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Incendie en Russie : témoignage d'une Moscovite écologiste

Ecologiste et chercheuse à l'Académie des sciences de Russie, Anna Bystrova a vécu dans la chaleur écrasante de Moscou et la fumée asphyxiante provenant des tourbières et des forêts en feu.

A bout de force, elle a décidé, comme de nombreux autres Moscovites, de quitter d'urgence la capitale pour se réfugier à la campagne dans la datcha familiale où elle peut enfin respirer et dormir...

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“Personnellement, je commençais à étouffer...“

35°c au thermomètre  en plein centre de Moscou (crédit photo : Véra Bystrova).
35°c au thermomètre en plein centre de Moscou (crédit photo : Véra Bystrova).

Ecoutez le témoignage.

Durée : 1'08

Date: 10 août 2010

Incendie en Russie : témoignage d'une Moscovite écologiste

A Moscou, les autorités de la ville ont reconnu que la mortalité avait doublé et parlent de 700 morts par jour. Ce chiffre vous surprend-t-il ?

Cela ne m’étonne pas du tout. Alors que je suis en bonne santé et n’ai aucun souci respiratoire, j’ai eu l’impression d’étouffer dans mon appartement à Moscou. La fumée me piquait la gorge, le nez et les yeux. Je toussais. Je sentais que l’oxygène me manquait.

Alors pour les personnes fragiles, la situation doit être bien pire. D’autant que les centres de repos qui ont ouvert ne sont pas assez nombreux et que le prix des masques a flambé ces derniers jours. Il faut compter au moins 400 roubles (10 euros) pour obtenir un bon modèle. Personnellement, je n'ai pas pris le temps d'en acheter.

Selon certains experts, la mortalité pourrait être encore bien plus élevée. Mais de son côté, la ministre de Santé doute des chiffres qui ont été officiellement avancés par le chef de la santé à Moscou. Il y a donc des désaccords au sein même du pouvoir.

Heureusement, nos datchas nous sauvent. Les Moscovites ont l’habitude de passer l’été en dehors de la ville dans leurs résidences secondaires à la campagne. En ce moment, je me trouve dans notre maison familiale à 50 km de la capitale. La situation est plus supportable même si samedi dernier nous avons passé toute la journée à l'intérieur avec portes et fenêtres fermées pour ne pas être envahi par la fumée.


Des sites nucléaires sont menacés par les incendies. Est-ce que cela vous fait peur ?

Cette information qui a été diffusée sur Internet n’a provoqué aucun mouvement de panique. Le pouvoir n’est pas fou. La semaine dernière, des moyens ont été déployés pour protéger le site nucléaire de Sarov. Je pense que le problème est sous contrôle.

Je redoute plus un problème avec le système électrique. En raison des climatisations qui marchent à fond, le réseau électrique est en surcharge et peut facilement dérailler.


Sentez-vous un mouvement de colère qui monte contre Poutine et le pouvoir en place ?

Bien sûr, on critique beaucoup Poutine. Il y a trois ans, il a initié une réforme du code forestier qui a fait disparaitre tout système de protection des forêts. A l’époque soviétique, il existait des gardes forestiers. L’équipement de surveillance était rudimentaire mais fonctionnait.

Aujourd’hui, les gardes forestiers ont quasiment disparu. Et ceux qui restent sont devenus des ennemis de la forêt. Corrompus par des pots de vin, ils facilitent la déforestation dans certaines zones pour libérer des terrains qui peuvent désormais être mis en vente.


Les Russes sont-ils en train de découvrir l’intérêt de l’écologie ?

Cette catastrophe va sans doute provoquer quelques remous au sein de l’opinion publique. Mais je regrette que les courants écologistes qui ont émergé dans les années 90 aient complètement disparu. Pourtant, c’est eux qui étaient les plus critiques à l’égard du régime soviétique. Ils ont participé activement à la libéralisation et à la modernisation de la Russie. Mais les réformes démocratiques se sont dégradées et les élections sont devenues des farces. Les mouvements verts ont perdu leur influence.

L’idéologie dominante est devenue « Enrichissez-vous tant que vous vous voudrez », « Investissez tant que vous pouvez ». On ne s’intéresse plus à l’impact écologique. Les Russes sont devenus très matérialistes et individualistes. Les problèmes d'environnement, qui ne sont d'ailleurs quasiment jamais traités par les mass médias, ne font pas partie de leurs préoccupations. Je reste donc très pessimiste sur l'avenir de l'écologie en Russie.


Quand pensez-vous rentrer à Moscou ?

Je ne sais pas trop. Tout dépend de la situation météorologique. Nous attendons le cyclone qui est en ce moment au-dessus de l’Europe. S’il arrive sur Moscou, la température baissera un peu. Et si les vents changent, on sera aussi moins envahi par la fumée des incendies. Mais tout reste incertain.

Propos recueillis par Camille Sarret
10 août 2010