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Incendies en Russie : analyse de Marie-Hélène Mandrillon


La Russie est confrontée à la pire canicule de son histoire depuis début juillet 2010 et à de gigantesques incendies.

Les conséquences s'avèrent gravissimes tant pour les populations que pour l'environnement. Une crise que le gouvernement russe a bien du mal à gérer.

Analyse des dommages et des impacts politiques de cette catastrophe avec Marie-Hélène Mandrillon, historienne de l’environnement à l’EHESS.

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Est-ce la pire catastrophe écologique et humaine que connaît la Russie depuis Tchernobyl ?


C’est difficile à dire. Nous manquons d’informations fiables pour pouvoir estimer l’ampleur de la catastrophe. Il y a un problème de diffusion des données. On voit que les médecins ont pour ordre ne pas s’exprimer sur le nombre des victimes de la canicule tandis que les pompiers ne sont pas en état de chiffrer les surfaces ravagées par les incendies.


Que révèle cette crise sur la gestion des questions environnementales en Russie ?

Cela montre que rien n’a profondément changé en Russie depuis la fin de la période soviétique en matière de politique écologique. Il y a eu un moment de transparence sous Mickaël Gorbatchev. Des catastrophes à cette période ont révélé un état terrible de délabrement de l’environnement. Cela a continué un peu sous Boris Eltsine.

Mais depuis 2000, date à laquelle Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, on a de nouveau eu une fermeture. Des militants qui diffusaient des informations sur les déchets nucléaires ont été mis en prison. D’ailleurs, le premier prisonnier d’opinion considéré comme tel par Amnesty en Russie post-communiste, c’est Alexandre Nikitine qui avait révélé le délabrement des sous marins-nucléaires sur la côte nord. Depuis, rien n’a tellement changé.

Dans les années 90, les questions environnementales ont été délibérément mises au second plan. Aux yeux des dirigeants, elles pouvaient gêner le démarrage économique qui était fondé sur l’exploitation des hydrocarbures. Le ministère de l’Environnement qui avait été créé à la fin de la période soviétique a d’ailleurs été dissout en 2000 pour ne pas être freiné par la réalisation d’études d’impacts préalables ou des normes à respecter. Cela fait donc une décennie qu’il y a une mise sous boisseau de toute politique environnementale en Russie.


Des sites nucléaires semblent menacés par les incendies. Considérez-vous qu’il existe un réel risque de pollution nucléaire ?

Si un site d’entrepôt de déchets nucléaires brûle, oui, il y a un risque très sérieux de pollution, peut-être encore plus important que dans les zones contaminées par Tchernobyl. L’état d’urgence a été décrété autour du centre de Maïak où sont retraités les déchets nucléaires. Et c’est la précisément qu’il y a eu, en 1957, la première catastrophe nucléaire civile en URSS qui a concerné presque 200 000 personnes et qui est restée secrète pendant des décennies. La décontamination n’a jamais été entreprise. En Russie, les déchets nucléaires sont stockés pratiquement à ciel ouvert, très peu sont retraités, dont ceux, d'ailleurs, envoyés par le groupe français Areva.

En plus du nucléaire, il faut aussi prendre en compte les risques chimiques. Par exemple, la ville de Snejinsk, qui figure régulièrement dans le classement des dix villes les plus polluées au monde abrite une ancienne base militaire soviétique où des fûts de produits chimiques sont laissés à l’abandon. C’est vraiment un risque à prendre au sérieux.


Malgré le discours officiel, les autorités russes ont-elles les moyens de protéger ces sites à haut risque ?

Il faudrait d’abord qu’elles en aient la volonté. Apparemment sur le site du réacteur expérimental de Sarov, des moyens ont été mobilisés la semaine dernière. La forêt des alentours a été abattue et tous les pompiers de la région se sont concentrés sur ce site mais peut-être au détriment de la population. De toute évidence, les autorités parent au plus pressé.


Faut-il aussi craindre des épidémies de choléra en raison d’une dégradation attestée de la qualité de l’eau ?

C’est tout à fait possible. Le choléra sévit de manière endémique en Russie qui a une situation sanitaire assez déplorable. L’espérance de vie des hommes est tombée autour de la soixantaine cette année. C’est dû beaucoup à l’alcoolisme et aux morts violentes mais c’est aussi dû à des structures sanitaires qui n’ont pas été modernisées depuis l’ère soviétique.


Et une crise alimentaire peut-elle survenir ?

Il est vrai que, le 5 août dernier, la Russie a introduit un embargo sur ses exportations de céréales. Mais je ne crois pas qu’une crise alimentaire puisse survenir sauf si les tourbières flambent jusqu’en octobre. Ce qui est quand même l’ordre du possible, les tourbières étant du charbon de mauvaise de qualité. En revanche, c’est fort probable que l’agriculture russe qui commençait à peine à se relever en subisse le contre-coup.


Le gouvernement russe semble accepter au compte-goutte l'aide extérieure. Pourquoi un tel comportement ?

Je pense que c’est encore les vieux réflexes et les vieilles traditions soviétiques qui refont surface. L’objectif en ce moment des autorités russes, c’est de sauver les sites stratégiques dont ils doivent penser qu’ils ont une part de secret. Comme si les satellites américains ne le survolaient pas quatre fois par jour... Donc je crois que c’est un peu des vieux réflexes d’inertie. Des choses qui peuvent nous paraître évidentes comme donner la priorité aux victimes et aux populations ne sont pas encore rentrées dans les mœurs de la classe politique russe.

Mais très franchement je ne suis pas sûre que la Russie ait besoin d’aide. Il faut peut-être une aide d’urgence d’ordre matériel pour faire face aux feux. Mais à plus long terme, le pays dispose de tous les atouts pour se redresser. Le seul principal obstacle, c’est la priorité mise depuis 20 ans sur l’exploitation des richesses naturelles qui épuise et ruine l’environnement. La Russie devrait investir et moderniser son appareil industriel pour pouvoir enfin transformer ses ressources brutes et diversifier son économie. Elle en a les moyens. Ce n’est pas un Etat africain.


Cette catastrophe peut-elle se retourner contre le pouvoir actuel et en particulier contre Vladimir Poutine ?

J’ai l’impression en effet que la colère monte et qu’un certain discrédit est en train de naitre. La semaine dernière, Poutine s’est fait chahuter en rendant visite aux victimes des incendies. Il a affirmé que les maisons brûlées seraient toutes reconstruites d'ici novembre. Mais les Russes n'y croient pas. La blogosphère l'a clairement dit.

Toutefois on est à chaud. Les Moscovites étouffent. Dans les campagnes, les gens essayent de sauver ce qui peut l’être. L’impact politique, il faudra l’analyser plus tard. Mais si la gestion de la crise continue à être aussi déplorable et qu’aucun bouc émissaire n’est trouvé, comme cela avait été dans le cas il y a deux ans pour la guerre en Géorgie, il est fort possible que ce drame se retourne contre Poutine.


Suite à ces événements, la Russie pourrait-elle évoluer vers une meilleure prise en compte de l'environnement ?

Des scientifiques et des industriels soucieux de leur image essaient de promouvoir un autre système économique pas uniquement fondé sur l’exploitation des ressources naturelles. Ils militent pour une réelle modernisation de l’appareil économique russe avec une prise en compte de l’environnement. Mais à part la ratification du protocole de Kyoto qui est intervenue après trois ans de tergiversation, ces mouvements n’ont pas une seule réussite à faire valoir. Cela reste très timide.


Peut-on espérer que cette crise provoque une prise de conscience écologique ?

Cela pourrait en effet se produire sauf si ce drame est instrumentalisé par d’autres courants puissants. Comme, par exemple, le lobby du gaz et du pétrole qui alimente le budget de l’Etat à hauteur de 25 %.

Mais comment cette réaction populaire née d'un mécontentement général pourrait-elle s’exprimer et se structurer pour parvenir à influencer la mise en place d’une politique ? Là, ça me paraît beaucoup plus compliqué. Cela ne peut être qu’une tâche de longue haleine. Il n’existe pas en tant que tel des partis politiques en Russie. Les associations qui émanent de la société civile sont faibles. Il s'agit plus de clubs. Et la presse est sous contrôle…


Propos recueillis par Camille Sarret
10 août 2010


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    Repères

    Les incendies ont ravagé 900 000 hectares de forêts.

    52 personnes ont péri dans les flammes.

    La vague de chaleur est la pire qu'a connue la Russie depuis 1000 ans.

    10 millions d'habitants sont pris dans la canicule et la fumée à Moscou.

    La mortalité à Moscou a doublé : environ 700 morts par jour.

    Trois sites nucléaires sont sous haute surveillance : centre de retraitements des déchets de Mayak, le site de Snejinsk et la centrale de Sarov.


    Un nuage de fumée toxique sur Moscou

    Les fumées ne sont pas mortelles mais dangereuses pour la santé : elles dégagent une grande quantité de monoxyde de carbone, de l'oxyde d'azote, de l'ammoniaque et de l'hydrogène sulfuré. En parallèle, l'oxygène présent dans l'air diminue.

    Les risques

    Irritation des yeux, du nez et de la gorge
    Problèmes pulmonaires
    Maux de tête
    Nausée
    Troubles de la conscience, baisse de la vigilance
    Problèmes cardio-vasculaires

    En l'absence de protection efficace les autorités conseillent de quitter Moscou.