Imaginaires francophones - de Palestine

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« Je t’aime, moi non plus », ou mon histoire d’amour tourmentée avec la France et le français

Par Anwar Au Eisheh, professeur de droit à l’Université Al Quds, Jérusalem

Chaque matin à l’école primaire (devenue aujourd’hui une colonie sioniste), nous nous alignions classe par classe et nous chantions d’abord pour le Roi de Jordanie, puis venait l’hymne national algérien. Nous devions verser obligatoirement au moins 10 Fils (1 D.J = 100 Fils) pour nos frères combattants algériens. Nos instituteurs insistaient pour que nous expliquions à nos familles de ne surtout pas acheter de marchandises françaises, car les Français étaient en train de massacrer nos frères algériens qui se battaient pour l’indépendance. Donc ma première image de la France, à la fin des années cinquante représente la vente de beaux taille-crayons que j’ai boycottés.

Au fil des années, l’Algérie a obtenu son indépendance et nous sommes tombés sous l’occupation militaire israélienne en 1967. Charles De Gaulle, que Dieu ait son âme, se distingua en interdisant l’exportation de matériel militaire pour Israël. Des militants maoïstes, appelés plus tard les « soixante-huitard » sont venus nous voir, ont visité des camps de réfugiés, ont rencontré les révolutionnaires palestiniens dans leurs bases militaires. Déjà, inconsciemment, la France n’était plus mon ennemie de classe.
En 1970, j’ai obtenu une bourse pour continuer mes études en Yougoslavie, j’en étais ravi. J’allais étudier chez Tito. Je ne connaissais pas un Palestinien qui n’avait pas d’admiration pour lui, tout comme pour son ami Jamal Abdel Nasser, président égyptien.

Mais en septembre 1970, Septembre Noir pour les peuples jordanien et palestinien, le bâtiment qui abritait le bureau du Fatah (ou était conservés les documents relatifs aux bourses) a été détruit par l’armée jordanienne.
Quelques mois plus tard, j’ai pu choisir l’Algérie pour continuer mes études. Le bureau de l’OLP à Alger s’est arrangé pour nous trouver des bénévoles nous donnant des cours. Ces derniers avaient lieu au sous-sol du siège de la délégation de l’OLP, c'est-à-dire l’ambassade palestinienne.
Dans ce sous-sol, « les Français » avaient torturé des révolutionnaires algériens. Quelle curiosité cette France !?
Dès ma première année d’étude à la faculté de droit, la France et les Français nous accompagnaient : que ce soit avec la théorie des droits de l’homme ou du droit, avec les figures de Voltaire, Jean-Jacques Rousseau ou Montesquieu, ainsi que leurs visions de justice, d’équité, de justice sociale… Tous les éléments étaient là pour captiver un homme comme moi, voulant faire quelque chose pour son pays. Très vite, j’ai envisagé de continuer mes études de droit international en France. Je voulais faire un doctorat sur « La Palestine et le droit international ». J’ai commencé à archiver dès la 2ème année toutes les informations que je récoltais sur ce sujet.
Mes profs en Algérie (surtout les Palestiniens et les Egyptiens) me conseillaient plutôt de continuer mes études en droit privé car ils estimaient qu’il y avait trop de juristes de droit international en Palestine, alors qu’il y avait pénurie de civilistes.
Finalement, la consultation du fichier centrale des thèses en France m’a convaincu…
Vivre en France comme étudiant est une chance. J’ai eu, celle, en plus, de vivre immédiatement la France dans un milieu militant. Mon premier contact avec des Palestiniens, en France, fut à la Fête de l’Humanité. Du moment où j’ai vu le stand de la Palestine, je ne l’ai plus quitté jusqu’à la fin de la fête, plaidant sans arrêt la cause de mon peuple. J’ai rencontré des gens très différents qui avaient chacun des interrogations différentes quant à ce qui se passait en Palestine.

Ayant fini mes études, des circonstances politico-financières m’ont obligé à travailler. J’ai choisi d’être chauffeur de taxi, métier qu’exerçait mon grand-père, qu’exercent mon père et mes frères en Palestine. Ce métier était très intéressant la première année, un peu moins la deuxième. La troisième année, j’ai commencé à envisager un autre travail, par crainte de devenir aigri.
En effet, quel changement lorsque l’on est plus totalement dans un milieu militant ou universitaire, mais dans la rue, à fréquenter l’homme de la rue : la prostituée perdue mais toujours victime, l’homme d’affaire toujours très pressé, le drogué en manque, le Rabin forcément bavard mais intéressant à écouter. Il y a aussi le touriste qui ne pouvait pas imaginer un instant que je comprenne ce qu’il disait à sa maîtresse ou son copain en anglais ou en arabe… La France n’était pas qu’intellectuelle…

Je suis rentré chez moi après les Accords d’Oslo de 1993. J’ai retrouvé la société, mes camarades d’école. Entre ceux qui sont restés enfermés sous occupation militaire israélienne, ceux qui ont fait leurs études dans les pays de l’est, dits « soviétiques » à l’époque, ou dans les pays arabes. Nous n’avions plus les mêmes critères.
Tant à l’université où je travaille que dans mes engagements associatifs ou sociaux, je me considère comme Français. Je me rends compte que je suis plus contestataire que les autres. Cela est sans doute du au fait que mon point de vu est influencé par ce que j’ai appris ou vécu en France. Je critique ou propose que soient créés dans les mairies des départements de jeunesse et sport, des bureaux d’assistanat social…
Mais ce n’est pas seulement lorsque je râle que je me sens français.
Grâce au français, je me sens Franco-Palestinien en Palestine et Palestino-Français en France. Dans les deux cas, je me prétends utile pour la cause à laquelle j’appartiens malgré moi depuis mon enfance. Ma cause était la libération de la Palestine lorsque je ne parlais que l’arabe, maintenant que je ne suis plus seulement Palestinien et que je parle français, elle s’est transformée en un combat pour la paix en Palestine. En effet, je peux débattre et dialoguer avec l’occupant israélien et ses sympathisants.
Déformation culturelle ou évolution intellectuelle ? Je crois qu’il s’agit plutôt d’une richesse personnelle imposant un devoir d’agir pour la justice et encore une fois la paix.
La francophonie s’est donc avérée, dans mon cas, un excellent moyen de communication, de dialogue, et a élargi mon horizon en matière de justice et de justice sociale.


Les Territoires palestiniens occupés (nom officiel aux Nations unies) ne constituent pas encore un État. Le nombre de Francophones n'y est pas précisément recensé.