Imaginaires francophones - de Turquie

dans

Les couloirs sombres de la francophonie

par Mine G.Kirikkanat, écrivaine, éditorialiste à Cumhuriyet

Je peux vous dire qu’on ne sort pas indemne des écoles francophones, jadis internats de filles et de garçons et qui sont devenues non seulement externes, mais mixtes, dans les années 90.
Victime et témoin de cette époque heureusement révolue, j’avais 12 ans lorsqu'on m’a abandonnée dans une énorme bâtisse en bois, au bord du Bosphore. Il y faisait noir la nuit et froid le jour. Les mains des bonnes soeurs étaient rugueuses et celles de ma maman me manquaient... Je pleurais sous ma couverture bleue immatriculée 882 qui me suivrait pendant 8 ans, de l’école “préparatoire” du Bosphore, jusqu’au lycée de Pangalti, au centre ville. Malgré les 400 kms qui séparaient Istanbul d’Ankara, j’entendais maman pleurer aussi et papa qui lui disait, “C’est pour son bien, elle va apprendre le français...”

L’école préparatoire de Notre Dame de Sion, la fameuse “Villa Hubert” au bord du Bosphore est aujourd’hui Le Palais Présidentiel des étés républicains... Le lycée est toujours au même endroit du centre ville, une forteresse rectangulaire, divisée en trois cours et qui abrite l’Église Saint Louis où le Pape Jean Paul II célébra une messe...

Pour moi, cette forteresse francophone est tellement indestructible qu’elle est devenue LE refuge des victimes du tremblement de terre qui anéantira Istanbul, dans mon roman “La Malédiction de Constantin.” Ça veut dire ce que ça veut dire: j’aime et j’ai confiance dans ce lycée français qui m’a fait tant souffrir.

Quand on parle de la “cuvée francophone” en Turquie, la première appellation qui vient aux esprits étrangers à ce pays, c’est Galatasaray, qui incarne un lycée et une université publiques, ainsi qu’une équipe de footballeurs à qui on ne demande pas de parler en français, encore moins de parler...
Le Lycée francophone de Galatasaray mérite le prestige dont il jouit, puisqu’il a été fondé en 1481 comme “École Impériale”. On y enseigne le français depuis 1838. La vénérable institution a donné naissance au fameux club de foot en 1905 et à l’Université de Galatasaray en 1994.

Pourtant les établissements publiques de Galatasaray forment plutôt des francophiles que des francophones et il faut chercher le meilleur enseignement du français dans les écoles privées, parmi lesquelles Notre Dame de Sion et Saint Joseph tiennent le haut du pavé.

La Turquie est un curieux pays qui vénère les langues étrangères et ce, alors qu’il n’a jamais été colonisé. Le français y tient une place particulièrement importante. Istanbul a elle seule compte six lycées privés, dont cinq furent fondés par des congrégations catholiques, mais interdits d’enseignement religieux, sous l’étroite surveillance de l’État turc.
Les dates de leur fondation démontrent à quel point la francophonie fut une tradition turque qui perdure depuis l’ère ottomane jusqu’à nos jours : Notre Dame de Sion 1856, Saint Joseph 1870, Saint Michel 1886, Saint Benoît 1880, Saint Pulcherie 1850... Sans publier le Lycée français Pierre Loti fondé en 1940, qui dépend directement de l’Académie de Grenoble et donne droit au fameux bac franco-français, ainsi que le Lycée français Tevfik Fikret, d’Ankara.

Mais malgré les milliers de jeunes diplômés qui sortent chaque année de ces institutions ancestrales et de haute gamme, La Turquie ne peut être considérée comme francophone... Puisque le pays compte autant de groupes scolaires qui enseignent dans toutes les principales langues européennes, et d’universités majoritairement anglophones.
En revanche, aucune autre langue que le français n’est aussi présente dans l’enseignement primaire et secondaire. Au total, neuf groupes scolaires sont au service de la francophonie, autant dire de la francophilie...

Pour les petites filles et les petits garçons qui grelottent encore de froid ou de peur à travers les couloirs sombres de ces écoles, dans leur rêves d’adultes, la Turquie mériterait aussi un sommet de la Francophonie, sinon de la Francophilie.


Pays non membre de la Francophonie, qui compte 100 000 francophones pour 70 millions d'habitants.