Irak : crimes et nettoyage ethnique ?

Fuite des Yézidis d'Irak ©AFP
Fuite des Yézidis d'Irak ©AFP

Alors que la communauté internationale s'indigne après la décapitation du journaliste américain Steven Sotloff par l'Etat islamique (EI), elle s’élève également contre l’ampleur des actes barbares dont est victime la population irakienne. Une population qui vit depuis plusieurs semaines sous le joug de l'EI. Les Nations unies ainsi que l’ONG Amnesty international dénoncent un « nettoyage ethnique et religieux » perpétré par les djihadistes, accusés également de « crimes de guerre » et de « crimes contre l’humanité ».

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« Des actes à une échelle d’inhumanité qui est inimaginable », a déclaré lundi 1er septembre, Flavia Pansieri, la Haut-commissaire adjointe des Nations unies aux droits de l’Homme. C’est ainsi que cette responsable de l'ONU qualifie les exactions perpétrées en Irak par l’Etat islamique : assassinats ciblés, conversions forcées, enlèvements, esclavages, tortures, persécutions,…

Dès le 25 août dernier, la Haut-commissaire aux droits de l’homme, Navi Pillay (voir son interview pour TV5MONDE ) employait le terme de « nettoyage ethnique et religieux » qui cible particulièrement les chrétiens, les Yézidis, les Shabaks, les Turcomans, les Kaka’e et les Sabéens.

Ce lundi 1er septembre, le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies qui s’est réuni en session extraordinaire sur la situation irakienne dénonce aussi des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité commis dans le pays. Des crimes qui ne seraient pas seulement perpétrés par les combattants de l'Etat islamique, selon les Nations unies, mais aussi par les forces de sécurité irakiennes et les milices anti-Etat islamique.

Le Conseil de sécurité de l'ONU ©AFP
Le Conseil de sécurité de l'ONU ©AFP
Enquêteurs

A l’unanimité, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté une résolution exhortant toutes les parties à respecter le droit international, à protéger et répondre aux besoins des civils tout en offrant aux travailleurs humanitaires un « accès sûr » aux populations affectées par le conflit.

Avec cette résolution, le Conseil de sécurité demande au Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU « d’envoyer d’urgence une mission en Irak pour enquêter sur les allégations de violations et abus des droits de l’homme commis par l’EI et les groupes terroristes qui lui sont associés ».

Onze enquêteurs pourraient être dépêchés sur le terrain d’ici à quelques semaines. Ils auront pour mission de recueillir des preuves en vue d’éventuelles poursuites devant la justice internationale.

Image de propagande de l'Etat islamique
Image de propagande de l'Etat islamique
"Nettoyage ethnique"

Ces accusations de crimes sont appuyées ce mardi 2 septembre par la publication d’un rapport d’Amnesty international dans lequel l’organisation accuse les djihadistes de l’Etat islamique de mener « une campagne systématique de nettoyage ethnique » dans le nord du pays.

« L'État islamique commet des crimes abjects et a transformé les zones rurales autour de Sinjar en terrains d'exécution imbibés de sang avec sa campagne implacable visant à oblitérer toute trace des populations non arabes et non sunnites », a déclaré Donatella Rovera, conseillère d'Amnesty International en matière de réaction aux crises.

L’ONG a rassemblé des témoignages liés à deux des attaques les plus meurtrières de ces dernières semaines qui ont eu lieu le 3 août à Qiniyeh et le 15 août à Kocho, des villages où les victimes se comptent par centaines, selon Amnesty.

Des Yézidis qui fuient l'avancée djihadiste en Irak début août 2014 ©AFP
Des Yézidis qui fuient l'avancée djihadiste en Irak début août 2014 ©AFP
Massacre

Saïd a échappé à un massacre après avoir reçu cinq balles lors d’une exécution collective. Il a pourtant survécu et réussi à s’échapper avec son frère Khaled. Tous deux ont perdu sept autres membres de leur fratrie dans le massacre.

Salem, un autre survivant, a réussi à se cacher près d’un lieu de carnage pendant 12 jours : « Certains ne pouvaient pas bouger et n'ont pas pu se sauver. Ils sont restés allongés là, à attendre la mort en souffrant atrocement. Ils ont eu une mort horrible. J'ai réussi à me traîner à l'écart et j'ai été sauvé par un voisin musulman. Il a risqué sa vie pour me sauver. C'est plus qu'un frère pour moi. Pendant 12 jours, il m'a apporté à manger et à boire toutes les nuits. Je ne pouvais pas marcher et n'avais aucune chance de pouvoir m'enfuir et ça devenait de plus en plus dangereux pour lui de me garder là », a-t-il raconté à l’ONG.

Il est ensuite parvenu à s’enfuir à dos d’âne vers la région autonome du Kurdistan irakien qui accueille des centaines de réfugiés issus des minorités irakiennes persécutées par les djihadistes de l’Etat islamique. Tous fuient un pays où leurs communautés vivent depuis des siècles.

Après avoir fuit leurs villages, les minorités se réfugient au Kurdistan irakien comme ici à Erbil ©AFP
Après avoir fuit leurs villages, les minorités se réfugient au Kurdistan irakien comme ici à Erbil ©AFP
Exécutions

D’autres récits réunis par Amnesty international (lien vers le rapport en anglais) attestent que des groupes d’hommes et d’adolescents sont entassés dans des pick-up par les membres de l’Etat islamique pour être ensuite abattus individuellement ou en groupe à l’extérieur des villages sous autorité djihadiste.

Un témoin raconte à Amnesty, une exécution dont il a fait parti à Qiniyeh : « Ils nous ont dirigés vers la montagne, à 15 minutes à pied environ. Nous nous sommes arrêtés à un endroit où il y avait un grand trou, (…). Ils ont ouvert le feu et certaines personnes essayaient de s'enfuir. Je me suis laissé tomber dans le trou, et d'autres sont tombés sur moi. Je suis resté sans bouger. Quand les tirs continues ont cessé, des combattants de l’EI ont tiré des coups individuels sur ceux qu’ils voyaient comme n’étant pas encore morts. (…) Après leur départ (…) je me suis levé comme mon ami Ezzedine Amin et nous nous sommes enfuis. Aucun d'entre n’a été blessé. Nous sommes allés dans la montagne, et là, nous avons trouvé trois autres personnes qui avaient également échappé au massacre. Ils ont été blessés, dont un très légèrement et deux plus sérieusement. »

Un étudiant de 17 ans, rescapé lui aussi, a raconté à Amnesty qu’à Kocho, les combattants de l’EI « remplissent les véhicules sans discernement. Mon cousin Ghaleb Elias et moi-même avons été poussés dans le même véhicule. Nous étions l’un côté de l'autre quand ils nous ont alignés, face vers le bas, sur le sol. Il a été tué. Il avait le même âge que moi, et a travaillé comme ouvrier, principalement dans la construction. Je n'ai pas de nouvelles de ce qui est arrivé à mes parents, mes quatre frères et six sœurs. Ont-ils été tués ? Ont-ils été enlevés? Je ne sais rien à leur sujet. »

Violences

Des centaines de femmes et d’enfants ainsi que des hommes sont enlevés par l’EI. Leurs familles qui restent sans nouvelle de ces disparus, craignent que les femmes et les jeunes filles subissent des violences sexuelles. Des inquiétudes formulées par des Irakiens n’ayant pu fuir les djihadistes et qui parviennent à entrer en contact avec leurs familles ayant parvenu à s’échapper du pays. Ces minorités qui vivent sous le joug des djihadistes sont menacées de mort s’ils ne se convertissent à l’islam.

Selon l’ONU, plus d’1,8 million de personnes ont été déplacées par les violences en Irak depuis début 2014.