Incendies en Russie : y a-t-il un risque nucléaire ?

La Russie est confrontée à la pire canicule de son histoire depuis début juillet 2010 et à de gigantesques incendies.

4000 hectares de zones radioactives ont été ravagées par les flammes et le feu se rapproche d'une zone sensible : le site nucléaire de Sarov à 500 kilomètres à l'est de Moscou.

Quels sont les risques, en Russie et en Europe ?

Les explications de Michel Brière, directeur général de l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire.

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Des pompiers russes se préparent à éteindre un feu de forêt près du village de Tokhushevo près de Sarov, le 11 août 2010 (AFP)
Des pompiers russes se préparent à éteindre un feu de forêt près du village de Tokhushevo près de Sarov, le 11 août 2010 (AFP)
Un site nucléaire peut-il prendre feu ?

Un feu de forêt a peu de chance d'embraser un site nucléaire et encore moins une centrale nucléaire. Quand on conçoit un site nucléaire on vérifie les mesures de prévention vis à vis des agressions externes : inondations, tempêtes, feux de forêt, chute d'avion...

Le principal risque associé aux feux de forêts est le rayonnement thermique, car la chaleur peut entraîner l’incendie des bâtiments. Si je me réfère à ce qu'on fait en France, la première mesure de prévention est de prévoir une distance suffisante entre la forêt et la clôture. Il y a une espèce de no man's land de quelques centaines de mètres.
Deuxième risque, les fumées toxiques qui se trouvent en avant du feu : dans les sites nucléaires, nous prévoyons de pouvoir faire fonctionner la ventilation en circuit fermé pendant un certain temps. Encore une fois, c'est ce que nous mettons en place en France. Troisième risque, les dépôts de suie qui peuvent endommager des équipements (filtres de ventilation, échangeurs de chaleur, isolateurs électriques...). À la conception nous doublons ces circuits.

On peut supposer que les Russes ont le même type de dispositions et de mesures de prévention, mais on ne peut pas l'assurer.

Et si un incendie se déclare tout de même ?

Si malgré tout, ça brûle il peut y avoir une perte de confinement de la matière radioactive et des rejets radioactifs dans les fumées de l'incendie. Dans ce cas-là on imagine qu'il y aurait une contamination locale, c'est-à-dire sur quelques kilomètres ou dizaines de kilomètres. Des matières radioactives pourraient donc circuler dans l'air pendant un temps mais a priori on ne serait pas dans une situation du type explosion d'un réacteur nucléaire et circulation des particules radioactives pendant plusieurs jours - comme à Tchernobyl. Les produits de consommation et zones agricoles locales seront évidemment contaminés.

Les incendies menacent plus particulièrement le site nucléaire de Sarov...

Le site de Sarov est un centre militaire dans lequel on concoit et fabrique des armes nucléaires. On a donc peu d'informations sur ce centre. On peut seulement supposer le type d'installation. Mais ce n'est pas une centrale nucléaire, avec des réacteurs de puissance, un coeur... A Sarov il doit probablement y avoir des laboratoires, des entrepôts, des stocks et des matériaux radioactifs.

4000 hectares de zones radioactives ont brûlé depuis juillet. Le feu peut-il propager la radioactivité contenue dans le sol et la végétation ?

Le feu remet en suspension dans l'air des particules radioactives - Césium 137 ou Strontium 90. Mais seules les particules qui auraient migré dans les arbres sont remises en suspension. Et compte-tenu du fait que le transfert de radioactivité des sols vers le bois est très faible, l'augmentation de la radioactivité ne serait pas du tout comparable au niveau rejeté par l’accident du réacteur de Tchernobyl. Tant pour les populations locales que pour le reste de l'Europe, il n'y aurait pas d'impact sanitaire important.

C'est une situation sur laquelle nous avons des données objectives puisqu'il y a déjà eu le même type de feu en 2002 en Ukraine, en Biélorussie et en Russie sur des zones contaminées par Tchernobyl. Un incendie très violent a duré plusieurs semaines. Nous avons ensuite pu constater à l'IRSN qu'effectivement il y avait eu une élévation en France du niveau de radioactivité due au Césium 137 mais dans des proportions infimes, à peine détectables.

Est-ce qu'on s'inquiète en France ?

Non on ne s'inquiète pas. Nous sommes vigilants, notamment sur le déplacement des masses d'air afin de pouvoir observer si les quantités de Césium augmenteraient chez nous, mais comme je l'ai dit ce sera infime. Enfin, contrairement à ce qu'on entend parfois, nous pensons que les Russes sont des gens qui savent gérer et défendre des installations nucléaires. Il n'y a pas de raison de penser que leurs sites ne sont pas sûrs.

Propos recueillis par Laure Constantinesco
13 août 2010

Incendies en Russie : témoignez !

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    Repères

    Les incendies ont ravagé 900 000 hectares de forêts.

    52 personnes ont péri dans les flammes.

    La vague de chaleur est la pire qu'a connue la Russie depuis 1000 ans.

    10 millions d'habitants sont pris dans la canicule et la fumée à Moscou.

    La mortalité à Moscou a doublé : environ 700 morts par jour.

    Trois sites nucléaires sont sous haute surveillance : centre de retraitements des déchets de Mayak, le site de Snejinsk et la centrale de Sarov.



    Il y a 24 ans, la catastrophe de Tchernobyl

    Le 26 avril 1986, à 01h23, le réacteur numéro 4 de la centrale soviétique de Tchernobyl, au nord de l'Ukraine, explose au cours d'un test de sûreté, causant la plus grande catastrophe du nucléaire civil et plus de 25.000 morts, selon des estimations officieuses.

    L'Ukraine est actuellement touchée comme la Russie voisine, par une canicule sans précédent et des tourbières sont en feu à 60 km au sud de la centrale, sans toutefois présenter de danger, selon le ministère ukrainien des Situations d'urgence.
    C'est à la suite d'erreurs de manipulation que deux explosions font voler en éclats en 1986 une partie de la centrale. Une colonne de fumée radioactive s'élève dans les airs. Le combustible nucléaire brûle pendant plus de dix jours, rejetant des radioéléments d'une intensité équivalente à au moins 200 bombes d'Hiroshima.

    Les éléments chimiques les plus lourds - strontium, cérium - retombent dans les environs immédiats. Les particules plus légères - iode, césium - forment un nuage qui contamine les trois quarts de l'Europe. Plus de 25.000 "liquidateurs", essentiellement russes, ukrainiens et bélarusses, ayant participé au nettoyage du site et à la construction d'un sarcophage autour du réacteur accidenté sont décédés, selon des estimations officieuses. Officiellement, rien qu'en Ukraine, 2,3 millions de personnes dont 220.000 liquidateurs sont considérées comme des victimes de la catastrophe.

    Jusqu'au bout, Moscou tente de cacher, puis de minimiser l'accident. L'évacuation de Pripiat, une ville de 48.000 habitants située à trois kilomètres de la centrale, n'a lieu que le 27 avril en début d'après-midi. C'est la Suède qui alerte la communauté internationale, le 28 avril, après avoir enregistré une forte hausse de la radioactivité sur son territoire.

    La centrale de Tchernobyl a été fermée en décembre 2000. Mais, avec son sarcophage fissuré, qui recouvre environ 200 tonnes de déchets radioactifs, le site demeure une "menace pour l'Ukraine, la Russie et l'Europe", selon le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch.La construction d'un sarcophage en acier recouvrant la vieille installation est envisagée.

    (AFP)