Inde : l'espace à prix cassés ?

Capture d'écran du décollage de la fusée indienne, diffusé le 5 novembre 2013 sur la chaîne indienne DoordarshanNational.
Capture d'écran du décollage de la fusée indienne, diffusé le 5 novembre 2013 sur la chaîne indienne DoordarshanNational.

Loin de l'Europe ou des Etats-Unis, c'est une sonde indienne qui pourrait bientôt se placer en orbite autour de la planète rouge. Le tout pour beaucoup moins cher que d'autres missions analogues, mais avec une qualité de service équivalente. Comment cet acteur méconnu du club fermé des puissances spatiales relève-t-il le défi ?

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Ça y est. Elle a bien décollé, c'est un succès. Il y a tout juste une semaine, le mardi 5 novembre 2013, une fusée rouge et blanche est partie de la base spatiale indienne de Srihatikota, dans le golfe du Bengale pour libérer une sonde vers Mars. Si MangalYaan (ou Mars Orbiter en anglais) arrive jusque-là, son pays constructeur, l'Union indienne, deviendra la première puissance asiatique à avoir approché la planète rouge.
 
Encore faut-il que le lanceur de 350 tonnes propulse dans l'espace la petite sonde d'à peine 1,3 tonne. Son objectif : se mettre en orbite autour de Mars, pour y mesurer l'éventuelle présence de méthane dans son atmosphère. La présence de ce gaz pourrait conforter l'hypothèse qu'il y ait eu des formes de vie sur la planète.

Comme l'on pourrait voir la sonde Mangalyaan autour de Mars -©cc/wikimedia/Jakeepping
Comme l'on pourrait voir la sonde Mangalyaan autour de Mars -©cc/wikimedia/Jakeepping
Une sonde low-cost
 
Particularité de cette sonde : elle a été conçue à bas coûts. "C'est probablement l'aspect principal de cette mission, car il y a déjà eu des missions scientifiques vers Mars", commente Denis Moura, détaché du CNES et conseiller pour la science et la technologie auprès de l'ambassade de France en Italie. 
 
La mission aura coûté 4,5 milliards de roupies, soit 72 millions de dollars. A titre comparatif, la prochaine mission américaine devant être envoyée vers Mars le 18 novembre, appelée Maven, coûtera 438 millions de dollars. 
 
Cette mission indienne, selon l'AFP, se fonde sur le principe du "jugaad", qui consiste a chercher les solutions les moins chères possibles. Un exemple : pour développer davantage de puissance et mieux s'extirper de la gravité terrestre, le lanceur doit tourner pendant un mois autour de notre planète bleue, ce qui lui fera prendre de la vitesse, donc de la puissance.
 
Au-delà du "jugaad", comment expliquer cette différence de coût ? "Sur les 1300 kg que pèse la sonde, plus de la moitié correspond à du carburant, estime Denis Moura, ce qui fait un satellite assez léger. Le faible coût est induit également par les instruments, c'est-à-dire les détecteurs scientifiques qui sont embarqués. Plus le satellite est gros, plus leur nombre ou leur complexité augmente. Or une grande partie du coût total est liée à ces instruments scientifiques qui sont en général développés pour la cible observée et pour la mesure qui est recherchée."

Mars et sa fine atmosphère -©cc/wikipedia/nasa
Mars et sa fine atmosphère -©cc/wikipedia/nasa
Une expérience
 
Ainsi, la conception-même de la sonde peut être une explication, selon le spécialiste scientifique. "Les solutions qui ont été utilisées ont probablement été adaptées de technologies préexistantes développées pour des satellites terrestres ou lunaires, ce qui permet de minimiser les coûts et les délais. Mais, de ce fait, cette mission ne peut être optimisée sur le plan scientifique : avec plus d'argent et plus de temps, on pourrait faire une mission plus ambitieuse. L'optimisation n'a visiblement pas porté sur ce paramètre, mais plutôt sur le fait que l'Inde fera partie des quelques pays à avoir expédié un satellite autour de Mars et que sa technologie permet de faire des analyses scientifiques à de très grandes distances. Elle marquera ainsi sa présence dans une thématique difficile."
 
Ce lancement serait-il alors une démonstration d'ordre politique ? Alain Dupas, consultant international spécialiste des stratégies spatiales, rappelle que "c'est une expérience. 72 millions de dollars, ce n'est même pas le prix d'un satellite de télécommunications ! Sur le plan scientifique, il n'y a aucune comparaison entre ce que l'on attend des mesures effectuées par cette sonde et ce qui est fait par une sonde comme Mars Orbiter, envoyée par l'Europe et qui est en orbite autour de Mars depuis une dizaine d'années, encore moins par un robot sur la surface de Mars comme Curiosity. C'est très impressionnant mais il faut voir les limites de l'exercice."

Une maquette de fusée aux couleurs du programme spatial indien -©cc/wikipedia
Une maquette de fusée aux couleurs du programme spatial indien -©cc/wikipedia
Un pays bien ancré scientifiquement
 
"Ne la sous-estimez pas parce que c'est une mission bon marché et pionnière", prévenait récemment le journaliste scientifique indien Pallava Bagla. Comme le rappelle Alain Dupas, le programme spatial indien, commencé en 1963, est bien installé, possède de très bonnes technologies et est solide sur le plan scientifique : "L'Inde a développé des lanceurs, des satellites de télécommunication, d'observation de la Terre et météorologiques. Elle les utilise de manière remarquable pour aider son économie. Ce qui est nouveau ces dernières années, c'est qu'elle a décidé d'entreprendre des missions plus ambitieuses, moins orientées vers des applications pratiques : elle a en particulier lancé et fait fonctionner une sonde en orbite autour de la Lune, qui a très bien marché, et prépare même une capsule pour envoyer des hommes dans l'espace."
 
Et de rappeler que le projet a été monté en à peine plus d'un an, "ce qui prouve qu'ils sont très réactifs". Un laps de temps qui, pour Denis Moura, participe également du faible coût de la mission.
 
L'objectif Mars est en lui-même délicat : il faut placer la sonde sur la bonne trajectoire, parvenir à la placer en orbite, pouvoir communiquer avec elle à très grande distance, ce qui induit un décalage de plusieurs minutes entre entre l'ordre donné au satellite et sa réaction, dans des situations parfois délicates. Ce qu'aucun pays émergent n'a encore fait. 

Une sonde lunaire du programme chinois Chang'e (vue d'artiste) -©cc/wikipedia/Spacebabe
Une sonde lunaire du programme chinois Chang'e (vue d'artiste) -©cc/wikipedia/Spacebabe
De plus en plus d'Etats dans l'espace
 
Pourtant, au-delà de l'Inde, d'autres pays moins médiatisés dans le domaine spatial ont mis en place des lanceurs et envoyé leurs propres satellites en orbite autour de la planète Terre ces dernières années.
 
A commencer par la Chine, dont la sonde lunaire Chang'e-3 devrait décoller début décembre pour alunir et déployer le premier robot d'exploration chinois sur le sol de notre satellite, succédant ainsi aux engins soviétiques et américains des années 1970. Le Japon est également doté d'un programme spatial solide, et la Corée du Sud est en train de suivre. Elle a placé sur orbite un satellite en janvier 2013, en collaboration avec la Russie.
 
Assez proche géographiquement de la base spatiale européenne de Kourou, le Brésil est également lancé dans la course à l'espace. Il n'a essuyé que des tentatives infructueuses de mise sur orbites depuis 1997, mais le pays a sa propre base spatiale et développe un lanceur en coopération avec des Ukrainiens. En tout, douze pays ont opéré des mises sur orbite avec leur propre lanceur à ce jour. L'Inde a été le huitième.

Dominer toute la chaîne
 
Parmi tous les pays en lice dans ce nouveau partage de l'univers, certains comme la Corée du Sud ou le Brésil "veulent dominer toute la chaîne de la fabrication et des opérations de systèmes spatiaux", relate Alain Dupas. D'autres, des dizaines d'Etats, "utilisent les technologies spatiales pour des raisons pratiques dans le domaine des télécommunications et de l'observation de la Terre." Des pays qui ne possèdent pas toutes les technologies spatiales ni ne cherchent à toutes les maîtriser.
 
Pour Alain Dupas, "le fait de vouloir maîtriser soi-même l'accès à l'espace et les opérations de systèmes spatiaux correspond à une certaine posture stratégique : celle d'estimer que l'espace c'est important pour son image, pour son système éducatif, pour son système de formation, pour le développement de sa technologie. L'Inde est clairement dans ce voyage-là."

Reproduire l'expérience ailleurs ?

Comparativement à ses voisins asiatiques, l'Inde est rarement évoquée lorsqu'il est question d'espace. D'autres pays émergents pourraient-ils suivre le même chemin ?
 
En janvier 2013, un singe iranien apparaît sur les écrans de télévisions étrangères, pour avoir volé en orbite à 120 km de la Terre. Un voyage dont il serait revenu indemne. Le pays envisage d'ailleurs de réitérer l'exploit, et même d'effectuer un vol habité d'ici à 2020. 
 
Pour Alain Dupas, ces missions iraniennes n'entrent pas "dans la même catégorie que l'Inde. L'Iran ne développe pas un programme spatial cohérent, mais tire parti du développement d'un certain nombre de missiles militaires : un missile militaire à longue portée, c'est quasiment une fusée spatiale."
 
Plus globalement, bien que la Chine envisage un jour d'aller vers Mars, peu de pays devraient viser le même objectif que l'Inde : "Il faut pouvoir disposer d'un lanceur très puissant, donc cher, relate Denis Moura. Par ailleurs, une fois près de Mars, il faut donner un grand coup de frein pour se placer en orbite. Pour cela, le satellite doit être assez gros, doté de grandes antennes pour communiquer, et d'une surface importante de panneaux solaires pour lui fournir de la puissance. Enfin, pour communiquer avec un engin aussi lointain, il faut de grandes antennes sur la Terre, d'un diamètre de quinze à vingt mètres au minimum. Elles sont très onéreuses à développer et ne peuvent guère servir pour les applications terrestres. Pour un pays émergent ce n'est donc sans doute pas la première priorité que de dépenser le budget spatial disponible pour ce type de mission".