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Néonicotinoïdes : pourquoi contester une dangerosité déjà prouvée ?

L'effondrement des colonies d'abeilles à travers le monde est causé en grande partie par l'utilisation des insecticides à base de néonicotinoïdes. La plupart des études scientifiques le prouvent, au point que l'Europe en a limité l'usage. Pourquoi les syndicats agricoles et une partie de la classe politique ne veulent-ils pas d'interdiction rapide et totale ?

Alors que Bruxelles doit décider de l'autorisation ou non du glyphosate ces 9 prochaines années, le débat parlementaire sur l'interdiction des insecticides à base des néonicotinoïdes fait rage et relance de nombreuses interrogations au sujet des conflits d'intérêts entre lobby économique et acteurs politiques. Tour d'horizon du problème politique, économique, environnemental, et sanitaire des néonicotinoïdes.

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"La preuve de la dangerosité des insecticides répandus massivement dans les champs n'aurait pas été démontrée". C'est avec cet argument qu'une partie de la classe politique, au Sénat, voudrait empêcher leur interdiction déjà repoussé à 2020, estimant que celle-ci pourrait mettre en péril l'économie de l'agriculture française face aux autres pays européens. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Que sont ces molécules, quels sont leurs effets sur la santé, sur les insectes pollinisateurs, quels bénéfices-risques ? Pourquoi certains insecticides ont-ils déjà été interdits en Europe ?

Que sont les néonicotinoïdes ?

Les neuro-toxiques de type néonicotinoïdes sont pour la plupart des dérivés chlorés qui ciblent — dans le cerveau de ceux qui les ingèrent — les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine, un neurotransmetteur. Pour simplifier, cette substance chimique attaque le cerveau des insectes qui touchent les plantes ou les semences traitées, et… les tue. Découverts au milieu des années 80 par la branche japonaise du laboratoire Bayer, les néonicotinoïdes ont été rapidement commercialisés dès 1991, pour les traitements agricoles contre les insectes. Un quart des insecticides utilisés dans le monde sont aujourd'hui des néonicotinoïdes, pour protéger — souvent — des champs de maïs contre les insectes.

L'intérêt de l'agriculture intensive pour les différents insecticides à base des néonicotinoïdes réside dans plusieurs aspects. Le premier est leur haute toxicité et concentration : quelques grammes de ces molécules suffisent à traiter un hectare de cultures. Leur caractère systèmique est aussi plébiscisté, puisque toutes les parties de la plantes sont touchées et donc protégées des insectes. Et enfin, leur persistance, qui leur donne "l'avantage" d'une protection longue.

Chacun de ces aspects, avantageux pour défendre les plantes contre les insectes, est aussi un inconvénient pour l'environnement : leur toxicité peut affecter tous types d'insectes ou d'autres espèces (lombrics, oiseaux), l'aspect systèmique amène à une contamination globale de la plante, et leur persistance indique une contamination des sols, de l'eau, de plusieurs années.

Les néonicotinoïdes : déjà à l'amende

Depuis juillet 2013, à l'initiative de la France, la Commission européenne a limité l'usage de certains néonicotinoïdes (clothianidine, imidaclopride et thiaméthoxam), sur 75 cultures différentes. Les semences traitées avec ces produits phytosantaires (enrobées d'insecticides) sont elles aussi concernées par l'interdiction. Les raisons invoquées étaient alors très claires puisqu'elles visaient à protéger les abeilles : "Au printemps 2012, des publications scientifiques faisaient état d’effets sublétaux des néonicotinoïdes sur les abeilles(…) Cet avis fait le constat de risques aigus , pour les abeilles, du fait de l’utilisation de produits phytosanitaires contenant des substances actives de la famille des néonicotinoïdes (clothianidine, imidaclopride et thiaméthoxam) sur certaines cultures. Au regard de ces nouveaux éléments, la Commission a décidé de limiter l’utilisation professionnelle de ces substances actives et également d’interdire la mise sur le marché de semences traitées ainsi que les utilisations non-professionnelles"
Les insecticides néonicotinoïdes sont pointés par l'Efsa qui indiquent une perturbation du cerveau humain avec les doses actuellement utilisées en agriculture. Photo : Martins, Flickr, cc by nc sa 2.0


C'est dans cet élan visant à protéger les colonies d'abeilles pollinisatrices — d'un effondrement en cours pouvant devenir dramatique — que les parlementaires français ont soumis des amendements au sein du projet de loi sur la biodiversité
pour interdire complètement l'utilisation de tous les néonicotinoïdes, encore fortement utilisés en France, puisque seulement trois produits insecticides sur une centaine ont été "limités" par la Commission. La députée Bernadette Laclais du Parti socialiste , sur son blog, explique son engagement pour l'interdiction complète de ces insecticides : "Depuis longtemps, des études scientifiques réalisées dans les horizons les plus divers alertent sur la dangerosité des produits néonicotinoïdes. L’industrie chimique avait trouvé là un produit terriblement efficace : 5 à 10 000 fois plus toxique que le “DDT”, se diffusant dans l’intégralité de la plante, et persistant plusieurs années dans le sol. Ces pesticides sont désormais parmi les plus retrouvés dans les eaux françaises, et tous les essais de réduction des risques en modifiant les méthodes d’aspersion ont montré leurs limites. Le seul moyen de contrer la diffusion de ces produits est désormais de les interdire."

L'interdiction devait prendre effet en 2017, puis a été reportée à 2018 et semble se diriger, par l'action des Sénateurs, vers 2020 . Le ministre de l'agriculture, Stéphane Le Foll a d'ailleurs écrit une lettre aux parlementaires pour les mettre en garde contre une interdiction "brutale". Le ministre est soutenu dans sa démarche par la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles), le syndicat patronal agricole.

Qui défend ou non les néonicotinoïdes ?

Les apiculteurs, les agriculteurs en agro-biologie, le parti Ecologie Europe Les Verts, et une partie des parlementaires socialistes militent pour l'interdiction des insecticides à base de néonicotinoïdes, arguant des effets désastreux de ces produits phytosanitaires sur les colonies d'abeilles, mais aussi de leur toxicité sur l'environnement, la biodiversité et pouvant affecter la santé de nombreuses espèces, humaine comprise.

Le gouvernement français, par la voix de son ministre de l'agriculture Stéphane Le Foll, s'il laissait entendre être favorable à l'interdiction complète de ces produits phytosanitaires s'est depuis rallié à la voix de la FNSEA. Le ministre Le Foll s'inquiète des alternatives aux néonicotinoïdes, qui selon lui, n'existent pas : "Si on supprime les néonicotinoïdes, quelle est l'alternative ? Je n'en ai pas, ni moi, ni les agriculteurs qui vont venir me dire : "si les autres peuvent les utiliser, nous aussi" (…) donc ce que je demande c'est de la cohérence au sein de l'Europe !"

La Ministre de l'écologie, Ségolène Royale pense tout à fait l'inverse, et parle, quant à elle, de substituts :


Le syndicat agricole patronal FNSEA défend la non-interdiction des néonicotinoïdes tout comme Stéphane Le Foll, et s'est fendu d'un communiqué qui comporte un argumentaire… très similaire à celui du ministre : "Soit l’Europe harmonise, et alors chaque agriculteur a les mêmes cahiers des charges ; ou bien l’Europe laisse chaque Etat décider, et dans ce cas la France a une position singulière et dogmatique qui provoque de fait des distorsions de concurrence injustes".

Les parlementaires de droite, LR et UDI sont eux aussi vent-debout contre l'interdiction, soutenus dans cette voie par… Bayer, l'entreprise chimique dont les 2,5 milliards de chiffre d'affaire en 2015 proviennent de la commercialisation des néonicotinoïdes. La firme allemande s'est ainsi fendu d'un communiqué alarmiste, par la voix de son président, suite au premier vote à l'Assemblé nationale pour l'interdiction des néonicotinoïdes : "L'interdiction des produits de la famille des néonicotinoïdes résonne pour nous comme un très décevant manque de vision à long terme dans un contexte de crise agricole (…) aucun nouvel élément scientifique ne démontre que la suppression de ces produits apporterait des réponses efficaces aux causes du dépérissement des abeilles (…) les agriculteurs risquent de se retrouver dans de véritables impasses : certaines productions arboricoles comme les noisettes, mais aussi pour certains usages en maïs, céréales et en betteraves pourraient voir leur récolte chuter de 15 à 40 % en fonction des cultures, à la suite du retour de certaines maladies comme la jaunisse virale ou de ravageurs comme les pucerons". Le slogan de Bayer est : "La science pour une vie meilleure" : ça ne s'invente pas…

L'agriculture ne sera pas sauvé par les néonicotinoïdes… au contraire


Les arguments des opposants à l'interdiction de ces pesticides sont principalement économiques. Les rendements agricoles diminueraient de façon drastique si les néonicotinoïdes n'étaient plus utilisés, puisque les cultures seraient de nouveau "attaquées" par des insectes. Des études scientifiques, dont une récente publiée sur le site de la revue Nature, indiquent un phénomène inverse : les abeilles étant décimées de façon certaine par les néonicotinoïdes, leur déclin affaiblit les rendements agricoles qui ne sont plus assez pollinisés. Le "manque à gagner" pourrait être énorme, avec la quasi disparition des abeilles accélérée par les néonicotinoïdes…

l'UNAF (Union Nationale de l'Apiculture Française) cite des études à travers le monde qui démontrent que les rendements avec, et sans néonicotinoïdes, ne changent pas, et que des méthodes et traitements naturels remplaceraient ce modèle agricole :


L'Agence européenne de l'environnement a analysé les rendements sur le tournesol et le maïs entre 1995 et 2007, période durant laquelle le Gaucho (imidaclorpide) a été autorisé puis interdit sur ces cultures, sans noter de différence significative de rendement.

Outre Atlantique, le Center for Food Safety a examiné 19 publications scientifiques traitant de la relation entre les néonicotinoïdes et les rendements des principales cultures des Etats-Unis. Ces études montrent que les insecticides néonicotinoïdes n'ont pas permis une amélioration significative des rendements des cultures.

Le document du parlement européen «Existing scientific evidence of the effects of neonicotinoid pesticides on bees» préconise, en substitution aux néonicotinoïdes, la rotation des cultures, les méthodes de lutte biologiques (nématodes contre la chrysomèle), une protection des végétaux préventive et non chimique, et la promotion de l'agriculture biologique

L'interdiction des néonicotinoïdes est un enjeu de santé publique et environnemental majeur, soumis à de fortes pressions économiques et politiques. Cette décision d'interdiction au plus tôt, des parlementaires français, pourrait — semble-t-il — changer la donne de façon importante. Surtout pour les abeilles, et la bonne santé de tous. A moins que le poids des lobbies ne prenne le dessus ?