Exécutions en Indonésie : que peut la diplomatie ?

<p>Des Philippins manifestent le 26 avril 2015 pour sauver la vie d'une de leur compatriote qui figurait, comme le Français Serge Atloui, sur la liste des personnes que l'Indonésie prévoyait d'exécuter cette semaine poru trafic de drogue. Ils sont actuellement en sursis. </p>

Des Philippins manifestent le 26 avril 2015 pour sauver la vie d'une de leur compatriote qui figurait, comme le Français Serge Atloui, sur la liste des personnes que l'Indonésie prévoyait d'exécuter cette semaine poru trafic de drogue. Ils sont actuellement en sursis. 

©AP Photo/Aaron Favila

L’Australie et le Brésil ont tenté de faire pression sur l’Indonésie, en vain. Ils n’ont pas pu empêcher l’exécution de trois de leurs ressortissants parmi les huit détenus  tués, mardi 28 avril. La France, elle, continue ses efforts diplomatiques pour éviter la mort de Serge Atlaoui. 
 

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« Tout l’effort diplomatique continue » pour éviter l’exécution du Français, Serge Atlaoui, détenu pour trafic de drogue en Indonésie, c'est ce qu'a affirmé le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, ce mercredi 29 avril, en Conseil des ministre. La veille, huit détenus, dont deux Australiens et un Brésilien, ont été abattus en Indonésie. Avant leur exécution, leurs pays respectifs ont tenté de dissuader Jakarta d'appliquer cette peine de mort, en utilisant des moyens diplomatiques, mais en vain. Alors que peut vraiment la diplomatie face à une décision judiciaire indonésienne ? 

Joko Widodo, le président indonésien a rejeté toutes les demandes de grâce des condamnés à mort pour trafic de drogue. Il estime que son pays a besoin d’une « thérapie de choc » pour faire face à ce fléau qui fait des milliers de morts chaque année. « Depuis qu’il est devenu président, il veut montrer qu’il est un homme fort qui ne va pas céder sous la pression de l’extérieur », assure David Camroux, maître de conférence à Sciences Po et spécialiste de l’Asie du Sud-est. Et d’ajouter : « Il défend la peine de mort en disant que l’Indonésie est un Etat de droit et souverain ». 

Diplomatie « discrète » à long terme 

Pour ne pas froisser la souveraineté de l’Etat indonésien, David Camroux conseille une « diplomatie discrète, moins publique ». « Si l’on reste sur un discours légaliste en disant qu’il n’y a pas eu de procédure juste et qu’il faut la réviser, ce sera mieux reçu que si l’on demande la clémence. C’est sans doute l’approche la plus efficace », analyse-t-il. Il admet cependant que les pays concernés ont « utilisé tous leurs moyens » immédiats pour éviter l’exécution des étrangers. 

C’est donc, peut-être, dans une diplomatie à plus long terme que se trouve la réponse. David Camroux pense qu’il faudrait que les Etats européens misent sur la formation des juges, l’enseignement du droit dans les pays comme l’Indonésie. « En Chine, la peine de mort est beaucoup plus pratiquée qu’en Indonésie, souligne-t-il. Les Européens sont tout d’abord montés sur leurs grands chevaux pour condamner cette peine, et ça n’a pas marché. Alors, ils ont changé de tactique et ont investi dans l’enseignement du droit. (…) Ce n’est pas spectaculaire, mais cela a sans doute sauvé beaucoup de vies. C’est aussi en soutenant les organisations contre la peine de mort que progressivement, dans 10 ou 20 ans, on va changer l’opinion et le système  ». 
 

Pressions et menaces 

L’Indonésie entretient de fortes relations bilatérales avec son voisin, l’Australie. Les échanges entre les deux pays sont aujourd'hui de toutes sortes, après avoir longtemps été dominés par le commerce et la lutte contre le terrorisme. L’Indonésie représente donc un important partenaire de l’Australie dans la région. Les deux pays entretiennent un dialogue politique dense avec une rencontre annuelle des chefs d’Etats et de gouvernement. Ainsi, c'est en Indonésie que le Premier ministre australien, Tony Abbott, a choisi de se rendre, en octobre 2013, pour sa première visite officielle à l’étranger. 

Mais malgré la bonne entente entre les deux pays, Tony Abbott a réussi, en février dernier, à froisser le gouvernement de Jakarta et la population indonésienne. Après avoir alloué une aide à l'Indonésie lors du tsunami en 2004, le Premier ministre  avait demandé une faveur en retour : gracier les deux ressortissants australiens condamnés à mort. Aussitôt, une collecte avait été organisée par la population indonésienne pour rembourser l’Australie. « Les Indonésiens sont un peuple très fier, très nationaliste », explique David Camroux. Cette stratégie diplomatique n’avait donc pas du tout fonctionné auprès du gouvernement de Jakarta. Mais il n’est pas le seul pays a avoir échoué. 

Le Français Serge Atlaoui, entouré de deux policiers indonésiens, le 11 mars 2015. Il est condamné à mort pour trafic de drogue.
Le Français Serge Atlaoui, entouré de deux policiers indonésiens, le 11 mars 2015. Il est condamné à mort pour trafic de drogue.

Echec du Brésil

« L’exemple du Brésil a montré que la diplomatie a été un échec aussi de ce pays », commente Fernando Eichenberg, correspondant du quotidien brésilien O’Globo à Paris. « Pourtant, le pays a fait un effort, comme jamais auparavant », affirme-t-il. Courriers, appels téléphonique, déclarations télévisées…Dilma Rousseff, la président brésilienne, a déployé toutes ses forces pour éviter l’exécution de Marco Archer Cardoso, en janvier dernier, et Moreira de Rodrigo Muxfeldt Gularte, mardi 28 avril. Mais une fois encore, elle n’y est pas parvenue. 

Le Brésil pouvait-il donc aller plus loin dans ses négociations ? « Pas vraiment », répond Fernando Eichenberg. Car même si le pays entretient d'étroits liens commerciaux avec l’Indonésie, « le commerce reste plus favorable au Brésil qu’à l’Indonésie », souligne-t-il. Les menaces économiques n’auraient donc pas eu beaucoup de d’effet sur Jakarta. 

Que peut la France face à l'Indonésie ? 

La France non plus ne peut pas prétendre à exercer des pressions économiques importantes sur l’Indonésie car les deux pays n’entretiennent pas de grands échanges commerciaux. « La France a plus besoin de l’Indonésie que le contraire », assure David Camroux. Selon le ministère de l'Economie et des Finances, l’Indonésie est située au 47ème rang des partenaires commerciaux de la France. Le pays ne représente que 0,3 % des importations totales sur le territoire français. Et 0,4% de la totalité des produits français exportés à travers le monde sont destinés à l'Indonésie. La pression diplomatique « dépend des cartes que chaque pays a en main », note le journaliste brésilien, Fernando Eichenberg. 

Une alliance contre l'Indonésie ? 

Chaque pays a donc ses propres atouts. Certains observateurs suggèrent donc de rassembler plusieurs pays pour faire pression et mettre toutes les chances de leurs côtés. Pour Fernando Eichenberg, « la diplomatie pourrait fonctionner s’il y avait un effort international avec plusieurs institutions mondiales ». C’est également la vision de David Camroux. Selon lui, les Européens, ensemble, ont un véritable rôle à jouer : « Pour les Indonésiens, l’Europe existe en tant que telle. L’Union européenne existe en tant qu’objet politique. Cette dimension aurait pu être une bonne carte à jouer. Si un seul pays s’en mêle, ce sera mal perçu. Il vaut mieux le diluer dans l’eau européenne »« La France, seule, n'a que peu de poids, a déclaré à 20 minutes, Richard Sédillot, l'avocat français de Serge Atlaoui. C’est la raison pour laquelle il faut un mouvement européen pour le faire plier sur l’application de la peine de mort. »

En attendant qu'une telle alliance se mette en place pour remettre en question véritablement la peine de mort en Indonésie et dans d'autres pays, l'Union européenne s'est dite "consternée" par l'exécution des huit détenus. Elle appelle à un "moratoire immédiat sur l'usage de la peine de mort". 

De son côté, l'Australie a décidé de rappeler son ambassadeur à Jakarta. Quelques heures après l’exécution de Rodrigo Muxfeldt Gularte, le ministre brésilien par intérim des Affaires étrangères, Sergio França Danese, a indiqué lors d’une conférence de presse à Brasilia, que le gouvernement procédait à une « évaluation » de « l’attitude à adopter » envers l’Indonésie.