Imaginaires francophones - du Burkina Faso

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L'exigeante amitié de la langue française

Par Florentine Kima, écrivaine, lauréate 2010 du Grand prix littéraire de la Francophonie – Burkina Faso

La langue française ? Je la connais depuis toujours. Au fil du temps, elle est devenue ma grande amie.
Ce qu’il y a d’intéressant avec mon amie Langue Française, c’est qu’elle a accepté de suivre mon évolution. Toute môme, je l’écorchais sans ménagement et elle s’attendrissait de ma maladresse. Puis, j’ai découvert l’école et elle m’en a fait baver ! C’est une bonne amie, il est vrai mais elle peut parfois être si exigeante ! Elle a notamment des sautes d’humeur qu’elle appelle « grammaire » et qui m’ont donné bien du fil à retordre. Avec elle, le temps n’est jamais que simple. Le passé se fait composé et le futur se plaît à être… antérieur ! Et puis dites, comment faut-il conjuguer le verbe dire au plus-que-parfait du subjonctif ? Et l’orthographe n’est pas en reste ! Pourquoi faut-il que le pluriel de « cheval » soit « chevaux » et celui de « bal », « bals » ? Mon amie, je la trouve formaliste, elle qui a édicté des tas de règles dans lesquelles même ceux qui lui sont familiers se perdent parfois ! Du coup, elle est taxée d’élitiste !

Convaincue malgré tout de sa richesse, elle a choisi de me montrer un autre aspect de sa personnalité : son côté facétieux et ludique. Elle m’a fait découvrir des blagues et des histoires drôles ; je me suis passionnée pour les charades, les devinettes, les contes et légendes. Avec le conteur ivoirien Bernard Dadié et bien d’autres, nous avons parcouru la brousse africaine en compagnie de Kakou Ananzè, l’araignée rusée et du lièvre, tout aussi futée pour jouer de mauvais tours à l’hyène.

Grande voyageuse, mon amie Langue Française m’a fait traverser les continents. Et comme elle est un peu magicienne, nous n’avons pas eu besoin de survoler des monts et des mers pour atteindre l’Europe. Là-bas, elle m’a fait découvrir le monde merveilleux et enchanté des fées. J’ai à l’occasion appris la présence parmi nous, du grand méchant loup.
Puis vinrent les années collège et mon amie décida qu’il était temps de passer à une autre étape. Elle s’enorgueillit de rapprocher le monde francophone. Et sous l’œil vigilant de son sbire, le professeur de français, elle m’a présenté Alphonse Daudet, Nadine Garrel, Camara Laye, Mongo Beti… Et je suis devenue une passionnée de lecture. Grâce à mon amie, j’ai appris à être très éclectique et pas snob pour un sou. Selon mon humeur du moment, je lis avec le même plaisir Victor Hugo, Frédéric Dard ou des œuvres dites à l’eau de rose. Elle m’a encouragée à aller à la conquête de la diversité. Elle m’a révélé que c’est ainsi qu’on acquiert la culture.

Grâce à elle, j’ai côtoyé des êtres étonnants qu’elle appelle « philosophes. » J’ai admiré le stoïcisme de Socrate qui a bu avec une sérénité déconcertante toute une coupe de ciguë. Je suis restée effarée devant la « folie » de Diogène qui cherchait « l’homme » en plein jour, avec une torche allumée. Et celui d’entre eux qui m’a le plus fascinée fut Nietzsche, cet iconoclaste qui n’a pas hésité à tuer Dieu ! De ces différentes rencontres, j’ai tiré une leçon : quelles que soient les opinions qui sont les nôtres, nous avons le devoir d’être des « hommes » de conviction.

Un jour, Langue Française me murmura à l’oreille : « les chanteurs me manient aussi bien que les romanciers, tu sais ! » Et me voilà partie, en compagnie de mes copines de classe, pour Capri où nous nous sommes attendries sur les déconvenues de Hervé Villard. Avec Marc Lavoine, nous avons découvert que les yeux pouvaient devenir des révolvers et nous avons convenu avec « peignoir » que la peau blanche d’Hélène, la dulcinée de Julien Clerc, drapée dans du satin noir était véritablement troublante. Marthe Zambo, cette grande chanteuse camerounaise nous a conté les affres de l’amour déçu avec sa célèbre chanson « mes parents pensent… ». Nous avons alors eu l’idée de recopier puis de répéter ensemble ces mélodies. Et grâce à mon amie Langue Française nous avons goûté de bons moments de convivialité.

Comme tout Africain, il m’arrive parfois de parler mon dialecte, avec des mots français. Si vous êtes de passage à Ouagadougou, la capitale de mon pays et que je vous explique qu’un de vos amis qui y vit « est entré en brousse », comprenez qu’il a fait des choix qui l’égarent. Et si je vous dis que « vous avez pris l’herbe », sachez que vous vous êtes cassé la figure.
J’ai expliqué à Langue Française que je l’aime beaucoup mais que je suis également très fière de ma langue maternelle, le zaoré. Elle me permet d’exprimer des réalités que parfois mon amie, du fait de son origine culturelle différente, n’appréhende pas toujours. Elle m’a déclaré s’en accommoder parfaitement.

En raison de notre grande amitié, elle m’a suggéré d’écrire. Tu crois ? lui ai-je demandé ? « moui », m’a-t-elle répondu négligemment. Et je m’y suis mise. Esthète et un tantinet romantique, elle accorde tous les droits aux artistes. Ils peuvent utiliser ses enfants les mots, comme bon leur semble. Ils peuvent les faire courir, ramper, voltiger dans les airs et les laisser s’effondrer sans aucun ménagement. Ils peuvent les faire parler, pleurer, rire, « rire-pleurer » ; ils peuvent à dessein les utiliser de façon incorrecte… Elle leur pardonne tout, à condition qu’ils les utilisent pour apporter un peu de poésie à la vie. Elle a même accepté que je la personnifie, elle qui pourtant, trouve la race des humains si ordinaire!
Les autre langues la trouve belle, et délicate, et romantique… Paradoxalement, les francophones, lorsqu’ils ne lui tournent pas le dos, émaillent leurs discours de mots anglais : « buzz, groupies, looser… » Il paraît que ça fait « in ». Non ?

Le Burkina Faso est membre de la Francophonie et compte 5% de francophones, soit 650 000 personnes.