Imaginaires francophones - d'Haïti

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Le séisme a aussi détruit la langue française

Par Ladenson Fleurival, journaliste au Matin, Port au Prince - Haïti

La Constitution haïtienne de 1987, consacre, en son article 5, le français comme l’une des deux langues officielles du pays. Cependant, il doit faire face à la rude concurrence de l’anglais, et surtout du créole qui s’impose aujourd’hui, non seulement à l’oral, mais également à l’écrit.

La langue anglaise est devenue en un rien de temps, un moyen sûr, permettant d’obtenir un emploi bien rémunéré. Quand on sait que, selon les statistiques officielles, le taux du chômage dépasse les 60% dans le pays, on comprend toute l’importance accordée à l’apprentissage de l’anglais, plus utilisé, il est vrai, dans la traduction.

Et l’Ayisyen ?

Le créole haïtien ou l’Ayisyen a très bien évolué durant ces deux dernières décennies. Il se reproduit, se renouvelle sans cesse et enrichit son vocabulaire par des mots nouveaux. Aujourd’hui, des expressions telles : « mwen damou w bebe », ou encore : « w ap vire lòlòj mwen », touchent aussi profondément le cœur d’une jeune fille que leur équivalent français : « Je t’adore chérie » ou « tu me rends fou… ».

Par-dessus tout, le créole rythme la vie et traduit des réalités sociales dont lui seul, a le secret. L’Haïtien vit, respire, gémit, pleure, cuisine, mange, se rassemble, chante, danse, fait l’amour en créole. D’ailleurs, n’est-il pas écrit dans la Charte de 1987 : « Tous les Haïtiens sont unis par une langue commune : le créole » ?

Le français quand même…

Nonobstant les considérations antérieures, il reste un fait certain que, dans divers domaines, le français est intouchable. Dans l’éducation, que ce soit dans le primaire, le secondaire, à l’université, ou dans la formation professionnelle, le français s’impose. Les cours sont dispensés à volonté dans l’une ou l’autre des langues officielles, mais les ouvrages disponibles sont écrits en grande majorité dans la langue de voltaire.

Il en est de même dans l’administration publique ou privée.

… quoique meurtri par le séisme

Le séisme dévastateur du 12 janvier a modifié bien des choses dans le panorama socioculturel haïtien et compromet des acquis. La destruction des locaux de l’Institut français d’Haïti (IFH), organe de promotion de la langue et de la culture française, en est l’exemple le plus visible.
Cependant, «l’avenir de la Francophonie n’est pas menacé », prévient Corinne Micaeli, la nouvelle directrice administrative de l’IFH. « L’engouement des Haïtiens pour l’apprentissage du français n’a en rien été entamé », a-t-elle poursuivi.
À bien des égards, la déclaration de la directrice contraste avec ce qui se fait dans la réalité. Aujourd’hui, la multiplication des ONG et des agences internationales qui privilégient l’anglais dans leur approche, fait perdre du terrain au français.
D’autre part, la méthodologie utilisée par l’IFH et les Alliances françaises, n’est pas de nature à amener un plus grand nombre d’Haïtiens à parler français. Au lieu d’aller vers la population, ces centres d’enseignement font le contraire. De plus, les contenus offerts - diplôme d’étude en langue française, diplôme avancé en langue française, français des Affaires etc., attirent des étudiants qui ont un certain niveau de connaissance de la langue. Il est vrai que des initiatives comme la traduction d’ouvrages de la littérature française en créole, sont envisagées, mais on n’en est pas encore là.

Par ailleurs, la fermeture de la médiathèque de l'IFH quelques mois après le séisme du 12 janvier, n’arrange guère les choses. Cette installation qui desservait, selon des estimations de fokalnews, plus de cinq mille adhérents à Port-au-Prince, n'existe plus, mettant ainsi fin aux programmes les plus appréciés, heures « du conte », club de lecture, visites guidées pour les crèches et les écoles, rencontres d'auteurs, conférences, concerts etc.
La médiathèque, riche d'échanges culturels, proposait entre autres, à ses usagers (enfants, adolescents, étudiants, adultes ...) un fonds de lecture publique de 12 000 volumes.

Notons que les activités n’ont pas encore repris dans leur totalité à l’Institut français d’Haïti.


Haïti est membre de la Francophonie et compte 16% et 35% de francophones, soit 1 300 000 personnes.