Il y a quarante ans, l'autre 11 septembre

L'attaque de la Moneda
L'attaque de la Moneda

Le 11 septembre 1973 à l'aube, l'armée chilienne commandée par le général Pinochet renversait le président socialiste Salvador Allende, démocratiquement élu trois ans plus tôt, inaugurant un longue et sanglante dictature. L'aboutissement d'une lutte sans merci unissant dans la haine du pouvoir "marxiste" et sous l’œil bienveillant des Etats-Unis une droite irréductible, un patronat radicalisé et une petite bourgeoisie apeurée.

dans

Nuit

D'abord un silence. Il est 5h 45 ce 11 septembre 1973 lorsque les services de renseignement neutralisent les téléphones, télégraphes et radios dans la province de Valparaiso. Le coup d’État a commencé au Chili. Réveillé, le Président Allende tente sans succès d'entrer en contact avec les putschistes. Vers 7h, la capitale est déjà en grande partie passée sous leur contrôle. Allende s'adresse à la nation et annonce son intention de « défendre le gouvernement qui représente la volonté du peuple ». Un avion est mis à sa disposition ; il refuse de fuir. Menacé de bombardement, il refuse également de se rendre (voir ci-contre).
 
Salvador Allende durant l'attaque du Palais présidentiel de la Moneda. DR
Salvador Allende durant l'attaque du Palais présidentiel de la Moneda. DR
A 9 h 10 commence le mitraillage par des tanks du palais présidentiel de la Moneda. Sa garde résiste. A midi, des avions de chasse bombardent le bâtiment. A 14 h, une délégation de ses occupants munis d'un drapeau blanc sort pour organiser la reddition. Allende leur a dit qu'il les suivrait. Il se suicide à l'aide de son pistolet mitrailleur. Le putsch triomphe. Fin d'un songe de trois années, début d'une nuit de près de vingt ans.

A travers le monde, l'événement est, en dépit de quelques signes, une considérable surprise. Le Chili est alors considéré comme le pays « le plus démocratique d'Amérique latine » et son armée la plus légaliste du continent. Jusqu'à l'été 73, elle est commandée par le Général Carlos Prats qui a toujours exclu toute intervention militaire même en cas d'accession des communistes au pouvoir. Devenu ministre de l'intérieur, celui-ci vient certes d'être acculé à la démission par l'hostilité de ses pairs mais son successeur, Augusto Pinochet est également réputé loyaliste.

Loin d'un nouveau Castro, le Président Salvador Allende, 65 ans, apparaît pour sa part comme un socialiste bon teint allié dans "l'Unité Populaire" à un parti communiste très « assagi », plus conciliant avec le centre-droit qu'avec l'extrême-gauche (MIR, MAPU...). Quoique reconnue par ses adversaires, sa victoire à l'élection de novembre 1970 n'est obtenue que de justesse (une majorité relative de 36,6 %, 40.000 voix d'avance) à l'issue d'une triangulaire. Son accession proprement dite à la magistrature suprême – qui selon la Constitution nécessite un vote du parlement – est rendue possible par l'appui circonstanciel des sénateurs démocrates-chrétiens.
 

L'ombre des Etats-Unis


Très impliqués dans l'économie chilienne (ils sont les principaux clients et opérateurs des mines de cuivres, première ressource du pays) les États-Unis prennent, eux, assez mal l'irruption d'un gouvernement « marxiste » dans leur « backyard » latino-américaine (arrière-cour; «  Je ne vois pas pourquoi nous resterions là sans bouger à contempler un pays sombrer dans le communisme, du fait de l’irresponsabilité de son peuple » avait averti le secrétaire d’État Henri Kissinger un peu plus tôt ) et fomentent sans succès plusieurs actes de déstabilisation avant la prise de fonction d'Allende. Un groupe d'extrême-droite tente de son côté d'enlever le commandant en chef des forces armées, le Général Schneider mais celui-ci est blessé à mort et l'opération tourne au fiasco.
 
Allende en meeting (dr)
Allende en meeting (dr)
Durant leurs trois années de pouvoir, Allende et son gouvernement respecteront de leur côté rigoureusement la « démocratie formelle ». La nationalisation du cuivre est votée à l'unanimité. Celles des charbonnage et de la sidérurgie ou des hausses de salaires , décrétées par ordonnances, sont en revanche âprement contestées par une opposition de droite de plus en plus virulente, sur fond de manifestations - favorables ou hostiles - et de sabotage économique interne ou externe. La baisse des cours internationaux du cuivre est aggravée par des appels au boycott du Chili venus des États-Unis. Une partie du patronat chilien spécule et organise des pénuries. Après la croissance des premiers mois stimulée par la politique de consommation, la hausse des prix prend fin 1971 un tour incontrôlé.

En octobre 1972, la grève des camionneurs marque une radicalisation de la droite et, derrière elle, d'une partie des classes moyennes. La géographie du pays (4300 km de long sur, en moyenne, 180 km de large) lui donne une efficacité d'autant plus redoutable que les services secrets américains la soutiennent financièrement. Dans un pays frappé de quasi-paralysie, des commerçants et des médecins rejoignent le mouvement attisé par le Parti National (droite).
 
Manifestation de “casseroles vides“ fin 1971. DR
Manifestation de “casseroles vides“ fin 1971. DR
A Santiago, des manifestations mettent spectaculairement en scène des femmes de la petite bourgeoisie brandissant des casseroles vides. Des affrontements ont lieu. L'entrée au ministère de l'intérieur du Général Prats et d'autres ministres issus de l'armée aboutit à la fin de la grève mais n'éteint pas les tensions. Face au durcissement de la droite, la gauche révolutionnaire (chrétiens radicaux du MAPU ou marxistes du MIR) organise des coordinations dans les communes ou les zones industrielles pour pousser le pouvoir à « avancer sans transiger »... diminuant aussi sa marge de manœuvre.

Les élections législatives d'avril 1973 donnent 44 % à l'Unité Populaire. Ce n'est pas un désastre, mais cependant un recul par rapport à des municipales qui lui avaient accordé, deux ans plus tôt, près de 50 % des voix. Parti charnière, la démocratie-chrétienne hésite encore à s'allier à la droite pour la destitution – constitutionnellement possible- du Président Allende. Dans le même temps, une grève des mineurs particulièrement dure (78 jours) est « retournée » par l'opposition contre l'Unité Populaire.

Le 29 juin éclate une mutinerie des régiments de blindés de Santiago. Elle n'est pas suivie des autres et le Général Prats parvient à l'arrêter mais l'armée est à son tour devenue un lieu de complot. Prats est acculé à la démission et Augusto Pinochet le remplace le 23 août. Salvador Allende prévoit d'annoncer le 11 septembre l'organisation d'un plébiscite pour reprendre l'initiative. Il n'en aura pas le temps.
 

La terreur brune

Le Général Augusto Pinochet peu après sa prise du pouvoir. DR
Le Général Augusto Pinochet peu après sa prise du pouvoir. DR

La répression qui s'abat sur le Chili avec le coup d'Etat est à la fois sanglante, profonde, multiforme et durable. L'Etat de siège est immédiatement instauré. Le Général Pinochet, dont le monde découvre le visage caricaturalement chaussé de lunettes noires, concentre tous les pouvoirs. Le Parlement est dissous, les libertés syndicales suspendues, les partis politiques et la presse de gauche interdits. Près de 100 000 personnes sont arrêtées. Les stades deviennent lieux de détention et d'exactions. La terreur est aussi bien l’œuvre de l'armée elle-même, de groupes paramilitaires – telle la « Caravane de la mort » qui sévit dés octobre 1973 – ou d'une police politique créée dans les mois suivants, la DINA.
 
Dans un stade de Santiago, peu après le putsch. L'armée garde des personnes arrêtées. DR
Dans un stade de Santiago, peu après le putsch. L'armée garde des personnes arrêtées. DR
Selon les estimations, sur les dix millions de personnes que comptait le pays en 1973, 3200 ont été tuées ou ont disparu durant les années de dictature militaire. 35 000 ont été torturées. 200 000 Chiliens ont pris le chemin de l'exil. Parmi les victimes, des centaines de dirigeants des partis de l'Unité Populaire ou de la gauche révolutionnaire mais aussi des intellectuels. Le chanteur populaire Victor Jara est assassiné d'une rafale de mitraillette le 16 septembre 1973 au Stade National après qu'un policier lui eût broyé ses mains de guitariste. L'écrivain Pablo Neruda, malade, décède pour sa part quelques jours plus tard dans sa maison saccagée, ses livres brûlés. Des meurtres sont opérés à l'étranger. Le Général Carlos Prats est tué en septembre 1974 à Buenos Aires où il s'était réfugié; l'ex-ministre socialiste Orlando Letelier à Washington en 1976.

Sur le plan économique, le Chili de Pinochet devient un laboratoire libéral où sont mises en œuvre les idées de l'Américain Milton Friedman et son « École de Chicago ». Les secteurs nationalisés sous Allende sont rendus à leurs anciens propriétaires et de nombreuses entreprises publiques sont privatisées. Le contrôle des prix est aboli et les barrières douanières sont réduites. La croissance revient, mais une part considérable de la population (jusqu'à 40 %) sombre dans la pauvreté.
 
Manifestation de parents de disparus devant le palais du gouvernement de Santiago en 1983.
Manifestation de parents de disparus devant le palais du gouvernement de Santiago en 1983.
La dictature, pourtant, échoue à éradiquer totalement une opposition qui se reforme progressivement dès la fin des années 70. De 1983 à 1986, des luttes sanglantes renaissent, mobilisant des forces clandestines intérieures ou en exil mais aussi une part importante de la société chilienne, Église incluse.

En octobre 1988, Pinochet organise un plebiscite destiné à renouveler son « mandat » à la tête de l’État. Il est rejeté à 56 %. Un compromis s'ensuit, ouvrant la voie à une transition démocratique, non sans garantir aux assassins une impunité qui, à l'inverse de l'Argentine, n'a jamais été totalement remise en cause.

Arrêté à Londres en 1998 à la suite d'une plainte internationale déposée en Espagne pour « génocide, terrorisme et tortures », Augusto Pinochet est libéré "pour raisons de santé" en mars 2000 et peut retourner au Chili. Il y meurt en décembre 2006, avant que les procédures judiciaires engagées contre lui n'aient abouti.
 

“Le sacrifice ne sera pas vain“

les dernières paroles d'Allende


11 septembre, 8 h 45. «Camarades qui m'écoutez. La situation est critique. Nous faisons face à un coup d'Etat auquel participe la majorité des Forces armées. En cette heure funeste, je veux vous rappeler quelques-unes de mes paroles prononcées en 1971, je vous les dis avec calme, avec une totale tranquillité, je n'ai pas vocation d'apôtre ni de messie.

Je n'ai pas l'âme d'un martyr; je suis un lutteur social qui remplit une tâche que lui a confié le peuple. Mais que ceux qui veulent arrêter l'Histoire et ignorer la volonté majoritaire du Chili l'entendent: sans avoir l'âme d'un martyr, je ne ferais pas un pas en arrière. Qu'ils le sachent, qu'ils l'entendent, qu'on le leur grave profondément: je quitterais La Moneda quand mon mandat sera terminé. Je défendrais cette révolution chilienne et je défendrais le gouvernement. Je n'ai pas d'autre choix. Il faudra me cribler de balles pour m'empêcher de réaliser le programme du peuple. Et si on m'assassine, le peuple suivra sa route. Peut-être sera-ce plus difficile, plus violent, car ce sera une leçon objective très claire pour les masses: ces gens ne reculent devant rien. (...)»

9 h 03. «En ce moment, des avions nous survolent. Il est possible qu'ils nous mitraillent. (...) Au nom des plus sacrés intérêts du peuple, au nom de la Patrie, je vous appelle à avoir la foi. L'Histoire ne se détient ni par la répression ni par le crime. (...) Il est possible qu'ils nous écrasent. Mais le futur appartiendra au peuple, aux travailleurs. L'humanité avance vers la conquête d'une vie meilleure. (...)»

9 h 10. «C'est certainement la dernière opportunité que j'ai de vous parler. L'aviation a bombardé les antennes de Radio Magallanes. Mes paroles ne sont pas amères mais déçues. Qu'elles soient une punition morale pour ceux qui ont trahi leur serment. (...) Face à ces évènements, je ne peux dire qu'une chose aux travailleurs: Je ne renoncerai pas! Dans cette étape historique, je paierai par ma vie ma loyauté au peuple. J'ai la certitude que la graine que l'on a confié à la conscience de milliers et de milliers de Chiliens ne pourra pas être détruite définitivement. Ils ont la force, ils pourront nous asservir mais ne bloqueront pas les processus sociaux, ni avec le crime, ni avec la force. L'Histoire est à nous, c'est le peuple qui la fait!

Travailleurs de ma Patrie, je veux vous remercier pour la loyauté dont vous avez toujours fait preuve, de la confiance que vous avez déposé sur un homme qui n'a été que l'interprète du grand désir de justice, qui a juré de respecter la Constitution et la loi, et qui l'a fait. En ce moment crucial, la dernière chose que je voudrais vous dire est que j'espère que la leçon sera retenue: le capital étranger, l'impérialisme, unis à la réaction ont créé le climat qui a poussé les Forces armées à rompre leur tradition (...).

Je me dirige à vous, et en particulier à la modeste femme de notre terre, à la paysanne qui a cru en nous, à la mère qui comprit notre préoccupation pour les jeunes. Je m'adresse aux fonctionnaires, à ces patriotes qui ont continué à travailler contre la sédition promue par ceux qui ne défendent que les avantages d'une société capitaliste. Je m'adresse à la jeunesse, à ceux qui ont chanté et ont transmis leur gaieté et leur esprit de lutte.

Je m'adresse au Chilien, ouvrier, paysan, intellectuel, à tous ceux qui seront persécutés parce que dans notre pays le fascisme est présent, déjà depuis un moment, dans les attentats terroristes, en faisant sauter des ponts, en coupant les voies ferrées, en détruisant les oléoducs et gazoducs; face au silence de ceux qui avaient l'obligation d'intervenir. L'Histoire les jugera.

Ils vont sûrement faire taire Radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son métallique de ma voix tranquille. Peu importe. Vous continuerez à m'écouter, je serai toujours près de vous. Au moins vous aurez le souvenir d'un homme digne, loyal à la Patrie.

Le peuple doit se défendre, mais pas se sacrifier. Il ne doit pas se laisser écraser, mais pas non plus se laisser humilier.

Travailleurs de ma Patrie, j'ai confiance dans le Chili et en son destin. D'autres hommes dépasseront ce moment gris et amer où la trahison prétend s'imposer. Allez de l'avant en sachant que bientôt s'ouvriront de grandes avenues où passera l'homme libre pour construire une société meilleure.

Vive le Chili! Vive le peuple! Vive les travailleurs!

Ce sont mes dernières paroles, j'ai la certitude que le sacrifice ne sera pas vain et qu'au moins ce sera une punition morale pour la lâcheté et la trahison.» (traduction Courrier international).
 
 
Scènes d'arrestations après le coup d'Etat (DR)
Scènes d'arrestations après le coup d'Etat (DR)
 

Des dizaines de milliers de Chiliens défilent pour l'anniversaire du coup d'Etat de 1973

09.09.2013AFP
Des dizaines de milliers de Chiliens ont défilé dimanche à Santiago pour la défense des droits de l'Homme, à deux jours du 40e anniversaire du coup d'Etat du général Augusto Pinochet, a constaté l'AFP. Des incidents entre une centaine de manifestants masqués et la police ont eu lieu à la fin du rassemblement.

Les participants à cette marche convoquée chaque année par l'Assemblée nationale des droits de l'homme étaient environ 60.000 selon les organisateurs et 30.000 selon la police.
La marche a commencé sur l'avenue Alameda. Les proches de victimes de la répression pendant la dictature portaient quelque 2.000 photographies de détenus et de disparus.
Des pancartes proclamaient: "Quarante ans après le coup d'Etat, rien ni personne n'est oublié". Les manifestants, portant des banderoles et scandant des slogans hostiles à la dictature (1973-1990), ont défilé pendant près de deux heures au rythme des tambours, avant d'arriver au cimetière principal de Santiago, dans lequel se trouve un mémorial consacré aux victimes de la dictature.

"Depuis 40 ans, cette marche montre que nous ne nous lasserons pas de demander à savoir ce qui est advenu de nos détenus et de nos disparus, nous exigeons la justice et la vérité", a déclaré à l'AFP Lorena Pizarro, président du Groupe des familles de détenus et de disparus.
Les participants à la marche ont également crié des slogans rendant hommage au président socialiste Salvador Allende.
 
Manifestation  à Santiago le 8 septembre 2013 (photo AFP)
Manifestation à Santiago le 8 septembre 2013 (photo AFP)