Imaginaires francophones - du Brésil

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Savez vous que le Brésil fut presque français ?

Par Frederico Licks Bertol, éditeur du www.correiointernacional.com - Brésil

Je me demande souvent pourquoi si peu des Brésiliens étudient la langue française ? Voici une langue que j'admire pour l'avoir entendue de la voix de mon père quand il échangeait des mots d’amour avec ma mère. Au Brésil, les francophones ne sont que 570 000 sur une population de près de 200 millions de personnes, selon une estimation optimiste de l'ambassade française. Et la question de cette si petite communauté se pose lorsque nous considérons la relation historique de longue date entre le Brésil et la France.

Peu de gens savent à quel point nous étions près d'être colonisés par les Français. Lorsque les Portugais sont arrivés sur nos côtes pour la première fois, l'Europe venait de traverser une série de problèmes politiques et religieux. Certains aventuriers français avaient décidé d'échapper à la confusion pour se rendre dans un paradis à propos duquel tout le monde murmurait des mots doux dans les ports. À cette époque déjà, le milieu du XVIème siècle, les appâts touristiques étaient déjà aussi trompeurs qu’aujourd'hui, et la réalité des "Tristes Tropiques" s’avéra pleine de malheurs. Mais malgré la chaleur, les insectes piqueurs et les tribus de cannibales, les pauvres navigateurs réussirent à s’établir durant quelques années sur la côte brésilienne. Là, ils trouvèrent le bois qui « saigne », le pau-brasil (bois-brésil), d’une grande valeur économique, duquel on pouvait extraire une encre de couleur rouge, ce rouge qui était tellement à la mode dans les cours européennes (pensez à la tapisserie de Louis XIV!). Mais la principale colonie française, la France Antarctique, construite sur une belle plage de Rio de Janeiro, elle ne résista pas avec le temps aux assauts des Portugais qui revendiquaient la possession du Brésil.

Quand Napoléon attaqua le Portugal au XIXème siècle, la cour portugaise fut contrainte de fuir. Et où croyez vous qu’elle échoua ? Juste sur la plage occupée par la France Antarctique. Plutôt que d’évincer les Français, Jean VI (le roi en fuite) les « utilisa » pour que sa cour se ressaisisse. Il fit venir auprès de lui un groupe d'artistes français avec l’objectif de « civiliser » l'environnement de la cour. La Mission artistique française, comme elle fut appelée alors, inaugura le milieu artistique brésilien. Jean-Baptiste Debret, le membre le plus important de la Mission, joua le rôle de révélateur de la société brésilienne. En outre, son portrait de Jean VI est une quasi réplique du célèbre portrait de Louis XIV, peint par Rigaud, démontrant ainsi comment notre monarchie voulu s’inscrire dans la continuité de l'expérience française.

Puis au XXème siècle, la tendance à rechercher en France des mentors culturels a atteint son apogée : les universités brésiliennes sont dotées d’une structure directement dérivée du modèle français. Quand nos universités publiques étaient en gestation, l’USP (Université de Sao Paulo) a convoqué à son tour une Mission, composée cette fois d'enseignants, parmi lesquels se trouvaient Roger Bastide, Claude Lévi-Strauss et Fernand Braudel. De cette période où ils sont restés ici, nous sentons encore les effets jusqu'aujourd'hui : des générations de sociologues, d'anthropologues et d'historiens restent imprégnées de leurs méthodes. Quelques temps plus tard, Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir ont visité les universités brésiliennes, encourageant les étudiants alors que le pays était secoué par de sérieux troubles politiques. Il est difficile de mesurer l'impact de ces penseurs sur la jeunesse intellectualisée. Mais en 1964, l’année du coup d'Etat militaire qui a installé une dictature au Brésil, cette passion française fut ensevelie sous les bottes de l’armée. Peu à peu, les idées importées des États-Unis par notre dictature ultralibérale, prirent le pas sur les traces de l’esprit révolutionnaire français.

Maintenant, je répète encore la question : pourquoi si peu de Brésiliens étudient-ils la langue française ? Une partie de la réponse se trouve dans la vision que nous avons de la France contemporaine. Si auparavant elle était porteuse de fraternité et jouait un rôle de vigie des normes de la société occidentale, aujourd'hui elle est le théâtre d'actes xénophobes et un pays qui tombe lentement dans le conservatisme. Le milieu intellectuel et culturel ne s'adresse plus à la France pour chercher des conseils ou des références, cette France qui semble avoir perdu son identité, et par conséquent les jeunes ne sont plus motivés pour étudier la langue d’amour et de la diplomatie. Pourtant, un étudiant brésilien boursier sur quatre choisit encore la France comme pays de destination. La région francophone du Québec les attire aussi beaucoup. Comme toute constatation celle-ci est aussi pleine de contradiction.


    Pays non membre de la Francophonie, qui compte 30 000 francophones sur une population de 184 millions d'habitants.