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Imaginaires francophones - d'Algérie

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Quand la langue des colonies devient la langue des vacances.

Par Ghania Mouffok, écrivaine et journaliste - Algérie

En Algérie, on commence à enseigner le français en troisième année de primaire à l’école publique comme une langue étrangère… bien qu’étrangement familière. L’arabe langue nationale, attribut de la souveraineté après 130 ans de colonialisme, demeurant la langue dominante. En tant que journaliste et francophone, je suis créditée dans mon immeuble d’être en mesure d’enseigner cette langue à mes petits voisins qui calent devant ces caractères latins qui en plus de s’écrire de gauche à droite, contrairement à l’arabe, s’offrent à la lecture de manière énigmatique avec des p qu’on ne lit pas comme dans, beaucoup, des s qui compte pour du beurre comme dans sans, sans parler des lettres muettes comme le h. Comment expliquer à Yousri, 9 ans, que beaucoup ne se lit pas beaucoupe ? Il me regarde et s’écrie en se marrant : «uuuuuuuu», cette voyelle qui n’existe pas dans l’alphabet arabe semblant symboliser pour lui toute la fantaisie de la langue française. Quand à mon fils, 8 ans et ravi de voir notre salon se transformer en annexe de son école, c’est avec le t qu’il se chamaille : pourquoi lit-on s’est et non pas s’éte, puisqu’il y un t à la fin ? Quand tu seras grand mon fils tu comprendras que chaque langue à ses mystères, sa poésie et ses difficultés à ne pas confondre avec difficultess. Et quand je dicte cul pour la lettre q, Sabriya 14 ans qui attend son tour pour une explication de texte, me corrige rougissante : « on ne dit pas cul tata on dit queuelong », je me garde bien, par égard à son innocence, de lui dire que nous sommes là dans le même registre, pendant que les autres en rajoutent ravis : « cuuuuuuuuuuuul ».

L’arabe langue du Coran ne saurait leur permettre de telles privautés. Aussi, je dois bien avouer au risque d’être traitée de « hizb frança », « parti de la France » que tous m’affirment, (aujourd’hui ils sont quatre dans mon école du soir : Yousri et sa sœur Sabriya, Yayhia, mon fils et son copain de classe Younes) préférer la langue française à la langue arabe. Et à ma grande surprise quand les petits bonshommes se mettent en tête avec détermination de rédiger une espèce de « charte du guerrier », munis de feuilles blanches et de crayons, c’est en français qu’ils s’exercent à sa rédaction. Pourquoi en français, alors qu’ils sont meilleurs en arabe ? « Parce que c’est plus facile » m’expliquent-ils. Plus facile ? A voire.

Je ne sais pas pour ma part et c’est pourtant une question qui s’impose à moi, par quel chemin inconscient et conscient les langues se frayent un chemin dans la tête des enfants bénéficiant d’un enseignement bilingue, mais je ne peux que constater que pour les miens la langue du colon est perçue comme la langue du jeu et peut-être du je, la langue ludique, pendant que sa sœur ennemie, l’arabe, demeure comme une langue d’autorité, langue du dogme et pas seulement religieux mais du nationalisme autoritaire également. Langue dogmatique et malheureuse, l’arabe scolaire qui en plus n’a rien à voir avec l’arabe parlé s’enseigne à la manière d’une charte du guerrier à la gloire de la patrie, de la police et de l’obéissance, elle s’enseigne amputée de ses rationalistes, de ses poètes et de sa poésie, amputée de ses humanités.

Alors, après l’école et six heures d’arabe mon petit jette son cartable et se précipite sur la télé apprenant par cœur des tirades de mangas japonaises traduites cependant en français et joue avec Younes à écrire « gérié ». Je corrige : g u e rr i e r ». Vexés, ils demandent : « Mais pourquoi cet uuuuuu » ? C’est vrai après tout pourquoi ce u ? Pour ne pas les traumatiser, je n’ai pas encore osé leur apprendre que le mot paix, lui, s’écrit à la fin avec un x…


Quoique très francophone, l'Algérie n'est pas membre de la Francophonie. Elle compte 23 millions de francophones pour 34 millions d'habitants.

En raison de son passé avec la France coloniale, l'Algérie, présente lors du dernier sommet de la Francophonie, n'est toujours pas membre de l'OIF.