Imaginaires francophones - d'Albanie

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Tu parles français ?

Par Ilir Yzeiri, universitaire - Albanie

Si vous venez en Albanie et si vous cherchez des francophones ou des gens qui parlent le français, vous serez bien surpris. La situation paradoxale se présente comme ça : si votre interlocuteur est âgé de 50 ans et plus et si vous commencez à lui parler en anglais, puisque l’anglais est la langue de communication internationale, il va vous interrompre et vous dira : excusez-moi, je ne parle pas l’anglais, je parle français.

J’étais en troisième année de lycée quand notre directeur d'école est entré dans la classe et a dit : "cette année pour la première fois nous ajoutons à notre programme scolaire une deuxième langue étrangère : l’anglais ou le français. C’est à vous de choisir." Notre petite cité s’appelle Burrel et elle se situe au nord-est de l’Albanie. Elle est célèbre pour sa grande prison, une sorte de Bastille. L’histoire de ce pénitencier est très intéressante. Il a été construit par le roi Zog dans les années trente. Dans le folklore circulait une anecdote qui racontait que le constructeur avait dit qu'il allait bien construire l'édifice car un jour il y habiterait sûrement. Et de fait, après l’arrivée des communistes au pouvoir il a fini en prison, dans cette prison qu'il avait construite.

Notre cité est conçue selon un urbanisme typique d’une dictature. 5000 mille habitants, située sur un plateau, et organisée autour d'une grande division militaire, d'un commissariat de police et donc de la grande prison essentiellement politique. J’y ai passé mon adolescence et j’ai fait le lycée. Et voila qu'un jour j’ai eu à choisir entre l’anglais et le français après des années d'étude du russe. L'esprit plein de littérature et de films français, je n’ai pas hésité, je me suis levé et j’ai dit au directeur de mon école : moi je choisis le français. Je n'étais pas le seul : à l'époque que tout le monde avait envie d’étudier le français et on a eu beaucoup de mal à constituer une classe d'anglais. C’est difficile d’expliquer cette tendance sans parler de l’Albanie sous la dictature. Notre dictateur Enver Hoxha qui a dirigé notre pays pendant presque 50 années avait créé la figure d’un « autocrate illustre ». Il avait terminé le lycée francophone de Korça, puis est parti en France, à l’université de Montpellier.
Du coup, par la suite, le caractère sanguinaire de son régime comme l’isolement total de notre pays étaient malgré tout éclairés d'une sorte de lumière : le français et la France. La plupart des gens étaient fascinés par le français parce que notre dictateur représentait pour nous le modèle absolu de l’homme, et que cet homme-là était irradié par le français.

Durant les dictatures, les gens rêvent, ils rêvent jours et nuit. Ils vivent une sorte de rêverie générale, parce que le socialisme que nous avons choisi de construire était une société des rêves, pas une société concrète. Et Paris et la France étaient pour notre monde de rêves le plus beau centre. Apprendre le français me permettait de partir dans un autre monde. Quelques fois, j'ai eu l’impression d’être à Paris, de visiter le Louvre, les Champs Elysées.
Après avoir fini mon lycée, j‘ai travaillé presque trois années avant d'entrée à l’université. J'y ai rencontre mon « très aimable professeur », l’avocat Skender Gjonçaj. Lui aussi avait été en France, et avec notre dictateur. Il vivait dans l’isolement total. Il ne sortait jamais de chez lui sauf pour aller à la pèche. J’ai étudié presque une année avec lui. Il me parlait de la France, mai il restait très prudent sur notre dictateur.

L’Albanie est aujourd'hui un pays libre, et chacun a la possibilité de contacter les étrangers. Comme journaliste, j'ai eu à affronter une grande difficulté : on me demandait "Tu parles anglais ? Non. Tu parles anglais ? Toujours non". Désormais, les Anglais, les Américains ont envahi notre pays et moi je me suis resté un peu en arrière. J'attends depuis presque vingt ans de voir arriver des Français qui me demanderaient : "Tu parles français ?" Et moi, les yeux brillants je leur répondrais : "Oui. Enfin…" De temps en temps, il me semble que mon lien avec le français se réalise en rêve, car moi j’ai appris la langue française pour le monde des rêves. Je rêve encore... mais je n’attends plus de voir venir quelqu’un qui me demanderait : "Tu parles français ?"


L'Albanie est membre de la Francophonie depuis 1999 et compte 30 000 francophones, soit à peine 1% de la population.