Irak : après la débâcle, quel avenir pour l'armée irakienne ?

L'armée irakienne ©CC
L'armée irakienne ©CC

L'offensive du groupe Etat islamique a signé l'effondrement de l'armée irakienne qui commence à se réorganiser, depuis quelques semaines, avec l'aide de conseillers américains. Une situation qui permet aux peshmergas de se renforcer et de s'imposer dans le Nord. Du côté irakien, des déserteurs qui n'ont plus le coeur à se battre, nous confient leurs désillusions et leurs peurs.

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04.12.2014
Plus de quatre mois déjà que Khalil tourne en rond. Enfermé chez lui avec sa femme et ses enfants. Pas de travail, pas de revenus, il ne lui reste plus que sa rage au ventre, une colère sourde contre le monde entier ou presque, contre Bagdad, contre la garde nationale irakienne, contre les combattants du groupe Etat islamique (EI) et même contre les peshmergas. 

Dans l’armée irakienne, en tant que soldat, tu n’as aucun droit. Ils ne payent pas les salaires. Côté logistique, c’est zéro. Côté équipements, tout est volé, tout le monde vole. Il n’y a aucune discipline et ils ne gèrent pas correctement les troupes, on te mute n’importe où, contre tes envies, loin de ta ville et de ta famille”, lance ce Turkmène, habitant de Kirkouk et ancien membre de la garde nationale irakienne. 

Jusqu’à la mi-juin, Khalil faisait partie de la 12e division de la garde nationale. Mais à l’arrivée des djihadistes de l’EI, sa division s’est tout simplement désintégrée. Les soldats ont pris la poudre d’escampette, parfois de leur propre initiative, parfois sur ordre de leurs officiers supérieurs, en majorité des chiites. “Moi, je voulais me battre, j’ai pris ma voiture, j’ai récupéré cinq collègues, des chiites de Bagdad, et on a voulu y aller, mais nos supérieurs nous ont dit de jeter nos armes et de rentrer chez nous”, confie-t-il. “On n’a même jamais vu Daech entrer dans notre base.

Khalil, ancien membre de l'armée irakienne ©TV5MONDE
Khalil, ancien membre de l'armée irakienne ©TV5MONDE
"Personne ne s’est battu"


Malgré des milliards de dollars investis par le Pentagone dans l’équipement et la formation des soldats irakiens depuis une décennie, un assaut éclair d’un millier de djihadistes en pick-ups a suffi pour faire fuir les troupes irakiennes. La base de Kirkouk a été dévalisée, les armes, les hummers et les équipements ont été volés, par les combattants de Daech (acronyme arabe du nom “Etat islamique en Irak et au Levant”), mais aussi par des milices non identifiées et même par des peshmergas, assure Khalil. 


Six mois après la débâcle, l’ex-garde national n’a toujours pas réintégré les rangs de l’armée irakienne. Pour lui, c’est terminé. Amer, il rejette la responsabilité du désastre militaire sur la gestion inepte et sectaire de l’ancien Premier ministre chiite, Nouri Al-Maliki. “Le gouvernement irakien a tout fait pour faire tomber l’armée irakienne. Il n’y a aucune confiance dans les rangs de l’armée. Personne n’avait foi dans le gouvernement et donc personne ne s’est battu”, résume ce membre de la communauté turkmène, minoritaire face aux chiites et sunnites du pays. 



Désormais Khalil vit sans le sou et reclus chez lui, une maison en plein quartier arabe: autant dire qu'il craint aussi une vengeance des djihadistes, de leurs partisans, des cellules dormantes de Daech que la rumeur dit nombreuses à Kirkouk. Et il n’est pas le seul à avoir peur. A quelques pâtés de maisons de là, Qoussaï, lui aussi un déserteur de l’armée irakienne, est en bien plus mauvaise posture.

Qoussaï, déserteur de l'armée irakienne ©TV5MONDE
Qoussaï, déserteur de l'armée irakienne ©TV5MONDE
"Je n'y crois plus"


Arabe sunnite, il a quitté la région de Riaz, avec les dix membres de sa famille, dès qu’il a su que l’Etat islamique approchait sa ville, située à une cinquantaine de kilomètres de Kirkouk. “Ils nous ont demandé de partir et maintenant je suis ici, sans emploi”, confie ce père de famille d’une quarantaine d’année. “Ils disent qu’on peut s’enrôler de nouveau pour récupérer notre job dans l’armée, mais je n’y crois plus. J’avais un peu d’économies, je suis en train de tout dépenser.
 
Comme lui, ils sont des centaines de déserteurs, déplacés et réfugiés au Kurdistan, à ne plus avoir le coeur à sa battre, même pour un salaire… Après la stupeur de la défaite, l’armée irakienne s’est peu à peu organisée ces dernières semaines, grâce notamment aux “conseillers” américains renvoyés sur place en catastrophe pour établir une stratégie militaire face au groupe EI. En novembre, Bagdad a enfin remporté une victoire considérable sur le terrain: aidée de milices chiites et de tribus sunnites, les troupes irakiennes sont parvenues à briser le siège de la ville pétrolière de Baïdji, située sur la route en Bagdad et Mossoul.

Hemin Hawrami, conseiller du président Massoud Barzani ©TV5MONDE
Hemin Hawrami, conseiller du président Massoud Barzani ©TV5MONDE
Effondrement de l’armée


Mais si l’armée irakienne se regroupe lentement dans le sud du pays, les peshmergas, eux, restent les maîtres du nord et des nouvelles frontières du Kurdistan irakien. Une situation qui convient parfaitement aux dirigeants de la région autonome. “L’armée irakienne s’est évaporée!”, souligne Hemin Hawrami, conseiller du président Massoud Barzani, avec un demi-sourire qui en dit long. “L’armée irakienne a abandonné des zones entières, et si l’on n’avait pas avancé, ces territoires seraient tombés entre les mains du groupe Etat islamique.


L’effondrement de l’armée irakienne, c’est la revanche des peshmergas, cette armée presque exsangue faute de budget et d’équipements bloqués par Bagdad. “Pendant huit ans, nous n’avons pas reçu un seul dinar de l’armée irakienne, pas même une balle, alors que les forces peshmergas étaient censées faire partie des forces irakiennes, mais malheureusement ils n’ont rien fait pour nous”, rappelle Hazhar Ismaïl, porte-parole du ministère de la Défense.



Forte des livraisons d’armes, d’équipements et de l’aide de la coalition internationale, l’armée des peshmergas se réorganise aussi, même si les premiers temps ont été difficiles. “Au début, tout le monde a essayé de s’armer”, raconte Kakil, ancien garde national de l’armée irakienne, aujourd’hui reconverti en chauffeur. “Moi, j’ai même fait un peu de vente de Kalachnikovs pour arrondir mes fins de mois.

Des peshmergas sur un tank en 2014 ©CC
Des peshmergas sur un tank en 2014 ©CC
Marché d'armes


Confrontées au risque de voir des citoyens lambda prendre les armes sans aucun cadre ni contrôle, les autorités d’Erbil ont fermé le marché local de ventes d’armes, et entrepris de recruter les volontaires pour rejoindre les rangs des peshmerghas, dont les membres des milices d’auto-défense, créées spontanément face à l’assaut de Daech. 


Désormais, six mois après le début de l’offensive des islamistes, le ministère de la Défense du Kurdistan irakien (ministère des peshmergas) cherche à mettre en place des bataillons de soldats par ethnie, Chrétiens, Yazidis, Turkmènes ou encore Chiites, un processus toujours en cours, selon Hazhar Ismaïl, du ministère des peshmergas. “L’objectif, c’est que chaque groupe défende son village et sa zone, une fois qu’elle sera libérée”, explique pour sa part Sherzad, responsable du centre de recrutement d’Erbil. “Depuis le 9 juin dernier, 10.000 hommes dont 7.000 issus des minorités ont été recrutés.

Des soldats de l'armée irakienne ©CC
Des soldats de l'armée irakienne ©CC
Armées irakienne et kurde

Des hommes comme Khaled, qui a dû s’enfuir de Hamdaniyeh avec toute sa famille, à l’arrivée des hommes de Daech. Issus la minorité chiite Shabak, il n’avait guère le choix: il en allait de leur vie. Entassée dans sous des tentes dans le camp de déplacés de Bahargha à une vingtaine de kilomètres d’Erbil, sa famille survit... Khaled, lui, s’est enrôlé il y a trois mois, pour se battre dans les rangs des peshmergas. “J’ai fait partie des troupes qui ont libéré Zumar”, dit-il fièrement vêtu de son treillis, avant de montrer ses blessures. “Les hommes de Daech? On les a tous tués.” 

Reste à savoir si les deux armées, irakienne et kurde, tiendront dans le temps face à l’ennemi et sans se mettre des bâtons dans les roues, d’autant plus que le budget du Kurdistan dépend toujours de Bagdad. Dans son bureau, entouré de ses conseillers, le ministre des peshmergas, Mustafa Saïd Qader, vient de finir une entrevue avec un général américain. Lorsqu’on l’interroge sur la situation avec Bagdad, il botte d’abord en touche, avant d’admettre: “cela fait deux mois que les peshmergas n’ont pas été payés.