Info

Ir7al, le cri de la jeunesse arabe - carnet de route #3

dans

Dans le taxi d'Abderrahmane

Au volant de sa Peugeot, Abderrahmane file vers la Tunisie. Cela fait maintenant une heure que nous roulons. Le réveil est difficile. Nous avons passé une très mauvaise nuit dans le train-couchette entre Alger et Annaba, situé à l'extrême est du pays, à une heure de route de la frontière tunisienne. La chaleur de la nuit et le bruit d'un train un peu déglingué ont cassé notre sommeil.


Dans notre tête, la fatigue se mélange aux appréhensions et aux regrets. Les Algériens et les Tunisiens nous ont dit tellement de mal sur cette route : braquage, accidents fréquents. Au contraire, la route sinueuse ne laisse rien présagé de tout cela : elle est parsemée de lacs et de forêts de sapins. Nous sommes persuadés aussi de partir trop vite d'un pays si complexe.


Abderrahmane, cela fait 22 ans qu'il fait ce trajet. Ils sont une centaine à en vivre, peut-être plus. «Depuis la révolution, les temps sont durs. Il y a moins de clients », concède-t-il, en avalant un café froid. Les touristes, qui empruntaient ce trajet ont quasiment disparu et de nombreux Algériens ont quitté la Tunisie. Ce matin là d'ailleurs, il a bien eu de la peine à remplir son taxi (15 euros la place).



Abderrahmane, au volant de son taxi. 22 ans qu'il fait le trajet Annaba - Tunis.


Avec sa mèche dans le vent, qui cache son début de calvitie, Abderrahmane a aujourd'hui 54 ans. Il était technicien informatique et a aussi fait du porte-à-porte. « Mais j'ai décidé de me mettre à mon compte, être libre quoi, justifie-t-il. Je le regrette, je vivais mieux à l'usine. Quand je suis malade, je ne reçois pas de salaire». Dans deux jours, il mariera le deuxième de ses fils. Alors, il cherche à multiplier les aller-retours, pour payer les frais.


« Nous n'avons pas de leçons à recevoir des Tunisiens »
« Bien sûr que nous voulons un changement ! Mais le président Bouteflika a apporté une stabilité. Notre révolution date de 1988 et nous ne voulons pas revivre une guerre civile. Il ne faut pas aller trop vite », développe calmement notre chauffeur, après la frontière tunisienne. Il a glissé quelques billets aux douaniers. Nous n'avons fait que 20 minutes à la douane. « Nous n'avons pas de leçons à recevoir des Tunisiens. Le peuple algérien possède une grande expérience ».



Avec les tampons de la douane, Abdherammane est obligé de renouveler son passeport tous les six mois.


Durant notre séjour, les événements du 5 octobre 1988 nous ont souvent été cité en exemple pour expliquer le statut-quo de l'Algérie. Mais en parcourant les rues d'Alger et sa périphérie, c'est plutôt le contraire qui nous est apparu.
Mais déjà les plages tunisiennes. Ici aussi, rien ne semble avoir changé. Le sable n'a pas bougé, le drapeau flotte toujours aux quatre coins des rues.  Seuls les affiches de Ben Ali ont disparu. Nous sommes encore à 2 heures de route de la capitale, là où le « printemps arabe » a commencé.






C'est finalement l'attractivité de Tunis qui aura eu raison de la Peugeot d'Abderrahmane. Dans l'ultime descente, ses plaquettes de frein ont lâché. « La main d'oeuvre est trop chère ici. Je vais rentrer doucement pour faire réparer cela en Algérie ». Encore deux ans de travail et des centaines d'aller-retour et Abderrahmane prendra sa retraite pour de bon.