l'a tué

Ses amours avec Josephine Baker, Tiggy, (sa première femme), Boule, (sa complice érotique) et Denise, (l'épouse tragique) ponctuent une vie particulièrement aventureuse, faite de très nombreux voyages (Europe, Afrique, Canada, États-Unis). L'écrivain aura croisé ses contemporains parmi les plus célèbres : Gide, Colette, Vlaminck, Derain, Picasso Chaplin... 

Mais toute la gloire du monde ne saurait apaiser une souffrance intime et tenace.
Simenon, en effet,  n'aura jamais pu conquérir le cœur de Henriette Simenon, sa mère.
Il faut dire que tout avait commencé bizarrement.
Georges Simenon est né officiellement à Liège le 12 février 1903. En réalité, Henriette Simenon, a accouché à minuit dix, le vendredi 13 février 1903. Superstitieuse, elle a prié son mari de faire une fausse déclaration. Un enfant né un vendredi 13 ? Impensable pour elle !
Entre Georges et sa mère, pendant leur existence commune, ce sera une froide politesse. A l'automne de sa vie, en 1974, il enregistre sur magnétophone "Lettre à ma mère". En quatre vingt pages, l'écrivain fait l'autopsie d'une solitude à deux. L'ouvrage est le récit d'une navrante incommunicabilité : " Ma chère maman, écrit-il, voilà trois ans et demi environ que tu es morte à l'âge de quatre-vingt-onze ans et c'est seulement maintenant que, peut-être, je commence à te connaître. J'ai vécu mon enfance et mon adolescence dans la même maison que toi, avec toi, et quand je t'ai quittée pour gagner Paris, vers l'âge de dix-neuf ans, tu restais encore pour moi une étrangère. Je me demande si tu ne m'as jamais pris sur tes genoux. En tout cas, cela n'a pas laissé de traces, ce qui signifie que ce n'est pas arrivé souvent (...) Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux, nous avons fait semblant." 
Nulle rancune, aucun jugement. Pourquoi cette morgue ? C'est que Henriette lui préférait son frère, Christian. Il était le cadet, l'enfant chéri né trois ans après lui. Christian, c'est un peu la mauvaise conscience de la famille Simenon. Il est le frère "collabo", qui sera à la tête de l'une des expéditions punitives à Charleroi qui coutera la vie à 27 civils. Sur les conseils de Simenon, pour échapper à la justice, il deviendra  légionnaire mais sera tué en 1947 lors d'une embuscade au Vietnam, près de Hanoi. Au téléphone, apprenant la nouvelle,sa mère assènera à Georges : " C'est à cause de toi que Christian est mort ! Pourquoi est-ce lui qui est mort et pas toi ? C'est toi qui l'as tué !"
Cette tragédie achèvera de distendre les liens entre la mère et le fils. Henriette ne veut rien devoir à personne et, sa vie durant, elle refusera d'encaisser les chèques que son fils lui donnait régulièrement. Un jour, même, elle les lui rendra froidement. Simenon n'hésitera pas à lui dire : "Tout le monde m'admire, sauf toi".

Simenon aura publié 117 romans et 103 épisodes de “Maigret“
Simenon aura publié 117 romans et 103 épisodes de “Maigret“
Pas de littérature !

Le miracle Simenon, c'est sa liberté d'homme et d'écrivain.
Il achève sa scolarité à 15 ans, devient journaliste à la Gazette de Liège l'année suivante, et débarque à 19 ans Gare du Nord à Paris, en décembre 1922. Il a perdu son père, Désiré, l'année précédente, emporté par une angine de poitrine. Plus rien ne le retient en Belgique.
Et surtout pas sa mère. A nous deux, Paris! L'important, d'abord, est de bien vivre de sa plume. Sous divers pseudonymes, il va inonder les journaux et revues de son incroyable production. Plus d'une centaine de romans populaires. Autant de nouvelles. Ses clients sont les journaux humoristiques et les revues légères. La production est abondante mais de qualité, disons, très discutable. Il utilisera pas moins de 27 pseudonymes. Ce qu'il veut avant tout, c'est sortir du nombre et rejoindre la cour des grands, bâtir une œuvre.

En attendant, il faut bien vivre et Simenon se prête à toutes les publicités. Ainsi, Eugène Merle, journaliste et fondateur-propriétaire du Merle-blanc et de Paris-soir lui propose en 1927 cent mille francs pour écrire un roman en trois jours et trois nuits, enfermé dans une cage de verre et sous les yeux du public. Scandale. Ses confrères parisiens s’étranglent : Comment ! Mais un écrivain digne de ce nom ne travaille pas au cirque ! L’opération est annulée à la dernière minute, ce qui n'empêche pas Simenon de toucher les 100 000 francs. De là, cette réputation d'être l'écrivain capable d'écrire plus vite que son ombre.
C'est à cette époque qu'il soumettra son travail à Colette, qui dirigeait la rubrique littéraire du quotidien Matin. Elle lit l'un de ses contes et lui dit : “C’est presque ça, mais ce n’est pas ça. Il est trop littéraire. Il ne faut pas faire de la littérature, et ça ira.." Un conseil qui lui servira toute sa vie. 

Georges Simenon, toujours en quête de “l'homme nu“
Georges Simenon, toujours en quête de “l'homme nu“
(DR)
Transpirer d'angoisse

Pourquoi, 25 ans après sa mort, l’œuvre de Simenon est-elle toujours aussi palpitante et continue d'être régulièrement adaptée au cinéma ?
L'explication tient sans doute à la genèse même de cette œuvre, à son essence. Pas de littérature, donc, mais des images d'une précision quasi-photographique. On voit Simenon, davantage qu'on ne le lit. Au journaliste Bernard Pivot, l’écrivain confiait : "Je suis un instinctif pas un intellectuel. Je n'ai jamais pensé un roman, j'ai SENTI un roman. Je n'ai jamais pensé un personnage. J'ai SENTI un personnage. C'est mon personnage qui me menait et je vivais dans sa peau..."
Au point d'être parfois au diapason de leur santé et de leurs émotions. Simenon vivait avec ses fantômes. Il transpirait d'angoisse quand son personnage vivait des situations extrêmes. Il soutenait que Térésa, sa dernière compagne, l'avait pesé avant et après une journée de travail. Le papa de Maigret avait perdu 800 grammes une fois le labeur accompli ! 
Enfin, miracle de l'inspiration, il ne corrigeait (presque) jamais rien. Une fois écrit, l'ouvrage se tient. Ou non. Il confiera à Gide : " C'est réussi ou c'est raté. Mais c'est comme ça et je n'y peux plus rien..."

Marie-Jo, l'unique fille de Georges Simenon, suicidée à 25 ans.
Marie-Jo, l'unique fille de Georges Simenon, suicidée à 25 ans.
(DR)
Suisse et fin

Marié deux fois, Simenon aura eu 4 enfants. Est-il un homme comblé lorsqu'il pose ses valises avec femmes et enfants en Suisse en 1957 ? Pas vraiment. Si l'inspiration semble intacte et sa notoriété au plus haut (il a manqué plusieurs fois le Nobel de littérature) son couple bat de l'aile. Il espère que cette nouvelle installation en Europe, après les États-Unis, lui permettra de repartir sur de nouvelles bases.

Pourquoi la Suisse ? Il aime le calme du pays, la discrétion de ses habitants et... sa politique fiscale. La fabrique Simenon tourne à plein régime. Il rencontre Henry Miller et reçoit Chaplin. Les télévisions du monde entier lui rendent régulièrement hommage. Pourtant, l'homme vieillissant, au train de vie somptueux,  n'y trouvera jamais la quiétude tant espérée. Sa seconde femme, Denyse, sombre peu à peu dans l'alcoolisme et doit régulièrement faire des séjours dans des établissements spécialisés.
Le 18 septembre 1972, il veut commencer son 213e roman, Victor, mais "reste sec" tout à coup. Rien ne vient. C'est fini. Il prend alors la décision de cesser d'écrire.

Le 5 février 73, il charge sa secrétaire de se rendre au consulat de Belgique à Lausanne pour faire remplacer sur son passeport la mention " romancier " par celle de "sans profession". Le 20 mai 1978, un coup de téléphone de son fils Marc lui apprend la mort par suicide de sa fille. Marie-Jo s'est tiré une balle de pistolet dans la poitrine. Elle avait 25 ans. Hypersensible, ne supportant plus la mésentente de ses parents à Epalinges et très affectée par la parution d'un livre où sa mère règle ses comptes avec l'écrivain. Marie-Jo est partie. "Madame angoisse" comme elle surnomme ses terreurs, a gagné.


Georges Simenon s'éteint le 4 septembre 1989 à 3h30 du matin. Térésa, sa dernière compagne, est à ses côtés. Selon ses vœux, il est incinéré et ses cendres, en toute discrétion, sont dispersées la nuit dans le jardin de sa dernière demeure. Elles rejoignent celles de sa fille, disparue 11 ans plus tôt.
Ses autres enfants ? Ils apprendront son décès par la radio.
Le génial écrivain avait 86 ans.