Il y a 30 ans, Sabra et Chatila

16 septembre 1982, Beyrouth-ouest. Début d'un massacre qui durera deux jours et trois nuits. Massacre à huis-clos dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila. Des centaines de civils assassinés dans des conditions épouvantables par les milices chrétiennes phalangistes, avec l'aval de l'armée israélienne et de son ministre de la Défense Ariel Sharon.
Trente après, notre correspondante à Beyrouth revient sur ces massacres et sur les cicatrices qu'ils ont laissés.

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Si l’espace d’un texte je laissais de côté ma caméra ; si on me demandait à moi, ce que je sais de Chatila. 
Quand j’ai mis les pieds à Chatila pour la première fois, il y 8 ans exactement, je ne savais rien du mot « réfugié », si ce n’est comment on l’écrit. 
Un ami avait insisté pour m’emmener visiter ce morceau de Beyrouth, ce morceau d’histoire de Beyrouth, et de la Palestine. On a marché pendant 2 heures dans le camp, pendant qu’il me récitait les heures sombres de septembre 1982. J’avais 21 ans, je débarquais de Paris, et j’ai pleuré pendant 24 heures ensuite.
L’histoire du massacre. Que dire ? Pendant une nuit et un jour, une boucherie absolue. D’abord, un commando israélien entre dans le camp, procède à des assassinats ciblés, au silencieux. La milice des Phalanges chrétiennes libanaises entre à son tour, pour « nettoyer ». Et elle nettoie bien, mais en prenant le temps de jouer avec ses victimes.  
Près de 3000 personnes. 
Les photos parlent d’elle-même,  des familles entières, y compris les enfants, tuées au mieux à l’arme à feu, le plus souvent poursuivies et massacrées à l’arme blanche. Voilà.

Un discret mémorial

30 ans après que reste-t-il ? Un camp, qui tente de survivre, quand son nom même est synonyme de mort. 
Du massacre, LE massacre, reste un mémorial, un peu à l’écart du camp, dont l’entrée se cache derrière les étals des centaines de vendeurs du souk de Sabra. 
Le terrain vague est délimité par des murs sur lesquels des ombres chinoises d’enfants et de soldats ont été dessinées. En fonction de l’époque de l’année, en fonction des années même, il y a de l’herbe. Et l’endroit semble la plupart du temps plus ou moins abandonné. Le gardien se tient assis sur une chaise en plastique, à côté d’une petite table, sous un arbre. Il vit là, dans une espèce de cabane en bois et en taule. Un matelas, du café, et des tonnes de cigarettes. 
Au fond du terrain, un gigantesque panneau présente trois agrandissements de photos prises juste après la tuerie.  Sur la droite, une grande dalle de pierre, avec une inscription : « Les martyrs du massacre de Sabra et Chatila, 1982 ».  Un peu plus loin, un autre panneau, ajouté en 2006, évoque d’autres massacres, notamment ceux de Qana, au Liban sud, en 1996 et 2006. 
Presque chaque jour, une vieille dame vient faire les cents pas. Et s’arrête devant l’une des photos de Chatila. On y voit une femme, les bras levés vers le ciel, l’air implorant. A ses pieds quatre cadavres.

« C’est moi. Ce sont mes fils et mon mari. »

Voilà ce qui reste de cette nuit de septembre 1982. Une vieille femme qui vient chaque jour se regarder sur une affiche de 2 mètres sur 2. Est-ce vraiment elle ? Je crois que oui, elle lui ressemble. Et quand bien même ce ne serait pas elle, finalement quelle importance. 
Je vois cette femme depuis des années. La même routine. Marcher, regarder, dépoussiérer le bas du poster avec sa manche, repartir. 
Chaque année, en septembre, ce lieu se remplit le temps d’une cérémonie. Des couronnes de fleurs, des discours, des appels à ne pas oublier, à ne pas se décourager dans la lutte pour le droit au retour, des journalistes. 
Et puis à nouveau, pendant onze mois et demi, rien. Quelques étrangers de passage, venus « voir Chatila ».
A Chatila les étrangers sont toujours les bienvenus. Il y a une fatigue, certes, de les voir arriver, et repartir, sans que rien ne change. Il y a l’impression de vivre dans un zoo parfois. Il y a la lassitude de raconter encore et encore la peur, la mort, la rage, la misère, l’indifférence du monde, le manque d’électricité, le manque d’eau, la promiscuité, le manque de droits. Droit d’avoir un passeport, droit de travailler, droit de rentrer chez eux, droit de résister, droit d’exister finalement. 
Il y a une fatigue, parce que raconter n’a encore rien changé. Mais Chatila est un symbole de la lutte palestinienne, et ses habitants savent que si ils ne parlent plus, le monde les oubliera complètement.

Les vieux

Les vieux, c’est ce qu’il y a de plus triste. Ils sont assis en brochette le long des murs. A attendre on ne sait quoi. Quand on leur tend un micro, ils racontent les mêmes drames. Le massacre, mais surtout, la « Naqba » : la « catastrophe » en arabe. Leur départ forcé de Palestine en 1948, en 1967. L’injustice originelle. 
Parfois, ils ont encore les clés de chez eux, de vieilles clés en fer, énormes et rouillées. Ils les gardent et les brandissent comme des preuves de leur bonne foi. « C’était nos maisons, nos villages. » 
Un tournage de quelques heures à Chatila est plus fatiguant qu’une journée entière n’importe où au Liban. L’été, la chaleur et l’odeur des ordures prennent à la gorge. L’hiver, les ruelles inondées, surplombées de centaines de fils électriques entrelacés, vous glaçent le sang et les os.  Et le bruit, partout, tout le temps. 
En 30 ans, la population a augmenté. Aucun chiffre précis. Mais un sentiment d’étouffement qui grandit chaque année. Dans la plupart des ruelles, le soleil ne perce même pas. Aux palestiniens se sont ajoutés des libanais, des irakiens, des syriens…et tous ceux dont Beyrouth ne veut pas. 
Il faut bien connaître les lieux pour discerner les limites du camp lui même, devenu un ghetto dans la ville.

Réfugiés, encore et toujours

L’espoir continue de s’écrire sur des murs au revêtement décrépi. Les dessins changent régulièrement. Il y est toujours question de la Palestine, du Retour. Sur ceux que le temps efface on en peint de nouveaux. 
Rien n’est définitif à Chatila. Mais le provisoire est devenu quotidien. 
C’est dur de parler de Chatila. Les réfugiés palestiniens, c’est un sujet difficile. On ne sait quoi ajouter à tout ce qui a déjà été dit, écrit, filmé. Tout le monde s’est habitué au terme. « Réfugié palestinien ». Les réfugiés intéressent un temps. En ce moment par exemple, c’est le terme « réfugiés syriens » qui émeut dans les pays occidentaux. Mais si ça dure trop longtemps, les gens finiront par s’habituer.  
Je n’ai pas vu Chatila évoluer sur 30 ans. Mais depuis 8 ans, j’y passe du temps. J’y ai vécu même, si on peut dire. Pendant trois semaines, la première année. On m’a immédiatement prêté un petit appartement, au dessus d’un magasin, en plein milieu du camp. 
Je m’y suis fait de vrais amis. J’y ai bu des litres de thé trop sucré et de cafés amers. J’y ai appris quelques rudiments d’arabe. J’y ai fait des dizaines de reportages. J’ai entendu les mêmes histoires des centaines de fois. Je les ai enregistrées, montées et envoyées, pour être diffusées sur des écrans de télévision. 
Et effectivement, ça n’a encore rien changé. Mais comme eux continuent de raconter, moi, je continue de tourner. Parce qu’un jour, quelqu’un a parlé « d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre », et que ce « peuple inexistant » a environ 20.000 représentants parqués à 10 minutes de chez moi. Et plus de 430.000 autres dans le reste du pays où je vis.

Septembre 1982 : le choc



Pour aller plus loin

En 2006, la réalisatrice allemande Monika Borgmann a donné la parole à des membres du commando auteur des massacres de Sabra et Chatila. Un document exceptionnel.

Témoignage

En 1982, Leila Shahid est  à Beyrouth au moment de l'assassinat de Gemayel et des massacres de Sabra et Chatila. A ses côtés, l'écrivain et dramaturge Jean Genet qui sera le premier européen à pénétrer dans les camps après les massacres. Quelques mois plus tard, il reprendra la plume et signera "quatre heures à Chatila" pour la revue d'études palestiniennes. Celle qui, aujourd'hui, représente la Palestine auprès de l'Union européenne raconte ce voyage : "Nous sommes arrivés à Beyrouth, ce dimanche-là, après le départ des combattants et juste dans les premiers jours d'accalmie. Ma mère habite un grand immeuble devant la mer : nous sommes arrivés, ma mère n'était pas là, mais une jeune fille libanaise dont la maison avait été détruite par les bombardements habitait chez nous. Nous sommes montés au huitième étage et on s'est installés." ...