Internet : quand le très haut débit associatif sauve les campagnes

L'association PcLight installe son propre réseau maillé d'accès à Internet par voie hertzienne, avec des relais sur des points hauts comme ce château d'eau d'une commune de l'Yonne.
L'association PcLight installe son propre réseau maillé d'accès à Internet par voie hertzienne, avec des relais sur des points hauts comme ce château d'eau d'une commune de l'Yonne.
Photo : Pascal Hérard

En France en 2015, les habitants de nombreuses communes de départements ruraux n'arrivent toujours pas à obtenir des débits Internet satisfaisants. Face à ce constat, des passionnés s'organisent en associations et installent par eux-mêmes des accès très haut débit. Ailleurs, au Royaume-Uni, en Espagne, face aux déserts numériques, des citoyens suivent ce mouvement et fabriquent eux-mêmes des accès au réseau mondial.

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Dans le département de l'Yonne, ils sont une poignée de bénévoles passionnés de technologies réseaux à avoir fait basculer PcLight — leur association d'apprentissage informatique créée en 1998 — en FAI (Fournisseur d'accès Internet). PcLight est enregistrée auprès de l'ARCEP, l'organisme de régulation des communications électroniques et des postes, comme n'importe quel opérateur réseau.

Au départ, il y a presque 3 ans, lorsque ces passionnés ont présenté leur solution d'accès à Internet, les élus et conseillers du département de l'Yonne ne les prenaient pas franchement au sérieux. Tout comme les habitants des zones rurales habitués aux débits ADSL dignes du début des années 2000. Sans compter ceux des zones dites "blanches" — ces fameux endroits où l'Internet haut débit  fonctionne à peine… voire pas du tout. Depuis, les choses ont changé. Pas pour la montée en débit des opérateurs nationaux — qui n'arrive toujours pas — mais pour ceux qui ont décidé d'adhérer à l'association PcLight…

Couvrir les zones à faible débit

Le réseau associatif PcLight, créé début 2013,  se voit donc désormais fortement sollicité  : par les particuliers, les écoles, les mairies, les entreprises. Il faut dire que l'association offre le plus souvent des débits supérieurs aux technologies filiaires haut débit de type DSL. Le réseau PcLight permet des accès Internet à 10 Mbps (10 Mégabits par seconde),  mais le plus souvent 20 Mbps à 30 Mbps, voire… 40 Mbps.

Pour comparaison, l'ADSL proposé dans les campagnes reculées de l'Yonne est très fréquemment limité à 2 Mbps (théoriques) qui se traduisent par des débits réels… de 512 kbps (un demi Mégabit par seconde). Sachant que l'ADSL est techniquement limité à 20 Mbps — pour les zones qui supportent ce débit — la solution de l'association PcLight séduit de plus en plus de monde.

Installations de 4 antennes relais sur le château d'eau de Saint-Aubin Châteauneuf par une équipe de l'association PcLight. Ici, Bruno Spiquel finit de raccorder une antenne. (Photo : Pascal Hérard)
Pour autant, le but de l'association n'est pas de garantir un débit établi, mais de faire son possible pour que les adhérents soient plus impliqués et satisfaits du réseau dont ils sont les membres, et non les clients. Cette approche est expliquée  de la façon suivante par Bruno Spiquel, l'informaticien réseau à l'origine de la création du réseau PcLight au sein de l'association informatique : "Le but de l'association est de permettre aux adhérents d'avoir le choix. Lorsqu'un problème survient, ils peuvent s'impliquer pour le résoudre ou discuter avec ceux qui savent le régler, ou même quitter le navire sans être engagés sur une durée donnée".
Ces chiffres semblent indiquer que l'ADSL haut débit est présent partout dans le département. Bruno Spiquel souligne que "c'est la technologie dans les NRA (Noeuds de raccordements d'abonnés) qui est présente, mais chez l'utilisateur final, au bout de la ligne ADSL ce n'est plus la même chose. Dans certains endroits, on a même trouvé des gens qui utilisaient des modems 56Kbps"
Face aux limitations de débit des accès terrestres des opérateurs nationaux, les opérateurs du satellite proposent bien des solutions allant jusqu'à 20 Mbps, mais les débits se sont écroulés en 2015 pour cause de saturation de la bande passante : les (trop nombreux) abonnés du satellite font grise mine, et les offres alternatives d'opérateurs nationaux par antennes Wimax n'ont pas réussi à faire leurs preuves, plusieurs d'entre eux ont quitté le département, et l'offre commence à ne plus trouver preneur.

Bruno Spiquel explique la non-montée en débit par les opérateurs nationaux — dans les campagnes de l'Yonne — par un simple facteur économique : "Les opérateurs nationaux ne font pas grand chose pour effectuer une montée en débit en campagne, parce que ça coûte trop cher. Le gain financier mensuel rapporté à celui du gain en termes d'image auprès des populations, qui râleront moins c'est vrai, n'est pas suffisant pour eux. Ce sont 30 ou 40 000 personnes, et pour les grands opérateurs, ce n'est pas énorme. Surtout quand ils regardent l'investissement que cela leur demande."

Pourquoi un FAI associatif ?

Face à ces constats, la proposition technique de l'association PcLight a été de raccorder ses adhérents très haut débit "par les airs", donc en hertzien.

Un réseau à base d'antennes wifi longue portée (basée sur une technologie nommée AirMax) a été conçu et déployé petit à petit, permettant ainsi de "mailler" le département avec des antennes relais sur des points hauts (châteaux d'eau, églises, silos à grains) émettant vers d'autres antennes — placées elles — sur les toits des adhérents.

Un antenniste et membre actif de PcLight installe une antenne chez un particulier dans un village de l'Yonne
Un antenniste et membre actif de PcLight installe une antenne chez un particulier dans un village de l'Yonne
Photo : Pascal Hérard


Tout le flux Internet du réseau maillé d'antennes repart alors vers une fibre optique louée par l'association à Auxerre, et hébergée chez une entreprise partenaire. Lorsqu'un adhérent surfe sur Internet, les paquets réseaux sortent du réseau maillé d'antennes vers cette fibre à Auxerre pour transiter jusqu'à Dijon. Une autre fibre optique permet alors de raccorder Paris — là où PcLight possède ses équipements pour faire circuler les paquets d'informations de ses adhérents à travers le réseau mondial.

Copie d'écran de la carte temps réel du réseau d'antennes 5Ghz de l'association PcLight dans l'Yonne. En vert les antennes actives, en jaune, les demandes d'installation.
Lorsqu'on pose la question à Bruno Spiquel du choix d'une association — membre de la FFDN — et non pas celui de l'entreprise commerciale pour se lancer comme fournisseur d'accès Internet dans l'Yonne, sa réponse est la suivante : "L'idée de base est tirée de l'adage "l'union fait la force". On peut s'unir au sein d'une entreprise commerciale, mais on est moins nombreux donc moins forts. L'association permet de démarrer facilement le projet en impliquant tout le monde avant d'évoluer vers d'autres formes de structures permettant d'envisager l'avenir, mais toujours sous l'angle du collectif à but non lucratif".

Le principe d'un accès Internet coopératif et citoyen reste le socle de la démarche de l'association, qui le revendique et en fait la promotion, au même titre que tous les membres de la FFDN.

FFDN : La fédération FDN regroupe des Fournisseurs d'Accès à Internet associatifs se reconnaissant dans des valeurs communes : bénévolat, solidarité, fonctionnement démocratique et à but non lucratif ; défense et promotion de la neutralité du Net. La fédération FDN se donne comme mission de porter la voix de ses membres dans les débats concernant la liberté d'expression et la neutralité du Net. Elle fournit à ses membres les outils pour se développer et répondre aux problématiques qui concernent l'activité de fournisseur d'accès à Internet.

Au Royaume-Uni, la fibre optique arrive grâce aux agriculteurs

Le projet "Racine" de PcLight, pour déployer des fibres optiques en zone rurale, est proche d'un projet britannique lancé voilà 3 ans : B4RN (prononcer Barne). B4RN est une société coopérative d'intérêt général, située en pleine campagne anglaise, dont la totalité des investissements est effectuée à partir des parts souscrites par les bénéficiaires du réseau, et qui sont remboursés au fur et à mesure que le projet prend de l'ampleur. Le but est simple : faire du FttH (Fiber to the Home - Fibre optique jusqu'à la maison) pour passer d'un désert numérique rural au Très Haut débit par fibre optique bénéficiant à 3200 maisons. Les acteurs du réseau B4RN travaillent avec les agriculteurs locaux qui creusent le sol pour enfouir les fibres optiques, sur un territoire de 400 km2. Pour Bruno Spiquel de PcLight, ce projet est "la preuve par A+B, que déployer de la fibre optique en zone rurale, en mode coopératif, est parfaitement possible". B4RN pour faire aboutir son projet de déploiement de fibre, s'appuie sur une sorte de Crowd Funding (financement participatif, ndlr), avec remboursement des investisseurs, une méthode qui pourrait être appliquée en France.
Bruno Spiquel explique que "le principe de B4RN c'est qu'ils en sont arrivés à une structure coopérative qui a levé 4 millions de livres en allant chercher les citoyens, les entreprises et les collectivités de leur secteur. Ils ont réussi à atteindre pas loin de la moitié de ce qu'ils avaient prévu de faire en termes de connectivité réseau, et ont commencé à rembourser les tous premiers investisseurs qui avaient donné."

Une équipe de la coopérative B4RN amène une fibre optique jusqu'à une ferme (Photo Chris Borwick)


L'association PcLight est en train de discuter avec plusieurs municipalités de l'Yonne pour commencer à "fibrer" des hameaux isolés ou des petites villes… L'association PcLight vient de fêter son 150ème abonné et a actuellement 300 antennes actives dans le département.

En Espagne, ces initiatives sont déjà "anciennes", avec le réseau associatif Guifi.net en Catatlogne. Ce FAI a implanté plus de 20 000 antennes et offre un accès gratuit à Internet à ses adhérents après achat d'une antenne pour se connecter. Et en Belgique, un membre de la FFDN propose désormais ses services : Neutrinet.

L'Internet citoyen construit par des bénévoles au service du plus grand nombre commence à se faire connaître un peu mieux en France, et à être pris plus au sérieux. Tetaneutral.net, l'association Toulousainne qui déploie des réseaux par antennes Wifi 5Ghz depuis 2011, a aujourd'hui plus de 400 adhérents raccordés à Internet. Au delà de la campagne toulousaine et de ses zones blanches internet, des télétravailleurs de certains immeubles du centre ville de Toulouse peuvent bénéficier du très haut débit entre 20 et 30 Mbps grâce à Tetaneutral.net… au lieu des 512 Kbps proposés par les opérateurs commerciaux.

Sans faire beaucoup de bruit, les réseaux associatifs en très haut débit investissent les campagnes et remettent la notion de service public au cœur de la société… grâce au numérique.


Sur le site de Tetaneutral.net :

Tetaneutral.net utilisera tous les moyens à sa disposition pour faire passer l'internet. Via French Data Network, l'association peut offrir un accès ADSL en dégroupage partiel. Entre son local et le centre réseau une fibre optique a été posée. Du local au reste des utilisateurs, une liaison radio en réseau redondant est déployée, basée sur les travaux de Toulouse Sans Fil. Et enfin dans le cadre des évolutions réglementaires et tarifaires, tetaneutral.net regarde s'il est possible de mettre en place de la fibre optique chez nos membres.

Comment devenir un opérateur Internet non-marchand ?

Ce document de la FFDN synthétise les étapes pour devenir un FAI associatif ainsi que l'intérêt représenté par ces opérateur coopératifs non-marchands d'Internet , tant d'un point de vue technique, que social et éthique : http://www.ffdn.org/wiki/lib/exe/fetch.php?media=arn-slides-fai_pourquoi_comment_en-vrai.pdf