Internet : outil de propagande du cyber-jihadisme

©Janka Dharmasena/iStock
©Janka Dharmasena/iStock

Le groupe Etat islamique qui a lancé, ces derniers mois, son offensive militaire de grande envergure en Irak, s’est aussi doté d’une stratégie de communication très élaborée sur Internet. Leur propagande diffusée sur la toile illustre une tendance générale des groupes jihadistes qui usent du web comme d’un outil de recrutement et de glorification de leurs actions. Un prosélytisme 2.0.

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Faute de parvenir à freiner la progression des jihadistes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) en Irak, Bagdad a pris une mesure radicale sur la toile : couper l’Internet et interdire l’accès à des réseaux sociaux dans cinq provinces du pays. Cette mesure a été ordonnée par le ministère irakien des Télécommunications dans une lettre datée du 15 juin et adressée aux Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI).

Cela n’a pas empêché l’EIIL de poursuivre son offensive sur le web à grand renfort de vidéos et de photos. On y voit les avancées de troupes jihadistes sur le territoire, mais aussi des exécutions. Pourquoi un tel prosélytisme ? Glorifier ses actions pour recruter et inciter les militaires irakiens à la désertion. Un marketing de la violence et de la terreur qui alimente sa propagande en ligne.
Avant d’envoyer les clichés à ses clients, l’Agence France Presse a analysé, grâce à des logiciels pointus, les photos d’exécutions de soldats irakiens diffusées sur le web par l’EIIL. Selon les résultats rendus, aucune retouche n’a été effectuée et l’information délivrée n’a pas été altérée. Hormis une sursaturation de la couleur du sang des exécutés, des logos de l’EIIL et le floutage des combattants, rien n’a été modifié. Cela ne signifie pas pour autant que ces images soient exemptes de mise en scène.

Photo de l'EIIL de l'exécution de militaires irakiens
Photo de l'EIIL de l'exécution de militaires irakiens
Arsenal web

Pour promouvoir en temps réel ses actions, l’EIIL use d’une stratégie web bien rodée avec, notamment, son forum Al-Minbar et son agence de production de vidéos Al-Furqan Media Production. De quoi fournir des films de propagande aux notes hollywoodiennes comme celui intitulé Le Choc des épées (montage de France 24) avec vues aériennes filmées depuis un drone et explosions au ralenti.

« Aujourd’hui, tout le monde a besoin d’une campagne sur les réseaux sociaux, même, semble-t-il, des mouvements politiques au Moyen-Orient », expliquait au magazine américain Vice, Dinah Alobeid, représentant de la société d’analyse statistiques Brandwatch. Ce « marketing très ciblé et le développement d’une communauté sur les réseaux sociaux » ressemble, selon lui, à la stratégie commerciale de grandes marques.

Une photo diffusée dans les tweets de l'EIIL annonçant leur arrivée sur Bagdad ©DR
Une photo diffusée dans les tweets de l'EIIL annonçant leur arrivée sur Bagdad ©DR
Une conquête des esprits qui a marqué une forte progression sur Twitter grâce, notamment, à une application pour smartphones appelée « Dawn of Glad Tidings » (L’aube de la bonne nouvelle) lancée en avril dernier. Tous ceux qui la téléchargent relayent ainsi facilement le contenu des tweets de l’EIIL en utilisant les bons mots-clés. Cette application a permis au groupe d’atteindre 40 000 tweets en une journée lors de la prise de Mossoul par les jihadistes le 6 juin dernier, selon le journaliste J.M. Berger du magazine américain The Atlantic, qui a analysé la stratégie sur Twitter de l’EIIL (lien en anglais).

Pour communiquer, l’EIIL a mis en place une hiérarchie de l’information très précise reposant sur un maillage régional de soutiens, comme l’explique au magazine américain Vice (lien en anglais) un soutien du groupe, Abu Bakr al Janabi, qui relaie et traduit les messages de l’EIIL : « Il y a le compte média officiel de l’EIIL, qui publie toutes les vidéos ; les comptes en province, qui publient des infos et des photos en direct ; les comptes des moudjahidins, sur lesquels les combattants racontent leur expérience et leur vie quotidienne ; et il y a les soutiens de l’EIIL, qui luttent contre l’Occident, les chiites ainsi que la propagande et les mensonges des tyrans. »


Tweet d'un combattant en Syrie qui écrit sur son compte Twitter : "Allah nous a remplacés par de meilleures choses. J'ai rarement eu l'habitude d'un tel petit déjeuner ! Alhamdulillah #uponyouissham"

Ambassadeurs du djihad

Le journaliste français David Thomson le constate : « le jihadiste combat en Syrie avec une Kalachnikov dans une main et un smartphone dans l’autre », écrit-il dans son livre Les Français jihadistes publié aux éditions Les Arènes.
En postant des photos d’eux armés, les jeunes recrues des mouvements en Syrie ou en Irak, deviennent les ambassadeurs de la propagande djihadiste. « Facebook a dépoussiéré le jihad de Ben Laden en le sortant de la clandestinité des forums pour donner naissance à ce " lol jihad " accessible aux adolescents, plus tendance, moins effrayant », explique le journaliste dans son ouvrage.

Internet devient l’outil d’un prosélytisme extrémiste permettant de convertir et d’enrôler à distance des jeunes prêts pour le jihad. Isolés, ils retrouvent, à travers les réseaux sociaux, une communauté et des contacts qui les mènent jusqu’à al-Qaida ou d’autres groupes.

Révélations

Ces sites internet, forums ou réseaux sociaux représentent aussi des mines d’informations pour les services de renseignements qui les surveillent. C’est le cas notamment du compte Twitter @wikibaghdady qui diffuse sporadiquement depuis décembre 2013 des informations sur l’organisation de l’EIIL. Si le(s) propriétaire(s) et l’origine de ce compte restent un mystère, le premier tweet annonçait des révélations sur : « les secrets de l’organisation de l’EIIL ».

Mais bien avant le déploiement sur la toile de l’Etat islamique en Irak et au Levant, cette « jihadosphère », comme l’écrit le journaliste David Thomson « a émergé des entrailles du Web au début de la décennie 2010 ». Une propagande sur Internet qui n’est pas l’apanage de groupes jihadistes en Syrie ou en Irak. Les Shebabs au Kenya avaient également communiqué sur les réseaux sociaux lors de leur prise d’otages dans un centre commercial de Nairobi. Ailleurs, l’armée israélienne avait, elle aussi, usé de Twitter pour rapporter en direct ses avancées lors de l’opération "Pilier de défense", en novembre 2012.

Capture d'écran du site français Ansar Ghuraba
Capture d'écran du site français Ansar Ghuraba
S’enrôler derrière son ordinateur

« Sans Internet et les réseaux sociaux, Clémence, Souleymane et leur enfant en bas âge n’auraient sans doute jamais pu se rendre en Syrie. Google, YouTube et les forums les ont initiés au dogme salafiste jihadiste. Facebook leur a offert les contacts pour rejoindre al-Qaida », écrit David Thomson dans Les Français jihadistes.

C’est désormais sur la toile et non plus dans les mosquées que l’on se convertit, on transmet, on recrute pour le jihad. « Depuis des années, Internet fait tourner tout un substrat intellectuel djihadiste où se mélangent tous les fantasmes, les recettes de bombe du parfait petit chimiste, la logorrhée sur le retour à l’âge d’or du salafisme et la mort en martyr », explique au Figaro Alain Chouet  ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE.

Mais certains profils jihadistes sont censurés, voire supprimés, comme certains comptes Twitter liés à l’EIIL. Pour contourner cette censure, des Français ont créé une réplique djihadiste francophone de Facebook : Ansar Ghuraba, hébergé à l’étranger.