Ir7al, le cri de la jeunesse arabe - carnet de route #6

Ira ? Ira pas ? C'est la question que l'on s'est posée durant ces six semaines de reportage. Se rendre en Syrie, d'accord. Mais pour y faire quoi ?  Est-ce que cela vaut bien le coup de prendre de tels risques ?

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04.08.2011Par l'équipe d'Ir7al.info
Certains journalistes y sont allés au péril de leur vie, comme CBS News, qui a introduit des caméras miniatures dans le pays , rapportant les premières images journalistiques du conflit. Avons-nous leur cran ? Car sur le terrain, le courage de certains journalistes n'a pas changé grand chose. Ils sont toujours contraints de puiser dans les images envoyées par les nombreux réseaux de cyberactivistes syriens.

Après notre mésaventure à la frontière entre la Tunisie et la Libye, nous avions l'envie de bien faire. Ce jour-là, il était prévu de rejoindre Nalout, village déserté par ses habitants et tenu par les rebelles à une soixantaine de kilomètres de la frontière. Mais des bombardements et une panne informatique des douanes tunisiennes avaient stoppé net notre enthousiasme. Nous étions restés bloqués.

Pour la Syrie, nous avions établi une autre stratégie. D'abord, demander des visas touristiques. Posséder la nationalité suisse a le double avantage qu'il n'est pas nécessaire de présenter un billet d'avion ni de justifier d'une quelconque activité lucrative... et donc journalistique... Ensuite, profiter de notre double-nationalité. Sur l'un des passeports, nous avons fait  les tampons des pays qui ont connu une révolution. Sur l'autre, ceux de nos voyages en Europe....

Or, dans un pays qui a vu le nombre de touristes approcher zéro, difficile de passer inaperçu.

FERMER NOS COMPTES FACEBOOK

L'autre problème, c'était le matériel. Nous avions prévu de formater nos ordinateurs pour effacer toute information compromettante et de fermer nos comptes Facebook. Seul objet électronique dans nos valises : un Iphone en guise de prise de son.

Mais où aller en se présentant en temps que touriste ? Tous les lieux touristiques sont à proximité de villes de soulèvement (Derra, Hama, Homs). L'objectif était de passer la frontière à Nasib depuis la Jordanie, seule frontière ouverte de ce côté-ci. Elle est située à quarante kilomètres à l'ouest de Derra, la ville martyr où une fosse commune a été découverte.

Qui rencontrer ? En s'adressant aux cyberactvistes syriens (que nous avons rencontré à Beyrouth), il est facile de trouver des Syriens prêts à témoigner.

Mais à qui faire confiance ? En l'absence d'un solide réseau, nous avons été contraint de passer par les comités, réseaux d'opposants et d'exilés à l'étranger, notamment en France. Ainsi, nous avions constitué un réseau de contacts dans les principales villes syriennes en proie à la répression. Énorme avantage : nos contacts se connaissent tous pour avoir étudié ensemble à l'étranger. De quoi limiter un minimum les mauvaises surprises.

CERTAINS PARLENT EN MESSAGES CODÉS

Extrait de communication de notre contact à Homs, professeur d'université.

- Bonjour, comment ça va ?

- Bien, merci.

- Nous aurions souhaité venir à Homs, quelle est la situation ?

- Oh, vous savez, j'ai beaucoup de travail à l'université. Mais là, ça va, les étudiants sont en vacances...

Il sait qui nous sommes. Mais rien n'assure que sa ligne n'est pas écoutée. C'est pour cette raison que certains parlent en messages codés ou utilisent des lignes téléphoniques jordaniennes, comme ce contact que nous avons à Derra.

- Tu es de quelle nationalité ?

- Algérienne.

- Et tes amis ?

- Ils sont Suisses.

- Toi, c'est bon. Les autres non.

- Penses-tu pouvoir traverser la frontière pour nous rejoindre en Jordanie ?

- Impossible. L'armée est positionnée tout autour de la ville. Si tu sors, ils tirent sans sommation.

L'heure de faire le bilan. Il y a encore deux mois, c'était encore possible. Plus aujourd'hui. Passer la frontière donne la quasi-assurance de se faire arrêter. Seule solution, se rapprocher le plus possible du pays, par la Jordanie ou le Liban, pour rencontrer  des réfugiés.

450 DOLLARS POUR PASSER LA FRONTIÈRE

Depuis Beyrouth, nous organisons un déplacement à Wadi Khaled, petit village enclavé situé à trois heures de route de la capitale libanaise. Des familles syriennes y sont réfugiées depuis de longues semaines , notamment depuis que le village syrien voisin Tell Kalakh a été assiégé par l'armée.

Sur la frontière, la sécurité n'est pas vraiment garantie. Des réfugiés ont déjà été abattus par les forces de sécurité de Bachar el-Assad alors qu'elles tentaient de rejoindre le Liban à pied.

Pour s'y rendre, il faut débourser d'abord 250 dollars : c'est le prix de la sécurité et d'un fixeur/traducteur. "Le samedi, c'est quand tu as les meilleures histoires. Après la répression du vendredi de la colère, les Syriens fuient", nous assure un fixeur qui travaille aussi pour Reuters. A cela, il nous faut encore ajouter 200 dollars pour un chauffeur d'une compagnie qui a l'habitude de travailler avec les taxis, "même en temps de guerre".

Au total donc, 450 dollars. Trop cher pour nous. Nous envoyons des emails aux rédactions que nous connaissons, leur demandant si elles sont intéressées. Sans succès. Déjà fait, déjà vu, pas intéressés, "tant que nous ne rentrons pas en Syrie". Avec regrets, nous renonçons. En deux jours, près de 150 personnes sont mortes dans la seule ville de Hama. Une nouvelle fois, les images sont arrivées au compte-goutte. Nous sommes impuissants. Frustrés.

Depuis le début de la contestation le 15 mars 2011, plus de 1600 civils ont été tués, d'après l'Observatoire syrien des droits de l'Homme. Près de 3000 personnes seraient portées disparues et quelque 12000 ont été emprisonnées.