Interview d'un rescapé des interrogatoires des renseignements généraux syriens

Le 15 mars 2011 avait lieu à Damas la première manifestation contre le régime de Bachar al Assad. Nous avons fait la rencontre d’un jeune de 27 ans arrêté au cours de cet événement. Il nous raconte ici comment a débuté ce mouvement spontané à Damas, les conditions de sa détention, ainsi que sa vision de la suite du soulèvement.

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Que s’est-il passé ce mardi 15 mars dans le souq Hamidiyeh ? Comment s’est organisée cette première manifestation ?

En réalité, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un mouvement préparé. Pour ma part, je passais là par hasard lorsque j’ai vu un petit attroupement. Un cortège de quelques dizaines de personnes traversait le souq Hamidiyeh en criant des slogans demandant plus de libertés en Syrie. Je me suis joint à eux spontanément.

Et à quel moment les forces de sécurité sont intervenues pour vous disperser ?

Très peu de temps après que je me sois joint au cortège, il y avait une personne qui était en train de nous photographier. Alors un des manifestants lui a demandé pourquoi il nous prenait en photo, ce à quoi il lui a répondu de dégager, que ce qu’il faisait ne le regardait pas. Il ne faisait évidemment aucun doute qu’il s’agissait d’un moukhabarat. Le ton est monté entre les deux hommes, c’est alors que je me suis mêlé à leur histoire. Nous avons demandé au moukhabarat d’effacer les photos qu’il venait de prendre. Une troisième personne s’est rapprochée et à commencer à dire que les choses devaient vraiment changer dans le pays, que cette privation de liberté ne pouvait plus durer. Le moukhabarat lui a alors répondu que la Syrie était un pays libre et que nous n’avions pas à nous plaindre. Alors avec d’autres manifestants qui s’étaient décrochés du cortège, nous avons commencé à scander « la Syrie est libre, la Syrie est libre » tout en nous éloignant. C’est alors que des moukhabarat nous ont encerclé en faisant mine d’être eux aussi des opposants. Nous avons commencé à prendre peur, donc nous sommes partis nous réfugier dans un restaurant. Deux minutes plus tard, des hommes ont fait irruption dans la salle pour nous embarquer de force dans une voiture.

Et où est-ce qu’ils vous ont emmenés ?

Dans un bureau des services de renseignement. On a commencé par nous enfermer dans une cellule pendant 4 jours, suspendus par les bras au plafond avec les pieds qui touchaient à peine le sol, ce qui fait que nous ne pouvions pas nous endormir. Au bout de 4 jours, l’interrogatoire a commencé. Ils voulaient savoir qui de la CIA ou du Mossad m’avait formé pour organiser cette manifestation. Ils étaient persuadés que nous étions des agents des États-Unis ou d’Israël. Ensuite, ils ont voulu savoir à quel groupe d’opposants j’étais rattaché en Syrie, comment est-ce que j’avais rencontré les 5 autres personnes qu’ils avaient arrêté avec moi. Comme je n’avais aucune réponse à leur fournir, ils m’ont insulté avant de me rouer de coups et de menacer de s’en prendre à ma famille. Après 4 jours sans sommeil, je t’assure qu’il n’en faut pas beaucoup pour leur avouer tout ce qu’ils veulent, même les attentats du 11 septembre. Tout ce que tu veux, c’est qu’on te laisse dormir.

Et après ce premier interrogatoire, on t’a rattaché dans ta cellule ?

On m’a juste remis dans la même cellule, mais cette fois-ci sans m’attacher. Et chaque jour, j’avais droit à 3 interrogatoires avec toujours les mêmes questions auxquelles je n’avais aucune réponse à fournir. Au bout de 7 jours de détention, on a été transféré dans un autre lieu, toujours dans un bureau du moukhabarat, mais dans un autre quartier de la capitale. Là, j’ai été emprisonné avec les 5 personnes avec qui j’ai été arrêté. Nous étions dans la même cellule, normalement prévue pour une personne. On ne pouvait pas s’allonger, donc c’était très difficile de dormir. Les interrogatoires et les coups ont continué comme ça pendant 20 jours. On venait nous chercher les uns après les autres. Les officiers nous frappaient de toutes leurs forces, parfois jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus eux mêmes. En sortant de détention, j’ai du subir une opération à l’oreille tellement ils se sont acharnés sur moi. J’avais quelque chose de déplacé à l’intérieur et une infection s’est produite. J’avais aussi le nez cassé depuis plusieurs semaines. Mais très honnêtement, ça aurait pu être pire, parce que je n’ai pas subi de réelle torture. Au final, je crois que le pire durant ses 27 jours, ça a été de ne jamais savoir combien de temps j’allais devoir rester ici. Certaines personnes se font emprisonner sans raison et ne sortent que 20 ans plus tard.

Et au bout de 27 jours, on a décidé de te libérer sans que tu n’aies rien avoué de ce qu’il voulait te faire dire ?

Au bout d’un moment, ils ont fini par ce rendre compte que nous n’étions ni du Mossad, ni de la CIA, et qu’ils ne pourraient rien obtenir d’intéressant de notre part. Par contre, ils nous ont fait signer tout un tas de papiers pour s’assurer que nous ne retournerions pas dans la rue pour manifester. Par exemple, je suis désormais interdit d’aller dans des lieux de rassemblements comme les mosquées, les universités ou les mariages. Au cours de mes derniers interrogatoires, les moukhabarat ont commencé à me dire que ma vie était finie, que même si je ressortais un jour, ils continueraient à me surveiller et qu’ils me pourriraient la vie. Que j’allais quitter une petite prison pour une grande mais qu’au final, mon sort serait le même.

Il est aussi arrivé que certains agents se confessent quand ils se trouvaient tout seul en face de moi. Un jour, il y en a un qui m’a demandé de crier le plus fort possible lorsqu’il allait me frapper, parce qu’il était obligé de le faire, mais qu’il n’en avait pas envie. Le jour de ma sortie, un autre m’a même demandé d’écrire un livre en sortant pour raconter les conditions de ma détention et dénoncer les atrocités du régime et de son système. Lorsque je lui ai demandé quel titre je devrais lui donner, il m’a suggéré de l’intitulé « la fin du Jasmin » (Le jasmin est le symbole de Damas).

Comment se passe ta vie quotidienne depuis qu’on t’a relâché ?

Tout ce que m’avait dit les moukhabarat est vrai. Je ne me sens toujours pas libre. Par exemple, il y a une personne qui est arrivée ici quelques jours seulement après moi (L'interview se déroule dans un lieu de vie communautaire où le jeune syrien passe la plupart de son temps). Et comme par hasard, il est directement venu vers moi pour me poser des questions sur les conditions de ma détention sans que je ne lui aie jamais dit auparavant que j’avais été arrêté. Dès qu’il voit que je suis seul, il en profite pour venir m’interroger sur les personnes avec qui j’étais détenu, les connexions que j’ai avec des groupes politiques ou d’autres manifestants. Il prétend vouloir être mon ami, mais il est clair qu’il s’agit d’un moukhabarat. Chaque semaine, j’ai le droit à tout un tas de questions sur ce que j’ai fait au cours des derniers jours, on voit bien que je suis le seul à l’intéresser ici. Pourtant, je n’ai pris part à aucune manifestation depuis ma sortie de détention, je sais parfaitement où cela me mènerait, donc je préfère rester loin de tout ça.

Comment envisages-tu la suite du soulèvement, est-ce que d’après toi le régime va finir par tomber et si c’est le cas, que va-t-il se passer par la suite ?

Ce que souhaite les Syriens aujourd’hui, c’est avant toute autre chose la liberté. Les supporters du régime ne comprennent pas pourquoi certains se plaignent parce que la vie en Syrie est d’après eux beaucoup moins dure que dans d’autres pays alentours. C’est vrai qu’au niveau économique, même si ce n’est pas le mieux, on arrive à s’en sortir. Mais nos revendications ne sont pas économiques, ce que l’on souhaite, c’est la liberté. A quoi bon être riche sans la parole ? Qu’est ce qui est le plus important dans la vie, l’argent ou la liberté ? Je n’en peux plus des agressions de la part des Moukhabarat. Ils peuvent nous frapper sans aucune raison et on n’a le droit de ne rien dire. Parfois en pleine rue, on vous arrête. On ne sait pas pourquoi, mais quoi qu’il se passe, on ne peut rien dire. Ce que veulent les Syriens aujourd’hui, c’est de la dignité, se sentir citoyens et non des sous hommes comme c’est le cas aujourd’hui. Mon voeu le plus cher, c’est que le Ramadan symbolise 2 fêtes cette année. Une fête religieuse, et une fête politique correspondant à un nouveau départ pour le pays. Tous les soirs, ce sera un nouveau vendredi et je ne vois vraiment pas comment le régime pourrait résister.

Mais d’après toi, à quoi pourrait ressembler une Syrie démocratique ?

Pour être honnête, je ne sais pas trop. Le problème c’est qu’après 40 ans de domination Baasiste où l’on a été privé de responsabilités politiques, beaucoup de Syriens ont du mal à développer un esprit critique. Ils se contentent de gober ce que leur recrache la télévision. Si elle est allumée sur al-Jazeera, alors ils seront près à descendre se révolter dans la rue, mais à l’inverse, s’ils zappent 2 minutes plus tard sur Syria (une chaîne privée syrienne autorisée par le régime), ils croiront à la théorie du complot et se mettront à considérer les étrangers comme l’unique cause des problèmes dans le pays. Donc l’important c’est avant tout d’obtenir la liberté et la dignité que l’on mérite. Je pense que les réformes politiques se feront ensuite avec la mise en place d’un nouveau gouvernement.

Tu n’as pas peur que la période de transition entraîne le pays dans une guerre communautaire comme c’est le cas en Irak ?

Les Syriens sont des gens intelligents, on ne va pas faire ce genre d’erreurs. Les minorités ont cohabité en paix jusqu’à présent, alors pourquoi est-ce que subitement, après qu’on leur donne plus de libertés, elles chercheraient à imposer leur domination aux autres ? Je ne pense pas non plus que la chute du régime se traduise par une montée de l’extrémisme religieux. La tâche la plus dure sera plutôt d’organiser des élections pour former un gouvernement stable dans un pays qui a été privé de débat politique pendant plus de 40 ans. Passer de la dictature à la démocratie sera difficile, et comme je te le disais, beaucoup de Syriens ne semblent pas prêts à prendre part au débat tant ce genre d’enjeux leur est étranger. Mais les choses vont se faire naturellement et de toute façon, aujourd’hui, il est trop tard pour faire marche arrière, le régime doit partir et si ce n’est pas le cas, alors c’est moi qui chercherait à partir de ce pays par tous les moyens, car je ne peux plus accepter cette vie là.